Kruta, Venceslas - Photographies de Dario Bertuzzi: La cruche celte de BRNO.
Plus de 120 illustrations, 140 pages, 23 x 30 cm, sous couverture pleine toile, jaquette illustrée. ISBN : 978-2-87844-097-3. Prix : 68 euros
(Editions Faton, Dijon 2007)
 
Compte rendu par Nathalie Ginoux, CNRS-Université Lille 3
(nathalieginoux@neuf.fr )

 
Nombre de mots : 1113 mots
Publié en ligne le 2008-08-19
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=253
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Disons-le d’emblée, cet ouvrage se détache de la production habituelle des livres d’art consacrés aux Celtes, puisqu’il concerne un objet, assurément l’une des œuvres les plus fascinantes de l’art celtique ancien : l’ensemble des garnitures en bronze de Brno-Maloměřice (Moravie). Son originalité tient aussi pour beaucoup à l’utilisation de la photographie, tantôt comme outil d’illustration, tantôt comme point de vue analytique parallèle. Et ceci résulte de la personnalité des deux auteurs comme il est précisé dans l’avant-propos : Venceslas Kruta qui consacre sa vie de chercheur à étudier et à faire connaître l’art et la civilisation celtiques, et Dario Bertuzzi, un photographe pour lequel la rencontre avec l’univers des Celtes n’est pas nouvelle (il a, en particulier, signé les photographies du catalogue d’exposition de Mariemont en 2006).

 

L’objet du livre est donc une pièce archéologique très connue, maintes fois reproduite en images (en particulier sur la couverture du catalogue de la grande exposition consacrée aux Celtes par le Palazzo Grassi de Venise en 1991), dont bien des aspects demeurent mystérieux. En effet, si la fonction originelle de l’objet en bois, aujourd’hui disparu, semble définitivement élucidée (une cruche cérémonielle reconstituée dans sa hauteur totale aux alentours de 50 cm), il n’en va pas de même pour les tracés des figures en volume et les signes qui forment les compositions complexes des seize garnitures en bronze. Comment aborder de telles images pour les interpréter ? Voilà l’entreprise du livre.

 

Indépendamment des propositions d’interprétations qu’il contient, l’un des intérêts majeurs de l’ouvrage est d’offrir au lecteur deux parcours, qui sont naturellement complémentaires : le fil écrit de la démonstration et le fil visuel, tout aussi analytique, de la perception du photographe, de sa sensibilité à l’objet et ce qu’il en comprend.

Il ne s’agit donc pas pour les auteurs de présenter un commentaire d’images (de belles images) mais une argumentation qui se déroule au fil des pages, écrites et imagées.

 

La structure du livre se présente en trois parties :

  • une synthèse : « Les Celtes et leur art, des origines au IIIe siècle av. J.-C. »,
  • une analyse : « La cruche de Brno-Maloměřice »,
  • un catalogue : « Principales œuvres d’art celtiques illustrées dans l’ouvrage » qui comprend une quarantaine de notices.

 

En fin de volume, le lecteur trouvera d’autres informations utiles comme la séquence chronologique de la nécropole de Brno-Maloměřice (les mobiliers des femmes de rang et ceux des hommes armés), complétée par une carte détaillée des localisations des œuvres commentées dans l’ouvrage, une bibliographie thématique et un index des noms propres.

 

Pour comprendre cette réalisation iconographique hors du commun et en saisir l’intérêt pour une (re)connaissance de la pensée et de l’idéologie des anciens Celtes, il faut d’abord se pencher sur les éléments fondamentaux de cette civilisation sans écriture : ce que l’archéologie et les textes nous apprennent de ses origines dès la fin du VIIe siècle av. J.-C., les aspects du monde des idées dévoilés par l’usage des répertoires iconographiques et le niveau technique atteint par les maîtres de forge et les bronziers, dont la progression qualitative suit en grande partie la montée en puissance et l’enrichissement de l’élite militaire de la période d’expansion (IVe-IIIe siècles av. J.-C.). Ces aspects, historiques, stylistiques et sociologiques, sont exposés dans la synthèse qui forme la partie introductive (qui représente à peu près le premier tiers de l’ouvrage) intitulée « Les Celtes et leur art, des origines au IIIe s. av. J.-C. ». V. Kruta insiste à juste titre sur le rapport - décrit comme nécessaire - entre l’image et le sacré chez les Celtes, par ailleurs attesté dans les chroniques de l’historien d’origine grecque Diodore de Sicile (Ier siècle av. J.-C.). Ce faisant, son étude relayée par un choix judicieux de photographies (vues d’ensemble ou de détail de D. Bertuzzi) et de quelques dessins, dégage le caractère symbolique d’un répertoire réduit de signes et de motifs figuratifs, dont certains sont liés aux thématiques solaires ou plus largement astrales : esses, triscèles, dragons, têtes jumelées, la palmette et sa version celtique simplifiée (parfois appelée pelte, deux évocations symboliques probables de l’Arbre cosmique), la feuille de gui et sa version double en couronne de feuilles, têtes de béliers et rinceaux. Les exemples commentés illustrent la diversité des compositions et des systèmes d’organisation des motifs qui apparaissent tantôt juxtaposés, tantôt fusionnés, cette diversité résultant d’un même principe de transformation et de métamorphose. Ces assemblages produisent des images polysémiques, parfois soulignées de détails à peine visible, comme le montre bien l’utilisation des agrandissements photographiques, et renvoient à un goût de l’élite intellectuelle celtique pour les représentations énigmatiques, reliées au domaine divin.

 

C’est donc à une œuvre conçue dès le départ comme telle, que se rapporteraient les seize garnitures métalliques de Brno, dont l’analyse détaillée dans la seconde partie : « La cruche de Brno-Maloměřice », aboutit à l’interprétation originale qui constitue le cœur de l’ouvrage.

La démonstration est précédée d’un rappel des conditions de la découverte (en 1941 dans l’un des faubourgs du nord de la ville de Brno chef-lieu de la Moravie) et du contexte (dans une fosse, probablement non funéraire, située au centre d’une nécropole implantée en un point stratégique du réseau fluvial, au débouché du karst morave). La datation indirecte, basée sur le contexte de la nécropole, est du premier tiers du IIIe siècle av. J.-C.

 

L’analyse iconographique distingue sur l’objet quatre ensembles qui sont respectivement les dragons du couvercle et leur base, le bec et sa garniture, les « têtes jumelées », enfin les deux grandes résilles disposées de part et d’autre de la panse, qui ne sont pas symétriques, dont l’ordonnance et la structure du décor (organisé autour de têtes aux yeux en amandes, coiffées d’aigrettes et dotées de becs crochus) ont jusqu’ici défié l’interprétation. Les prémisses de l’enquête et la démarche analytique qui a conduit V. Kruta à rechercher une éventuelle signification astronomique de ces deux résilles sont clairement exposées. Suit leur décryptage, fruit d’une collaboration de V. Kruta avec l’astrophysicienne italienne Silvia Cernuti. L’interprétation des deux compositions comme séquences astronomiques découle de la confrontation à plat des relevés, ceux fournis par l’astrophysicienne et ceux des décors des résilles. Cette interprétation littérale est, pour l’heure, à même d’expliquer l’apparente incohérence de leur orientation, leur emplacement et leur configuration irrégulière.

 

Nous ne saurions résumer dans un compte rendu le riche contenu de l’analyse, laissant au lecteur le plaisir et la surprise de découvrir les interprétations, moins littérales mais tout aussi stimulantes, des éléments de décor du couvercle, du bec et du pied de la cruche qui mettent en évidence la cohérence sémantique du programme iconographique, que V. Kruta relie directement à l’idéologie de l’élite guerrière. En dehors des aspects qui viennent d’être décrits et commentés ce livre est aussi pour tout lecteur, qu’il soit ou non spécialiste de la civilisation des Celtes, une incitation à se pencher sur leur mémoire visuelle.