Zambon, Alessia: Aux origines de l’archéologie en Grèce. Fauvel et sa méthode. (L’Art et l’Essai). 16,5 x 22 cm, 352 p., ill. ISBN 978-2-7355-0822-8, 36 €
(Editions du CTHS-INHA, Paris 2014)
 
Compte rendu par Louise Bricout, EPHE
(louisebricout@hotmail.com)

 
Nombre de mots : 1944 mots
Publié en ligne le 2016-05-26
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2492
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          Dans cet ouvrage intitulé Aux origines de l'archéologie en Grèce. Fauvel et sa méthode, Alessia Zambon nous offre la première partie de sa thèse de doctorat dirigée par les professeurs Alain Schnapp (université Paris I - Panthéon Sorbonne) et Irène Favaretto (université de Padoue). Cette thématique relative au fondement de la discipline archéologique pour le domaine méditerranéen dispose d'une abondante littérature qui fait la part belle aux travaux anglo-saxons de la société des Dilettanti. Dans l'Hexagone, la fondation de l'École française d'Athènes et dans une moindre mesure les travaux de l'expédition scientifique de Morée constituent les seuls jalons historiographiques véritablement documentés. L'ouvrage d'Alessia Zambon comble ainsi une lacune en présentant les travaux d'un des premiers archéologues de la Grèce classique, Louis-François-Sébastien Fauvel (1753-1838).

 

          Cet ouvrage ne constitue pas une monographie à proprement parler. Certaines facettes de ce personnage à l'instar de son activité de pilleur d'antiquités ne sont pas évoquées. En revanche, l'auteure prend le parti de démontrer en quoi Fauvel constitue un pionnier dans la mise en place d'une archéologie comme science de terrain et précise les moyens et les méthodes usités pour satisfaire à cet objectif.

 

          En introduction, après avoir établi la rupture épistémologique et identifié le passage progressif à une pratique archéologique, Alessia Zambon précise les fondements de la constitution de cette discipline. Théorisée à la fin du XIXe siècle et préalablement définie dans l'ouvrage d'Alain Schnapp1, cette science positive nécessite la mise en place des trois outils méthodologiques que sont la typologie, la technologie et la stratigraphie. L'auteure distingue ensuite les jalons historiographiques établis par la recherche moderne pour identifier la naissance de ce phénomène. Elle regrette à ce titre l'importance accordée par la France aux démarches institutionnelles (Expédition scientifique de Morée, création de l'École française d'Athènes) aux dépens des explorations entreprises à titre individuel. Par ce biais, Alessia Zambon justifie l'intérêt de son étude et précise les étapes de sa recherche.

 

          Dans le premier chapitre de son ouvrage, intitulé « Fauvel en son temps », Alessia Zambon nous propose une approche renouvelée de la biographie de ce personnage. Servant de support à cette étude, les deux articles de Philippe-Ernest Legrand publiés dans la Revue Archéologique2 bénéficient de compléments issus de la découverte de nouveaux manuscrits et de l'éclaircissement de quelques détails. L'auteure distingue ainsi deux grandes étapes dans le parcours de Fauvel, marquées par son service auprès du comte de Choiseul-Gouffier et, par la suite, par sa fonction de vice-consul de France à Athènes puis à Smyrne. Exerçant une influence sur le commerce d'antiquités et l'organisation de chantiers de fouilles archéologiques, le contexte historico-politique est toujours judicieusement détaillé. L'auteure replace également l'activité de Fauvel parmi celles de ses contemporains et identifie les réseaux existants. Ces éléments constituent autant de repères et de jalons qui serviront l'ensemble de son propos. En guise de conclusion pour cette partie, Alessia Zambon nous propose, dans le cadre d'une démarche historiographique, un aperçu critique des études consacrées à Fauvel. Ce complément révèle tout l'intérêt et l'apport de la présente recherche.

 

          Le deuxième chapitre intitulé « Explorations et identifications » détaille les méthodes utilisées par Fauvel pour identifier les sites et monuments de la Grèce classique. En premier lieu, l'auteure contextualise son propos et identifie par ce biais les personnalités marquantes pour l'histoire des voyages en Grèce au XVIIIe siècle. Une lecture critique de leurs travaux lui permet d'identifier la rupture épistémologique qui bouleverse les enjeux théoriques de la pérégrination. L'objectif est ici de déterminer l'environnement au sein duquel prend place le voyage de Fauvel. Son séjour dans le Péloponnèse lui fournit un premier cas d'étude pour l'analyse de sa méthode d'exploration. Effectué en deux temps, ce voyage permet à l'auteure d'identifier une évolution dans la démarche de Fauvel : la topographie historique héritée de la tradition des voyages du XVIIIe siècle laisse progressivement la place à la prospection méthodique de terrain. L'exemple d'Olympie lui permet ensuite de détailler les composantes de cette nouvelle méthode d'identification des sites qui privilégie l'observation attentive de terrain à l'exégèse des auteurs anciens. Enfin, son étude approfondie des ruines d'Athènes fournit à l'auteure un dernier cas d'étude pour analyser sa démarche en détaillant les sources utilisées par Fauvel et les modalités de leur usage pour l'identification des sites antiques. Comme dans les autres chapitres de cet ouvrage, la confrontation des travaux de Fauvel avec ceux de ses contemporains a pour objectif de mettre en perspective son approche. En outre, le détail des correspondances établies avec l'Académie permet d’évaluer la réception intellectuelle de ses travaux. De même, les liens entretenus avec le géographe Barbié du Bocage ou avec son ami Avramiotti nous fournissent l'opportunité de comprendre son cheminement intellectuel.

 

         Activité fondamentale de la pratique archéologique, l'enregistrement des données par le biais de « dessins, cartes et relevés » constitue le propos du troisième chapitre de cet ouvrage. Une première contextualisation permet à l'auteure de dresser un aperçu des illustrations de la Grèce publiées par les voyageurs du XVIIIe siècle et d'identifier une évolution de cette pratique qui progressivement bouleverse le statut de leurs auteurs. Une première analyse des travaux iconographiques de Fauvel entrepris sous la direction de Choiseul-Gouffier a permis à Alessia Zambon d'isoler deux types de documents : les « vues pittoresques » qui s'inscrivent dans les traditions de représentation du XVIIIe siècle ainsi que les levés topographiques, géographiques et architecturaux qui illustrent un changement dans les procédures figuratives. Elle détaille ainsi le passage du statut de peintre à celui de topographe. Elle distingue ensuite plusieurs facettes de son activité : Fauvel comme « géographe », « mouleur et modeleur » puis « dessinateur ». L'historique de ces pratiques introduit le propos. L'auteure poursuit en détaillant les caractéristiques générales des productions qui en sont issues (cartes et plans-reliefs ; plâtres, maquettes et modèles d'architecture ; relevés d'architecture et dessins d'antiquités), la méthode qui a présidé à leur confection ainsi que leur destination. Plusieurs cas d'étude viennent étayer son propos. La formation de Fauvel dans ces domaines mais aussi et surtout l'expérience acquise sur le terrain sont judicieusement détaillées dans ce chapitre. Les correspondances établies avec les voyageurs tels Barbié du Bocage ou encore Pouqueville sont également précisées.

 

          L'approche de terrain par le biais des « fouilles et observations du sol » est présentée dans le quatrième chapitre de cet ouvrage. Là encore, l'historique de la fouille au XVIIIe siècle contextualise le propos. À travers les différentes contributions des voyageurs français et étrangers, l'auteure illustre une évolution de la pratique archéologique, de la tradition de l'excavation à celle de la fouille architecturale, de la soif d'antiquités à l'étude des monuments. L'objectif est ici de déterminer la place de Fauvel dans ce cheminement. Etape préliminaire à la compréhension de sa méthode, l’étude de son expérience acquise sur le terrain auprès de ses contemporains constitue le propos de la deuxième partie de ce chapitre. De la « fouille architecturale » à la « fouille stratigraphique », Alessia Zambon détaille les étapes de la formation de Fauvel. L'exemple de « quelques fouilles remarquables » (Santorin, Marathon, Halée ou encore « le tombeau des Athéniens ») nous fournit ensuite le détail de sa méthode. Ces différents cas d'étude sont présentés de manière méthodique : l'auteure rappelle le contexte qui préside à l'organisation de ces fouilles, les papiers de Fauvel leur étant consacrés ainsi que l'analyse de sa méthode qui n'a ici rien de systématique. Dans la dernière partie de ce chapitre, Alessia Zambon s'efforce de théoriser la démarche de ce premier archéologue de la Grèce classique en détaillant les grandes étapes de sa pratique de la fouille qu'il utilise désormais comme un véritable instrument de connaissance.

 

          Ultime étape de la pratique archéologique, le processus d'intellectualisation des données issues de la fouille par le biais des « descriptions et théorisations » constituent le propos du dernier chapitre de cet ouvrage. L'auteure s'efforce dans ce cadre de systématiser la démarche de Fauvel eu égard aux différentes catégories de monuments étudiés lors de ses pérégrinations. Prélude à cette étude, une approche contextuelle introduit le propos des différentes parties consacrées à « l'épigraphie empirique », « la taxinomie des vases grecs », « le jugement de valeur sur la sculpture antique » ainsi qu'à « l'étude des monuments d'architecture ». La formation et l'expérience acquises par Fauvel exercent une influence sur sa capacité à produire un raisonnement sur ces champs d'étude : elles sont à ce titre rappelées par l'auteure. Un inventaire des documents sur lesquels se fondent l'analyse d'Alessia Zambon précède le détail des observations et essais de théorisation du peintre. Pour le domaine épigraphique, les modes de transcription, méthodes de datation ainsi que les traductions et interprétations sont précisés. Fondée sur des observations de terrain, sa taxinomie des vases grecs intègre des critères liés à la provenance des vases, à leur technique de création, à leur chronologie (établie à partir du niveau d'enfouissement des objets, du contexte épigraphique mais également par le biais des comparaisons stylistiques et typologiques) et à leur destination et fonction. Ses réflexions sur la sculpture antique illustrent sa fonction d'expert qui lui octroie la possibilité d’émettre des jugements de valeur influencés par le goût néo-classique et de dénigrer par la même occasion les œuvres romaines. De la description à l'interprétation (par le biais de l'observation de terrain et dans une moindre mesure de l'exégèse des auteurs anciens), son étude des monuments d'architecture se fonde sur une « lecture » attentive et minutieuse des bâtiments, sur ses essais en matière d'archéologie du bâti et sur les recherches qu’il a consacrées aux ordres architecturaux. Dans chacune de ces parties, les correspondances établies entre Fauvel et ses contemporains sont précisées et ceci afin de comprendre son cheminement intellectuel.

 

          En conclusion, Alessia Zambon replace le travail de Fauvel à sa juste place dans l'historiographie moderne en rappelant que sa méthode lui confère le statut de précurseur dans la mise en place d'une pratique archéologique au début du XIXe siècle. Ce brillant ouvrage possède le mérite de rassembler au sein d'une étude globale un ensemble de documents jusqu'alors épars et bien souvent difficilement déchiffrables. Cette heureuse synthèse de l'activité de ce premier archéologue de la Grèce nous offre en outre un essai de théorisation de sa méthode.

 

 


1SCHNAPP Alain, La conquête du passé : aux origines de l'archéologie, Paris, Carré, 1993, p. 32

2LEGRAND Philippe-Ernest, « Biographie de Louis François Sébastien Fauvel, antiquaire et consul (1753-1838) », RA, 30, pp. 41-201 ; LEGRAND P.-E., « Biographie de Louis François Sébastien Fauvel, antiquaire et consul (1753-1838 », RA, 31, pp. 94-103 et 185-223


 

 

Table des matières

 

Préface : Fauvel, premier archéologue de la Grèce ?

 

Introduction

 

Chapitre I : Fauvel en son temps

Approche biographique

De la Picardie à l'Académie

Au service de Choiseul-Gouffier

Fauvel antiquaire

Fauvel vice-consul

Dernières années à Smyrne

Approche historiographique

 

Chapitre II : Explorations et identifications

Le voyage en Grèce et son essor au XVIIIe siècle

L'exploration du Péloponnèse

De la promenade...

...à la prospection

L'identification des ruines d'Athènes

Pausanias et les autres à la main

Quelques exemples

 

Chapitre III: Dessins, cartes et relevés

Représenter la Grèce au XVIIIe siècle

De peintre à topographe

Les vues pittoresques

Les levés topographiques

Fauvel « géographe »

La carte du Péloponnèse

Les plans-reliefs

Fauvel mouleur et modeleur

Les plâtres

Les maquettes et modèles d'architecture

Fauvel dessinateur

Les relevés d'architecture

Les dessins d'antiquités

 

Chapitre IV : Fouilles et observation du sol

La fouille au XVIIIe siècle

Apprentissage et expérience

Une longue pratique du terrain

La « fouille stratigraphique »

La fouille architecturale

Quelques fouilles remarquables

Santorin, première « fouille archéologique » de l'Egée

Marathon, Halée et autres tumuli

Le tombeau des Athéniens

La fouille selon Fauvel

Contexte et méthode

En marge de l'expédition de Morée

La force de l'observation

 

Chapitre V : Descriptions et théorisations

Epigraphie empirique

Transcription

Méthode de datation

Traduction et interprétation

Taxinomie des vases grecs

Origine et techniques

Classement chronologique

Fonction et interprétation

Jugements de valeur sur la sculpture antique

Le Nestor des Antiquaires

L'école d'Egine et la découverte de la statuaire archaïque

La « médiocrité » de la sculpture romaine

Etude des monuments d'architecture

Une lecture attentive et minutieuse des bâtiments

L'Acropole d'Athènes, essai d'archéologie du bâti

Recherches sur les ordres architecturaux

Conclusion

 


  N.B. : Louise Bricout prépare actuellement une thèse de doctorat en sciences religieuses-archéologie à l'EPHE sous la direction de François de Polignac.