Kańczugowski, Leszek (dir.): Construction d’un imaginaire collectif européen. De la Renaissance aux Lumières: Allemagne, France, Pologne. Unité et diversité. 286 p., format A5, ISBN : 78-83-7702-895-7, 27,90 zł
(Wydawnictwo KUL, Lublin 2014)
 
Compte rendu par Philippe Belloir
(belloirdesforges@orange.fr)

 
Nombre de mots : 1784 mots
Publié en ligne le 2015-11-10
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2471
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          Cet ouvrage présente les actes du colloque international tenu du 21 au 23 octobre 2010 à Zamosc et Lublin, et organisé par l’Institut de l’Europe du Centre-Est, l’Université Catholique de Lublin Jean-Paul II et l’Association Lubliniana. Le compte-rendu suivant met l’accent sur six des communications, avant de proposer une analyse plus détaillée de celle de Sabine Frommel dans la 4ème partie consacrée aux arts.

 

          Wanda Dressler analyse, dans les « Réflexions générales » qui constituent la 1ère partie, « le rôle de Jean Jacques Rousseau entre Lumières et Romantisme ». Elle pointe entre autres le rôle de La Nouvelle Héloïse dans la diffusion du rousseauisme et la formation d’un courant réunissant les écrivains à la recherche d’un équilibre entre raison et sensibilité.

 

          Puis Maciej Abramowicz, introduisant la 2ème partie, souligne en comparant les œuvres de Ronsard et de Kochanowski leur participation à l’imaginaire poétique de la Renaissance. Après certaines analogies frappantes, l’auteur étudie et explique leurs différences : alors que Ronsard voit dans la poésie un instrument philosophique d’expérience du monde, Kochanowski veut exprimer l’harmonie de celui-ci. Leur vision politique diffère aussi : si Ronsard est profondément affecté par la tragédie des guerres de religions, Kochanowski, lui, exprime le malaise polonais face aux menaces extérieures et la nécessité d’y résister.

 

          Cette 2ème partie se clôt sur une communication signée Marc Belissa, qui montre comment, dans l’imaginaire politique, le 1er partage de la Pologne en 1772 fut vécu par les « publicistes » des 2 dernières décennies du XVIIIe siècle comme une rupture fondamentale de l’ordre européen existant.

 

          La partie qui suit réunit 3 réflexions autour de l’imaginaire religieux européen du XVe au XVIIe siècle. La 1ère – de Ludovic Viallet – analyse, autour du culte de la Passion en France, Allemagne et Pologne aux  XVe et XVIe siècles, le lien entre « récit des origines, structuration de l’imaginaire et structuration de l’espace ». Elle étudie la création des premiers calvaires, représentant le récit des origines chrétiennes, et nourrissant l’imaginaire collectif tout comme celui-ci les nourrit. L’auteur analyse d’abord le phénomène dans le champ de l’histoire des cultes. Puis il décrit les « complexes dévotionnels » extra-urbains en recourant au concept que Michel Foucault désignait par le terme d’ « hétérotopie », « lieu hors de tous les lieux » comme l’utopie, mais se distinguant d’elle par sa réalité. Enfin il conclut en montrant dans le complexe dévotionnel intra-urbain un élément de construction d’un espace social, visant à « discipliner les corps et les esprits dans l’espace public ».

 

          Ensuite, Pierre Benoist étudie « l’imaginaire de la concorde religieuse », à travers la campagne électorale de Henri de Valois à la cour de Pologne en 1572-1573. La mort en 1572 du dernier des Jagellon ouvre en effet en Pologne la voie à l’élection d’un monarque sur des critères non dynastiques. À cette époque, la Pologne-Lituanie, « République de deux nations » depuis l’Union de Lublin en 1569, était un espace multi-confessionnel : majorité catholique en Pologne, orthodoxe de rite grec en Lituanie, avec d’autres minorités dans chaque pays, dont la diversité s’amplifie avec la Réforme et l’implantation des Luthériens et des Réformés. Le pays connaît dans les 2 premiers tiers du XVIe siècle une période de tolérance religieuse fondée sur la garantie royale du principe de coexistence. C’est dans ce cadre qu’en 1572 le duc d’Anjou, en France, se porte candidat. Or il est réputé l’un des princes catholiques les plus impliqués dans les guerres de religions. L’auteur analyse alors comment, pour sa campagne électorale de 1572-1573, l’évêque Jean de Monluc, à travers l’ambassade extraordinaire déléguée en Pologne par la France qu’il conduit, promeut une image pacifique du prince français. Il mobilise pour cela un imaginaire de la concorde religieuse, fondé sur ses écrits antérieurs, et adapté au contexte polonais.

 

          Enfin, Damien Tricoire clôt cette partie en contestant une thèse courante dans l’historiographie française et polonaise du XVIIe siècle : il montre que piété baroque et Réforme catholique en France et en Pologne ne suivent pas des voies nationales, mais reflètent essentiellement une culture commune. En France, l’existence souvent affirmée d’une « école française de spiritualité » se heurte à une partie de l’historiographie récente, qui souligne l’inscription de cette « école » dans le cadre commun de la Réforme catholique. Celle-ci, partout, rompt avec une religion angoissée où le monde était condamné, en promouvant à l’inverse le rapprochement de la terre au Ciel, et l’universalité d’une hiérarchie de l’amour divin, incluant chaque homme, où qu’il soit dans le monde, dans une chaîne reliant la terre au Ciel. En Pologne, selon la thèse consacrée par J. Tazbir, ce serait la « polonisation » - et la « sarmatisation » – du catholicisme qui aurait permis la catholicisation de la Pologne. Contre cette thèse l’auteur pointe l’erreur d’interprétation des sources, notamment concernant le patronage marial : celui-ci, dans les tableaux polonais et lituaniens de l’Assomption et du couronnement de la Vierge, traduit non pas une « idéologie sarmate » de l’élection de la Vierge par la « République », « prima inter pares » parmi les nobles, mais la royauté universelle de la Vierge et l’harmonie entre Ciel et terre. Finalement donc, si certes la diversité religieuse a existé dans le catholicisme baroque par-delà sa culture commune, il ne faut pas la considérer en tout cas à travers le prisme des catégories nationales.

 

          La 4ème partie est consacrée aux arts et s’ouvre sur l’analyse de Sabine Frommel, qui se propose d’éclaircir les « processus » et « synthèses » à l’œuvre dans la « réception de thèmes et de motifs architecturaux italiens à la cour de France des années 1540 ». Ce titre est précédé d’une citation de Philibert Delorme, l’un des deux architectes de l’aile occidentale du Louvre avec P. Lescot auxquels s’attache plus spécialement l’auteur : « Pour estre instruicte tant verbalement que par memoires, escritures, desseings, & modelles », citation extraite de son Premier tome de l’architecture paru en 1567. Pour préciser les retombées des influences transalpines ainsi que les résistances à celles-ci dans les migrations de l’art monumental de l’Italie vers la France, l’auteur analyse et compare quelques exemples.

 

          Dans les domaines du dessin et de la maquette, Fontainebleau, relais artistique majeur, est tout d’abord montré comme lié à un marché intense de gravures - influant comme sources à la fois de savoir et d’inspiration – que les liens noués entre artistes français et italiens firent circuler abondamment. Quant à la maquette, l’auteur souligne les répercussions en France de celle de la basilique Saint-Pierre de 1539, notamment sur les avant-corps des châteaux du Louvre, d’Anet et d’Ecouen où s’exprime nettement une fonction de glorification du roi. Les maquettes ont par ailleurs aussi servi à former la main-d’œuvre, plutôt imprégnée des traditions gothiques, au nouveau vocabulaire à l’antique.

 

          La relation du projet à la pratique montre la diversité des inspirations chez les architectes : ainsi Lescot conjugue-t-il dans l’hôtel Carnavalet des formes venues aussi bien de Rome que de Venise et de Mantoue. La chapelle du château royal de Saint-Léger en Yvelines, projetée en 1547 par Delorme, rénove quant à elle la combinaison carré/cercle du Quattrocento par le recours à la coupole sur tambour de la Seconde Renaissance, montrant ainsi un écart créateur par rapport à la chapelle d’Anet également due à Delorme.

 

          Sabine Frommel conclut son étude en soulignant l’ampleur typologique et stylistique dans l’évolution des modèles à l’antique lors des années 1540. Elle insiste aussi sur l’hétérogénéité du mouvement de la Renaissance européenne : si en France comme en Italie se développe spécialement une même tendance à la profusion ornementale, cependant c’est en France plutôt comme survivance du gothique tardif, alors qu’en Italie il s’agit d’un affranchissement par rapport à la rigidité des normes.

 

          Dans la continuité des actes du précédent colloque autour du projet ICOPE, tenu à Paris au Collège des Bernardins les 18 et 19 décembre 2009 (Construction d’un imaginaire collectif européen du Moyen Âge aux débuts des Lumières, Allemagne, France, Pologne : unité et diversité, 2012), cette nouvelle publication se révèle précieuse. On y trouve de nouvelles communications d’intervenants du précédent colloque, ainsi Maciej Abramowicz, Marc Belissa, Wanda Dressler, Ludovic Viallet, mais aussi celles de nouveaux venus, tout aussi passionnantes. Outre les trois articles sur l’imaginaire religieux et celui sur la réception de l’architecture renaissante italienne, plus spécialement évoqués dans ce compte-rendu, les interventions sur la dimension littéraire et philosophique du thème sont particulièrement intéressantes : l’article de W. Dressler sur Rousseau, le rôle de Nicolas de Cues développé par Agnieszka Kijewska ; la confrontation, par M. Abramowicz, des univers poétiques de Ronsard et de Kochanowski, cette figure assez méconnue en France de la Renaissance polonaise ; l’étude éclairante de la Pologne dans l’imaginaire de Montesquieu par Pawel Matyaszewski. Quant à la vigueur de la source italienne dans toute l’Europe, elle est excellemment mise en lumière dans la partie sur les arts.

 

          L’article final tenant lieu de 5ème partie rappelle enfin avec bonheur la problématique féconde présidant au projet ICOPE : unité et diversité, en en faisant le coeur structurant de la culture juive polonaise.

 

 

 

TABLE DES MATIERES

 

- Leszek Kanczugowski  Introduction, 11

 

Première partie / Réflexions générales

 

- Aude de Kerros La Renaissance et les Territoires de l’imaginaire. La réception de la Renaissance par la Pologne, l’Allemagne et la France. Vision en perspective par un spectateur concerné, 17

- Wanda Dressler  Le rôle de J.-J. Rousseau entre Lumières et Romantisme, 37

 

Deuxième partie / Imaginations : poétique, philosophique et politique

 

- Maciej Abramowicz  L’imaginaire poétique de la Renaissance dans les oeuvres de Ronsard et de Kochanowski, 61

- Agnieszka Kijewska  Nicolas de Cues – le philosophe de la Renaissance ?, 73

- Pawel Matyaszewski  la Pologne dans l’imaginaire de Montesquieu, 93

- Maciej Forycki  Les représentations de l’Allemagne et de la France dans les encyclopédies polonaises du XVIIIe siècle, 105

- Marc Belissa  Les Lumières, le droit public de l’Europe et la premioère partition de la Pologne, 117

 

Troisième partie / Religion

 

- Ludovic Viallet  Récit des origines, structuration de l’imaginaire et structuration de l’espace: autour du culte de la Passion (France, Allemagne, Pologne, XVe-XVIe siècles), 139

- Pierre Benoist  L’imaginaire de la concorde religieuse. La campagne électorale de Henri de Valois à la couronne de Pologne en 1572-1573, 153

- Damien Tricoire  Voies nationales ou culture commune ? Interpréter la piété baroque et la Réforme catholique en france et en Pologne, 179

 

Quatrième partie / Arts

 

- Sabine Frommel « Pour estre instruicte tant verbalement que par memoires, escritures, desseings, & modelles » : réception de thèmes et de motifs architecturaux italiens à la cour de France des années 1540, 193

- Andrew Hopkins  Translatio Longhena Salute : Drawings and patrons in pilgrimage between Venice, Rome and Gostyn, 225

- Eckhard Leuschner  The Polish King in print : portraits of Stephen Báthory, Sigismund III and Ladislaus IV produced in Rome, Antwerp and Augsburg, 245

 

Cinquième partie / Penser la différence et l’unité

 

- Marta Kubiszyn Together and apart. Some reflections on the Polish Jewish cultural constructs, 271

 

- Biographies des auteurs, 279