Guimier-Sorbets, Anne-Marie - Pelle, André - Seif el-Din, Mervat: Renaître avec Osiris et Perséphone. Alexandrie, les tombes peintes de Kôm el-Chougafa. Antiquités alexandrines I, 177 p., ISBN : 978-2-11-129858-3
(Centre d’Études Alexandrines, Alexandrie 2014)
 
Compte rendu par Florence Saragoza, musée Crozatier
(florence.saragoza@gmail.com)

 
Nombre de mots : 1947 mots
Publié en ligne le 2016-01-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2516
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          Renaître avec Osiris et Perséphone. Alexandrie, les tombes peintes de Kôm el-Chougafa est le premier titre d'une nouvelle collection que le Centre d'études alexandrines consacre aux productions emblématiques des ateliers de la capitale lagide. Selon les termes du Directeur de publication des Antiquités alexandrines - diffusées par De Boccard - Jean-Yves Empereur, ces monographiques sont « à destination d'un large public comme du monde savant » (p. 11). Le parti-pris éditorial de cette entreprise transparaît dans le format de l'ouvrage, sa couverture cartonnée et sa sobre esthétique colorée (trois couleurs blanc, noir, rouge). Enfin cette collection semble vouloir se distinguer par l'importance accordée à l'iconographie.

 

         Ce premier volume présente les peintures murales de deux tombes de la nécropole antique de Kôm el-Chougafa, située au sud-ouest d'Alexandrie, non loin de la colonne de Pompée. Organisé en trois parties, ce volume est signé de Jean-Yves Empereur pour la présentation de la redécouverte des peintures en 1993, André Pelle (photographe et ingénieur de recherche au CNRS) pour la restitution photographique des décors ainsi qu’Anne-Marie Guimier-Sorbets (professeur à l'université Paris Ouest) et Mervat Seif el-Din (directrice générale au ministère des Antiquités égyptiennes) pour leur étude architecturale et iconographique.

 

         La première partie (pages 9 à 12) sert en fait d'introduction au volume. Elle relate la redécouverte par Jean-Yves Empereur en 1993 de peintures des catacombes de Kôm el-Chougafa mentionnées pour la première fois par Giuseppe Botti en 1901. Les décors semblent s'être révélés après un changement d'hygrométrie au sein des hypogées dû à l'installation d'un système de pompage sur le site par le Conseil Suprême des Antiquités. Mais ce sont deux campagnes photographiques menées par André Pelle pour le centre d'études alexandrines en 1996 et 2012 qui dévoilent avec précision les détails des peintures funéraires des tombes 1 et 2 de cette nécropole alexandrine.

 

         La deuxième partie (pages 13 à 38) est rédigée par André Pelle. On y suit les étapes des différents travaux photographiques menés depuis 1996 sur le site. Si la photographie directe en lumière visible a permis de consigner la nouvelle apparence des vestiges des peintures murales des tombes 1 et 2 après la modification de leur environnement climatique, ce sont les prises de vue en ultraviolet qui ont révélé le plus de détails. Cet examen s'obtient grâce à des tubes fluorescents « lumière noire » émettant des UV ainsi qu’un minimum de lumière visible dans les tonalités de bleu (page 17, ill. 8 et 11). Sous UV ont pu être observées des fluorescences colorées caractéristiques des pigments utilisés pour la réalisation des décors. La photographie infrarouge n'a pour sa part pas livré de résultats probants en raison sans doute de la nature et de l'altération de ces pigments. La diversité des illustrations de ce chapitre (vues en lumière blanche, sous radiations infra-rouges et ultra-violettes) comme le développement des légendes permettent au lecteur de bien percevoir les différents types de résultats que ces examens peuvent fournir aux chercheurs. En ce sens, on appréciera particulièrement les illustrations des pages 18 et 21. La présentation suit l'ordre successif des campagnes photographiques et le développement des techniques : 1996 selon le procédé argentique, 2011-2012 avec le numérique et, avec cette même technique, l'apparition d'une nouvelle documentation à partir de l'imagerie UV modifiée. Il s'agit de modifier le calibrage des couleurs (technique détaillée en page 22 ; ill. 59 et 60 en page 31). Ces paramétrages permettent de révéler une partie de la palette chromatique disparue (pages 34 et 35). Si l'évolution des techniques d'examen photographique ont ainsi beaucoup apporté à l'analyse des scènes de ces deux tombes, c'est aussi le cas des nouveaux modes d'éclairage et la généralisation de l'utilisation des diodes électroluminescentes (LED) dont la bande de longueurs d'ondes d'émission s'étend désormais de l'ultra-violet à l'infra-rouge. Cet article confirme de façon stimulante l'utilité de la généralisation de ces examens photographiques à l'archéologie. Il aurait sans doute gagné à bénéficier d'une vue d'ensemble permettant au lecteur peu familier de ces deux tombes de localiser plus aisément les détails servant à la démonstration. De façon générale, le plan de la nécropole arrive un peu tard, après ces deux premiers chapitres, à la page 38 (ill. 69).

 

         L'architecture et l'iconographie de ces deux tombes sont traitées par Anne-Marie Guimier-Sorbets et Mervat Seif el-Din qui ont brillamment présenté cet ensemble en 1997 dans un article publié dans le Bulletin de Correspondance Hellénique. Leur nouvelle contribution bénéficie des apports de la campagne de travaux photographiques réalisés entre 2011 et 2012. Cette partie, la plus importante de l'ouvrage (pages 39 à 162), après une introduction sur la situation des tombes au sein de la nécropole dans l'hypogée communément appelée le Hall de Caracalla, et l'historique des recherches, présente leur propos de façon thématique. Les auteures traitent tour à tour de la description architecturale des deux tombes (pages 47 à 51), de leur description picturale (pages 52 à 107), de l'analyse iconographique de leurs décors (pages 108 à 146) et enfin de l'analyse technique et stylistique (pages 147 à 158). On notera que le corps de texte de ce chapitre, de style plus classique, est agrémenté d'encadrés sur fond rouge ou gris. Figurent dans ces encadrés des traductions de textes antiques, littéraires ou épigraphiques.

 

         Les deux tombes étudiées appartiennent au type « niche à sarcophage », la cuve occupant la section inférieure de la niche, type bien illustré à Alexandrie à partir de la fin de l'époque hellénistique, mais également dans l'ensemble de la chôra. On appréciera que la description fort précise soit accompagnée des coupes et axonométries des deux structures. Le décor figuratif se déploie au-dessus de la cuve, sur les parois et le plafond de la niche en deux registres, ainsi que sur les pilastres et le fronton qui la délimitent. Une barrière de bois, disparue, complétait le dispositif.

 

         Le décor des tombes est donné en parallèle pour chaque tombe en raison de leur parenté iconographique. La description très minutieuse de chaque scène commence par le fronton (page 52), les parois de la niche (pages 52 à 100), puis son plafond (pages 101 à 103) et s'achève avec les pilastres (pages 104 à 107). Chacune de ces sections est richement illustrée, certaines photos sont quelquefois redondantes. Le montage proposé par les illustrations 85 à 88 est en revanche très utile pour suivre la description des auteures.

 

         Les thèmes qui ornent l'intérieur de la niche se déploient sur trois parois en six panneaux répartis horizontalement sur deux registres. Si l'ordre de description est explicité page 52, le choix de distinguer le sens de lecture du registre égyptien (scène d'embaumement et des scènes d'adoration au dieu Osiris) et du registre grec (mythe de l'enlèvement de Perséphone) n'est pas facilement compréhensible. Dans la scène d'embaumement de la tombe 1 représentée page 66 (ill. 96), on remarquera que la déesse Isis figure à la tête du défunt. L'interprétation de certaines divinités restent parfois difficile, notamment pour la paroi de gauche de la tombe 1. Si le décor des plafonds, un semis d'oiseaux et de motifs du règne végétal, est bien conservé, celui des faces latérales des pilastre, seules conservées, ne l'est pas. La partie supérieure était ornée d'un candélabre alors que se dresse devant la cuve funéraire, en partie inférieure, un porte-enseigne de style égyptien.

 

         Dans la section suivante (pages 108 à 146), les auteures proposent de replacer ces thèmes dans le contexte de l'iconographie funéraire de l'Alexandrie lagide. Il ressort de ce corpus que les motifs mythologiques sont rarement traités avant l'époque impériale, conférant ainsi toute leur valeur aux deux tombes étudiées dans ce premier volume des Antiquités alexandrines. Mais au-delà du choix d'un motif mythologique, c'est l'association d'une double iconographie qui fait leur originalité. Si chacune de ces iconographies est assez classique : scène de l'embaumement du défunt, rite essentiel de la transformation du mort en Osiris (étudiée de la page 110 à 117), et représentation de l'enlèvement de Perséphone rejoignant les Enfers (étudiée de la page 118 à 133), leur association témoigne de l'élaboration d'une culture mixte au sein de laquelle les propriétaires de ces tombes évoluaient aisément et où la formulation plastique des croyances religieuses ne se traduit pas par une fusion, mais par une complémentarité. La présence dans les « scènes égyptiennes » de pseudo-hiéroglyphes inscrits en colonnes démontre ainsi la conscience de l'importance de l'écrit dans le schéma iconographique funéraire pharaonique, même si l'artisan n'a pas pu en reproduire les signes. En revanche, comme le soulignent les auteures en conclusion de cette section, la décomposition de la scène de l'enlèvement de Perséphone en trois tableaux distincts et successifs est un unicum. La forme architecturale du tombeau à niche a ainsi conduit les artisans à adapter ces motifs fréquents de l'iconographie funéraire tant égyptienne qu’hellénistique à la tripartition de la paroi. On soulignera ici la richesse et la qualité du corpus iconographique de comparaisons.

 

         L'étude technique et stylistique (pages 147 à 154) constitue l'avant-dernière section de l'ouvrage. Les fresques de la tombe 1 ont été réalisées par l'application de plusieurs couches de couleurs permettant le modelé des figures. Seuls quelques traits rehaussent les détails des différentes scènes. Dans la tombe 2, le pourtour des motifs est délimité par des lignes sombres qui en forment le contour et confèrent à ces peintures un style plus graphique. Chacune de ces tombes datées d'une période comprise entre la fin du Ier siècle et le milieu du IIe siècle de notre ère a été réalisée par un artiste ou un groupe d'artistes distinct.

 

         En conclusion (pages 156 à 158), les auteures reprennent les principales conclusions de leur étude et suggèrent que les deux défunts avaient connu une forme d'initiation (page 157). Il nous semble qu'il faut rester sur ce point très prudent, faute de données complémentaires sur ces sépultures. Enfin, leur propos s'attache à démontrer que le programme iconographique et stylistique de ces deux tombes de la nécropole de Kôm el-Chougafa témoigne du fait que, pour le défunt et son entourage, « les pouvoirs des dieux - tant grecs qu'égyptiens - sont reconnus également et offerts en réponse aux angoisses éternelles des hommes devant la mort » (page 158). Ces peintures constituent en effet une mise en image d'un divin qui n’est pas l’addition de figures isolées de deux systèmes religieux, mais l'élaboration en contexte polythéiste d'un nouvel assemblage du divin au travers de l'image. Il est évident que le dispositif architectural (des niches à sarcophages délimitées par des barrières pour le dépôt d'offrandes) et ornemental de ces deux tombes comme le choix de réunir dans une même sépulture deux ensembles distincts tant par leur iconographie que par leur style, contribuent à installer la présence divine dans ces lieux dédiés au culte funéraire. La mise en scène de ces panthéons en image, les références mythologiques ici choisies nous permettent de mieux appréhender les croyances funéraires alexandrines de cette fin du Ier siècle de notre ère.

 

         Le volume s'achève par quatre bibliographies (pages 163 à 175), fort complètes, présentées de manière thématique, auxquelles s'ajoute désormais l'ouvrage de M. Venit, Visualizing the Afterlife in the Tombs of Graeco-Roman Egypt, Cambridge, 2015. Il s'agit là d'un bon référentiel très appréciable pour qui veut approfondir tel ou tel aspect traité dans l'ouvrage. Elles précèdent les crédits photographiques et graphiques ainsi que les remerciements (pages 176 et 177).

 

         Cet ouvrage, agréable par son format, sa mise en page, la qualité et le nombre des illustrations, son texte de référence, démontre l'ambition de cette nouvelle collection qui trouvera, sans aucun doute, une bonne place dans les rayonnages des amateurs de l'Égypte hellénistique et romaine.