Buchsenschutz, Olivier (dir.): L’Europe celtique à l’âge du Fer. VIIIe - Ier siècle. Collection "Nouvelle Clio", 512 p., ISBN : 978-2-13-057756-0, 42 €
(Presses universitaires de France, Paris 2015)
 
Compte rendu par Michel Chossenot, Université de Reims
(m.chossenot@free.fr)

 
Nombre de mots : 4521 mots
Publié en ligne le 2016-01-29
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2571
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          L’ouvrage comporte une « bibliographie de base » de 40 p. référencée ( ) dans le texte et sur la base Web des PUF (www.puf.com), une bibliographie complète de 230 pages référencée [  ] dans le texte. On y trouvera également de P.-Y. Lambert : La Société celtique : quel a été l’apport de la linguistique et des documents littéraires celtiques médiévaux ? (9 p.) ; la table des matières ainsi que, provenant du site Web de l’École Normale Supérieure : la fig. 1 de la page 80 agrandie, 76 illustrations et des cartes signalées dans le texte de l’ouvrage par un *. Ces informations se trouvent également sur le site Web de l'UMR 8546 AOROC (CNRS-ENS).

 

          C’est dans la prestigieuse collection La Nouvelle Clio, l’Histoire et ses problèmes, qu’est paru cet ouvrage dirigé par Olivier Buchsenschutz avec l’aide de cinq de ses collaborateurs, tous membres d'AOROC. Le livre est dédié à Christian Peyre qui contribua de façon décisive à la création de cette équipe de recherche et à son ancrage au sein de l’ENS ; il en fut d’ailleurs directeur. Cet ouvrage servira de véritable manuel aux étudiants en archéologie celtique et il fournira aux plus affirmés dans la recherche une mine d’informations et de références bibliographiques commodes à retrouver grâce aux indices. Il est presque impossible de le résumer compte tenu de la masse et de la richesse des informations. L’ouvrage adopte le plan classique en trois parties de cette collection : ce que l’on savait, ce que l’on sait maintenant, incluant les nouvelles recherches. On y dénombre 48 articles écrits par un seul auteur et dix autres par deux auteurs.

 

          L’ouvrage commence par une abondante bibliographie de 40 pages réalisée par M.-B. Chardenoux (p. XVII-XLVII),  qui couvre l’ensemble des domaines étudiés dans l’espace et dans le temps. La première partie (p. 3-71) traite de l’historiographie, elle nous emmène pratiquement jusqu’à nos jours dans une continuité tout à fait appréciable, mais anticipe peut-être un peu sur la seconde partie.  Selon O. Buchsenschutz, l’identité celtique a eu du mal à se dégager de toutes les conceptions traditionnelles, très souvent nationalistes (le Rhin séparant les Celtes à l’Ouest des Germains à l’Est par ex.), qui se sont développées dans une bonne partie des pays européens pendant tout le XIXe et une bonne partie du XXe s. En France, la plupart des historiens spécialistes, en particulier les titulaires de chaires d’Antiquités Nationales formés aux Écoles d’Athènes et de Rome, qui étaient concernés par cette période ont surtout mis l’accent sur l’apport des civilisations méditerranéennes. Les archéologues, eux, ont cherché à mettre en lumière et en valeur,  pour eux-mêmes, les sites protohistoriques qu’ils fouillaient. De leur côté, les spécialistes des langues celtiques travaillaient seuls. Progressivement les idées des uns et des autres, archéologues des pays européens et linguistes, se sont confrontées grâce à des rencontres et des colloques, ce qui leur a permis d’harmoniser leurs conceptions comme en témoignent les articles de P.-Y. Lambert dans ce volume.

 

          Les archéologues, en s’appuyant sur les données issues des fouilles et particulièrement sur les changements dans le domaine des objets métalliques (fibules en particulier), avaient divisé cette période en deux : le Hallstatt (du nom d'un site d’Autriche) pour le 1er Âge du Fer et La Tène (du nom d'un site en Suisse) pour le second. Mais la difficulté à définir et à localiser les Celtes a amené certains archéologues à remplacer l’expression de « civilisation celtique » ou  celle de « cultures de Hallstatt et de La Tène » par celle d’ « Âge du Fer ». Les auteurs, ici, ont évité cette difficulté en utilisant le titre « l’Europe celtique à l’Âge du Fer », mais O. Buchsenschutz conclut tout de même cette première partie par une question : peut-on encore parler de Celtes ?

 

          La seconde partie s’intitule « Les trois phases de la civilisation celtique » (p. 75-371). Le premier sous-chapitre, « L’Âge du Fer ancien : l’Europe moyenne avant les Celtes historiques, 800-400 », compte cinq sous-chapitres (p. 75-176) rédigés entièrement par St. Verger à l’exception de « Éléments de géographie physique » par O. Buchsenschutz (p. 86-88). C'est la période de la civilisation hallstattienne et des Celtes anciens (800-400) qui pose le plus de problèmes dans la mesure où les mentions concernant les Celtes dans la littérature ancienne remontent à la fin du VIe s. et au Ve s et où la continuité des cultures nord-alpines du Hallstatt et de La Tène a fait penser qu’il s’agissait de Celtes dès le VIIIe s. Or ce n’est pas le cas du point de vue géographique : si la culture nord-alpine (partie centrale de civilisation du Hallstatt, considérée comme le berceau des Celtes) peut s’y rattacher, ce n’est pas tout à fait le cas des zones externes, occidentale et orientale. Du point de vue linguistique, il n’existe pas non plus de correspondance. Au cours de cette période, d’importantes transformations touchent la Méditerranée occidentale : les premières formes d’organisation urbaines, les techniques de combat, un art figuratif, le rôle du vin dans la sociabilité. Ces pratiques se diffusent en partie au nord des Alpes où elles sont soit acceptées, soit transformées, voire même refusées. L’archéologie met en évidence, par la fouille des tumulus des tombes de guerriers à épée de fer, une société moyennement stratifiée. L’habitat bien connu en Bavière ne l’est guère en France (habitats palissadés). Des réseaux d’échanges à longue distance, déjà pratiqués à l’Âge du Bronze, se développent (route de l’ambre et vallée du Rhin) qui joignent le monde nordique et les Alpes du Nord.

 

          Entre 630 et 540, la polarisation autour de certains grands sites amène la constitution de grands ensembles politiques. Le « phénomène princier hallstattien » se manifeste par d’importants ensembles de tumulus de taille exceptionnelle nécessitant un énorme investissement : l’édification de la tombe du Magdalenenberg de Villingen datée de 613, aurait demandé 200 000 heures de travail. Les 130 tombes masculines et féminines retrouvées dans le tertre auraient appartenu à huit groupes lignagers. Le site de la Heunebourg, sur le cours supérieur du Danube, apparaît comme le plus représentatif et le plus spectaculaire de ce phénomène : il s’agit, dès le VIe s., d’une véritable ville de plus de 100 ha. (ville haute et ville basse) entourée, à un moment de son histoire, d’un rempart construit en grandes briques crues carrées à la mode méditerranéenne. Les activités artisanales (fer, tabletterie, textiles) occupaient une  partie de la ville basse.  À quelques km de là, une série de tertres géants ont abrité des sépultures fastueuses. C’est à cette époque qu’apparaissent dans les sépultures des objets de prestige tels que chars, poignards, vaisselle de bronze ainsi que des inscriptions. L'ensemble témoigne de relations personnelles avec le monde nord-alpin et étrusque.

 

          L’Ouest du Rhin suit un développement différent, comme atténué. Les ornements vestimentaires des sépultures féminines, particulièrement riches (profusion de torques, bracelets, anneaux de jambes), signifient que ces femmes ont joué un rôle majeur en vertu d’un pouvoir (politique ou personnel). La Heunebourg perd de son importance, remplacée (?) par le Hohenasperg contemporain du tumulus  de Hochdorf (60 m de diamètre, 6 m de hauteur), érigé vers 540-530. Le « prince », âgé de 50 ans, mort vers 540, a été enterré dans une chambre en bois, avec son char à quatre roues, assis sur une sorte de trône, accompagné d’un service (viande et hydromel dans un chaudron pour neuf personnes). Les objets étaient enveloppés de tissus bien conservés. Une statue en pierre comme celle de Hirschlanden devait trôner au sommet du tumulus.  

 

          L’expression de «résidences princières » (570-450, centres de pouvoir, mais sur quelle assise territoriale ?) s’applique à de grands habitats de hauteur qui ont livré des tessons de céramiques importées (amphores etc.), témoignant de relations lointaines ; ils sont entourés  d’une concentration de tombes « princières » avec des chars à quatre roues, des parures en or et de la vaisselle métallique. S’agissait-il d’un système féodal héréditaire, d’une société aristocratique très hiérarchisée ou d’une structure tribale ?  Les fouilles récentes au mont Lassois (Châtillon-sur-Seine) ont montré que le plateau, protégé par un système défensif complexe, avait été occupé par un habitat planifié comportant une artère centrale avec des enclos de part et d’autre. L’un d’entre eux accueillait un édifice à abside appelé le « palais de la princesse de Vix », de 35 x 21,5 m pour une hauteur estimée entre 12 et 15 m, sorte de mégaron. Dans la tombe de la princesse (autour de 540-530), se trouvait entre autres un cratère en bronze de 1100 l de contenance. À cette époque se développent des agglomérations à caractère artisanal et commercial, dont Bourges et Bragny-sur-Saône ; à un degré moindre,  ces derniers sont de bons exemples, comparables aux grands centres urbains d’Italie du Nord, comme Sesto Calende, Ticino et Côme. Les relations avec la Méditerranée s’avèrent importantes (Golasecca, l’Etrurie dont Vulci), prenant la forme d’importations de vases à boire en bronze et du vin provenant de Marseille.

 

         En ce qui concerne les débuts du monde celtique historique et le second Âge du Fer (vers 450-vers 390), le domaine laténien s’étend maintenant en Champagne, Ardenne belge, Rhin moyen, Hesse et dans une partie de la France de l’Ouest ainsi que jusqu’à la moyenne vallée du Danube. De nouveaux centres de pouvoir apparaissent, comme le Glauberg avec un énorme tumulus qui devait être surmonté par une statue de guerrier en pierre. Ces sites semblent alors s’affranchir du monde méditerranéen. C’est à partir de ce moment que se développe la culture Aisne-Marne connue surtout par ses milliers de sépultures et plus récemment grâce à des habitats repérés par photographie aérienne. Lors des très nombreuses fouilles anciennes et récentes, plus de 300 nécropoles et des dizaines de milliers de sépultures à inhumation du Ve au IIIe s. y ont été explorées ; elles sont quelquefois à l’intérieur d’enclos fossoyés dont le centre était recouvert par un tumulus qui a été arasé au cours des siècles ; les nécropoles ne donnent jamais une image réelle de la population car une partie seulement y a été inhumée ; le sens de certaines pratiques nous échappe, comme les manipulations post mortem des corps et le fait que certains aient été ensevelis dans des silos à provisions ; environ 300 sépultures avec char à deux roues y ont été fouillées dont un certain nombre pour des femmes et des enfants. Si certaines de ces tombes étaient d’une richesse tout à fait exceptionnelle (casques et armes, phalères en bronze richement décorées, vases en bronze importés, œnochés en bronze du Nord de l’Italie), la plupart d'entre elles ne se distinguaient des autres sépultures que par la fosse contenant le char, entourée d’un fossé d’enclos circulaire. Dans les nécropoles, le mobilier dessine une hiérarchie au sommet de laquelle se trouvent des hommes en armes (lances, quelquefois épée ou poignard, bouclier en bois), accompagnés de femmes (?) avec des bijoux en bronze : torque, bracelets, fibules, colliers de perles d’ambre et de corail. Les offrandes consistent en services à boisson et quartiers de viande.  L’habitat dispersé reste encore mal connu ; il s’agit  de fermes rurales installées dans des enclos, repérées par photographie aérienne et par fouilles dont on retrouve les trous de poteaux des constructions en bois, des fosses et fossés et de nombreux silos d’ensilage de plusieurs m3 de volume utilisés surtout pour la conservation des céréales (on en retrouve quelquefois les restes brûlés). C’est à ce moment qu'apparaît le premier style celtique gravé sur de petites surfaces métalliques, fourreaux d’épée, torques, fibules avec les trois caractéristiques principales suivantes : une composition curviligne savante entremêlée de cercles et d’arcs de cercle sur les phalères de Somme-Bionne et Cuperly ; l’utilisation de motifs méditerranéens, comme la palmette et la fleur de lotus joints par des esses et celle d’un nouveau bestiaire animal, comme les oiseaux aquatiques, les félins, les béliers, les sphinges et les griffons. Le visage humain est rarement représenté.

 

          L’originalité de l’évolution du monde celtique se situe à cette période. Alors que tout était prêt pour qu’ils passent à une organisation aristocratique urbaine comme l’avaient fait les Étrusques auparavant, les Celtes vont s’en détourner et développer un modèle original : ils n’adopteront pas le style de combat de la phalange hoplitique mais celui d’attaques rapides redoutables ; ils n'adopteront ni l’écriture, ni même les canons artistiques hellénistiques ; ils développeront en revanche une organisation sociale segmentaire, essentiellement rurale, dont l’élite  se destine au métier des armes, ainsi qu’un artisanat et des productions artistiques d’un très haut niveau.

 

          Les Historiens avaient beaucoup utilisé les récits historiques de l’Antiquité pour caler et mieux asseoir l’histoire des Celtes en Europe méditerranéenne tels que la prise de Rome en 390 ou la prise de Delphes (« l’expansion celtique » p. 177-294) ; leur mercenariat au service des tyrans leur a fait connaître le monnayage en or. La critique historique a montré que beaucoup de ces textes étaient avant tout des mythes destinés à asseoir les origines de Rome. Or, la documentation issue des fouilles a révélé que la réalité était beaucoup plus complexe et que, dans le nord de l’Italie les Gaulois avaient cohabité et s’étaient souvent mélangés, aux populations locales par des alliances ou des mariages.

 

          À l’extrémité occidentale du monde celtique se trouvent les Celtibères, dont une partie, surtout au nord-ouest de l’Espagne, utilisait une langue celtique. Leur évolution s’est faite sur place sans discontinuité depuis l’Âge du Bronze ; leur habitat perché sous forme de castros, de petite superficie, était construits en pierre sèche ; ces castros s’agrandiront à partir du IIe s. Les Celtibères pratiquent l’agriculture (ils ont « inventé » la meule à bras), l’élevage et un artisanat de qualité. Les morts sont enterrés avec leurs armes ; plus de 400 sculptures en pierre, représentant des taureaux, verrats et sangliers, leur donnent une originalité particulière.

 

          En Bretagne, la théorie des trois invasions qui se sont succédées depuis l’Âge du Bronze est largement abandonnée par les archéologues anglais au profit d’un développement plus autonome, mais fortement influencé par le continent, dans le Bassin de Londres. Aux plaines céréalières se juxtaposent les hauteurs rocheuses consacrées à l’élevage des moutons et des chèvres. Les sites fortifiés (les hill forts) se comptent par milliers ; d’abord de petite taille (rath, dun, broch), ils peuvent, à partir des VI-Ve s., couvrir plusieurs dizaines d’hectares comme à Danebury ou Maidencastle. Les maisons rondes (alors qu’elles sont rectangulaires sur le continent), sans poteau intérieur, constituent une particularité de la Bretagne dont on retrouve tout de même quelques exemples en Bretagne continentale. Dans la culture d’Arras (Yorkshire), les sépultures avec char semblent être un écho un peu affaibli des pratiques champenoises. Les activités artisanales, celle du fer en particulier, sont très développées et les échanges par voie maritime avec le continent (étain, sel, lignite) sont clairement attestés. L’art celtique connaîtra un développement assez marqué (décor des épées, miroirs) perdurant après la conquête romaine.

 

          En ce qui concerne l’évolution de la société, l’ensemble de la documentation (auteurs anciens et archéologie) nous renvoie l’image d’une société entièrement tournée vers la guerre, laissant dans l’inconnu les producteurs, artisans et agriculteurs. Les Celtes ont d’abord été des fantassins (VIe-IIIe s.) armés de javelots et de poignards, puis de lances, d’épées et de boucliers en bois (le casque, plutôt d’apparat, est très rare). Une petite élite était enterrée sur un char à deux roues, plus en tant que signe de distinction sociale que pour symboliser un que rôle joué dans les combats. Les femmes paraissent bien représentées dans les nécropoles ; celles qui sont peut-être les épouses des hommes en armes portent des bijoux de qualité : torques à tampons (avec décor à la cire perdue), colliers de perles d’ambre puis en verre, bracelets de bras de chevilles. Ces bijoux semblent tout autant la marque de leur rang social que de celui de leur appartenance à une communauté particulière ; ils permettraient alors de suivre leurs déplacements au gré des mariages d’une région à l’autre, voire des déplacements plus lointains (du Danube à la Champagne, par ex.).

 

          Les fondements de cette société reposent sur des producteurs (agriculteurs et éleveurs) et des artisans. Les premiers pratiquent une agriculture attelée, entre agriculture légère et lourde, utilisant un outillage en fer (houes, pioches, bêches), l’araire avec un soc en fer et parfois avec un coutre. Il a été retrouvé des parcellaires de champs cultivés (entourés de haies, fossés, murets). L’on serait passé progressivement, au cours de cette période, d’une agriculture intensive de type jardinage à une utilisation extensive d’un territoire beaucoup plus large où se pratique l’alternance jachère-céréales ; l’orge et à degré moindre le blé, l’épeautre, voire l’avoine sont attestés avec des variantes régionales. Sont également présentes les légumineuses (ers, vesces, lentilles). Les restes d’animaux chassés ne semblent pas très abondants, quelques cerfs et chevreuils surtout, les sangliers étant plutôt rares. Les bœufs, les moutons et les chèvres viennent en tête parmi les animaux élevés, le chien et le cheval sont consommés dans le nord-est de la Gaule ; il existe un véritable souci de gestion des troupeaux, ratio entre mâles et femelles ; l’âge d’abattage varie en fonction des besoins : viande, laitages ou traction. L’importance de la basse-cour s’accroît dans les derniers siècles avant notre ère. La viande est conservée par séchage, fumage ou salaison.  La pêche, elle, est largement pratiquée en rivière comme en mer. L’artisanat produit des objets remarquables utilisant un outillage très diversifié et très efficace. On a pu dire avec raison que l’outillage du travail du bois dans le Dictionnaire de Diderot-d’Alembert ne faisait que reproduire celui des Celtes (types de scies, tarières etc…) ; le charronnage et la technique d’assemblage de douves dans les seaux (en bois d’if) et les baquets sont largement attestés. Parmi les artisans, le forgeron fut certainement le personnage le plus important, mettant toute son habileté au service des hommes d’armes. L’origine des matières premières est mieux connue grâce aux traces d’exploitation des minerais de fer, des aurières. De nombreux sites d’extraction des matières premières (métaux dont l’or, la pierre, la sapropélite) ont été localisés et fouillés et on retrace, pour la plupart, la chaîne opératoire jusqu’à la fabrication des objets finis.

 

          La photographie aérienne et les fouilles préventives livrent l’image d’un habitat dispersé sous forme de fermes encloses d’un fossé ou d’une haie, comportant des bâtiments d’habitation, des annexes (grange, greniers sur poteaux) et des silos ou des souterrains en Bretagne ; les bâtiments dont la surface a diminué au cours du temps sont édifiés sur murs porteurs ou avec des charpentes sur poteaux de bois ; les techniques de charpentes sont très variées. Une hiérarchie se dessine : fermes, villages (Acy-Romance), sites fortifiés (Nages) ; plusieurs sanctuaires ont été fouillés et ont livré des informations sur les pratiques sacrificielles à partir des vestiges variés d’un univers guerrier : os humains et d’animaux, armes (Gournay-sur-Aronde,  Ribemont-sur-Ancre) ; sanctuaires accompagnés d’une statuaire de guerriers assis dans le Midi de la France.

 

          Malgré toutes ces données nouvelles, la structure et le fonctionnement de la société celtique restent encore très obscurs ; la hiérarchie sociale semble s’organiser selon deux axes : richesse et privilèges d’un part, valeurs guerrières de l’autre. La royauté est attestée (Vercingétorix) sans que l’on connaisse clairement les pouvoirs du roi, ainsi que des magistratures attribuées pour un temps déterminé. Le sénat représente l’oligarchie. La cité s’organise autour de pagi plus ou moins indépendants dans leur choix politiques  (certains sont pour César d’autres contre…). L’aristocratie noue des alliances matrimoniales et réunit autour d’elle, à son service, une clientèle de serviteurs ?, vassaux ?, dépendants ? proches de la servitude ? Les sanctuaires et de grandes places servent de lieux de rassemblement pour des évènements particuliers comme les fêtes ou les votes.

 

          Lors de leurs pérégrinations (mercenariat payé en pièces d’or), les Celtes ont connu le monnayage en or ; ils vont l’imiter, dès le IIIe s. avec des statères à l’effigie de Philippe de Macédoine, puis des drachmes et oboles en argent de Marseille. Pour faciliter les échanges, ils fabriqueront par la suite des monnaies de moindre valeur en argent et surtout en potin (alliage d’étain, de cuivre et de plomb). La plupart ne seront utilisées que dans un cadre local (un sanctuaire, une cité) mais les cartes de répartition de quelques séries, dont celles de Kaletedou, montrent leur utilisation dans toute la Celtique occidentale.

 

          À partir de la fin du IIIe s et surtout pendant tout le IIe s. se développent des agglomérations artisanales et commerciales ouvertes (non défendues) aux activités très variées qu’on dénommera « la civilisation des oppida », (p. 295-371). Le fer connaît son utilisation maximum : armes, bien sûr, outillage varié, batterie de cuisine, éléments d’assemblage des pièces de bois, clouterie…favorisée par une économie largement monétarisée. Puis des agglomérations de hauteur (pour la plupart) sont créées à partir du milieu du IIe s. : ce sont les oppida. Les historiens ont longtemps refusé de les reconnaître comme des villes; ils parlaient plutôt de proto-urbanisation. Ce n’est plus le cas aujourd’hui car ces sites fortifiés ont les caractéristiques principales des villes ; fondation (pas toujours ex nihilo), superficie importante délimitée par un rempart qui ne soucie pas toujours du relief, organisation interne (rues, espaces publics), activités relevant essentiellement du secondaire (artisanat) et tertiaire (stockage et commerce), utilisation de la monnaie et de l’écriture.

 

          Les peuples celtiques n’avaient pas de système pour noter leur écriture ni d’alphabets propres.  Ils ont donc emprunté ceux des cultures voisines méditerranéennes ; l’alphabet lépontique aux Golasecciens, puis nord-étrusque et gaulois de la Cisalpine, l’écriture ibère en Espagne, l’écriture gallo-grecque autour de Marseille, puis la langue latine. Le gaulois sera parlé et écrit jusqu’à la fin de l’Antiquité.

 

          L’aristocratie, les equites de César, vit à la campagne, sur ses terres. Si des chefs très importants comme l’éduen Diviciacos sont bien mis en scène dans les textes, on se demande bien où se trouvait son domaine car l’archéologie peine à identifier une hiérarchie entre les habitats. Dans le domaine religieux, les textes attestent l’existence des druides et des gutuater, mais les lieux de culte, les rites et les croyances sont encore mal connus. Les sanctuaires se trouvent souvent maintenant dans les oppida, comme à Gournay, au Titelberg par ex. ; la dimension guerrière des vestiges s’estompe au profit des pratiques sacrificielles de banquets (déchets culinaires), des dépôts de monnaies, rouelles, anneaux, outils, objets miniaturisés, céramiques dont des amphores à vin ; une partie est enfouie dans des fosses attestant des rites chthoniens. En réalité, les sanctuaires sont des lieux de partage entre les dieux et les hommes.  Dans le Midi de la France, les portiques et la statuaire (?) renvoient aux temples gréco-italiques. L’art celtique devient avant tout un art monétaire, à l’exception des régions périphériques : céramiques peintes d’herbivores dans une zone allant du Massif central à la Champagne et torques en or de la Gaule Belgique et de la Bretagne.

 

          La connaissance de l’organisation politique et sociale des Celtes, au moment de la guerre des Gaules, reste encore embryonnaire, tributaire des textes, mais aidée aussi par l’épigraphie monétaire. La cité s’organise autour de pagi plus ou moins indépendants (dans la même cité, certains seront pour, d’autres contre César). Les cités pratiquent entre elles des alliances liées à des circonstances particulières et le clientélisme entre personnes se retrouve entre les cités elles-mêmes. À l’arrivée de César, la Gaule est partagée entre deux partis, l’un qui est favorable et l’autre qui lui est opposé, dont Vercingétorix sera le chef emblématique dans une histoire revisitée par une certaine forme de nationalisme du XIXe s.

 

          La dernière partie retrace l’histoire de la conquête militaire romaine, échelonnée dans le temps, des différentes parties du monde celtique, de l’Italie du Nord, de la Celtibérie, de la Gaule et de la Bretagne plus tardive ; territoires soumis et intégrés à Rome sous forme de provinces. Une partie des populations soumises semblent bien s’en accommoder : les élites guerrières entrent au service de l’armée romaine et les artisans bénéficient des activités et échanges commerciaux. L’archéologie utilise de « nouvelles méthodes » (p. 375-404) : dans ce domaine, le renouvellement s’est fait de l’intérieur même de l’archéologie par l’ utilisation d’outils informatiques nouveaux ou plus performants, comme les SIG et de l’extérieur par des disciplines scientifiques nouvelles qui développent leur propre champ de recherche et utilisent les fouilles archéologiques selon leurs besoins. Dans le premier domaine, on peut citer ce qui touche à la typo-chronologie dont les sériations d’objets ou de groupes d’objets sur un site ou sur une zone plus ou moins étendue permettent d’affiner la chronologie ; les cartes de répartition de types d’objets servent à l’étude de la diffusion et des échanges qui les sous-tendent. Les chrono-typologies utilisées autrefois pour classer les tombes d’une nécropole servent maintenant à sérier les matériels des habitats d’une région. Les SIG, utilisés d’abord comme outils prédictifs et comme aide à la décision par les services archéologiques, fournissent maintenant grâce aux images satellitaires des cartes géo-référencées pour l’analyse spatiale et l’occupation du territoire sur de larges espaces. Dans le second volet, celui des sciences qui utilisent l’archéologie comme un moyen, on peut citer la datation archéométrique par le 14C et l’étude des géo-matériaux ; la dendrochronologie, grâce à des banques de données plus fournies, donne des datations d’abattage des bois à l’année près, valables pour une région précise ; la palynologie, l’étude des macro-restes. L’étude des rapports de l’homme avec son environnement et avec les animaux est mieux cernée et montre le souci d’utiliser les ressources naturelles avec une meilleure efficacité mais aussi avec discernement. Le radar emporté en avion, le LIDAR, donne des images spectaculaires des microreliefs de quelques centimètres de hauteur, même sous couvert végétal ; il peut être associé à des études phytosociologiques caractérisant les sites abandonnés. L’exploitation du milieu consiste aussi en sources de matières premières (métaux en particulier) issues de mines et carrières dont on peut suivre les transformations dans la chaîne opératoire. La paléoanthropologie et la paléogénétique ouvrent des horizons sur l’état sanitaire des populations, lié en particulier à la nutrition, et identifient des filiations ou des déplacements de populations.

 

          L’archéologie expérimentale, en dehors de ses aspects touristiques, nous a appris beaucoup dans le domaine de l’architecture des bâtiments, charpentes, murs ; dans celui des savoir-faire (métallurgie, fabrication et cuisson de la poterie) et dans les pratiques agricoles. Enfin, le développement de l’archéologie de sauvetage sur les grands travaux, zones industrielles ou tracés linéaires, a changé notre façon de concevoir l’implantation territoriale des sites. Les résultats sont spectaculaires : en Gaule du nord, de 200 habitats connus en 1980, on est passé à 500 en 2009. Les réflexions théoriques issues de l’anthropologie et les essais de modélisation (New Archaeology des Anglo-Saxons) semblent nécessaires, mais n’ont reçu qu’un accueil limité et suscité assez peu de travaux en France. 

 

          Dans la conclusion générale, l’auteur  insiste sur le fait que l’histoire des Celtes n’est pas celle de la nation française et reprend l’idée que les huit siècles étudiés peuvent se découper en trois phases principales. Mais le scénario n’est pas encore complètement écrit, les fouilles récentes comme celles du Mont Beuvray, de Bourges, du mont Lassois ou de Corent sont susceptibles de le modifier encore largement.

 

 

 

Table des matières :

 

Bibliographie : p. XVII-XLVII (M.-B. Chardenoux)

1ère partie et chapitre 1er : Historiographie, p. 3-71 (O. Buchsenschutz, P.-Y. Lambert, K. Gruel, Th. Lejars).

2e partie : Les trois phases de la civilisation celtique, p. 73-371 (St. Verger, O. Buchsenschutz, Th. Lejars).

chapitre II : L’Âge du Fer ancien : l’Europe moyenne avant les celtes historiques (800-400), p. 75-176 (St. Verger, O. Buchsenschutz).

chapitre III : L’expansion celtique : p. 177-294 (Th. Lejars, O. Buchsenschutz, K. Gruel, P.-Y. Lambert).

chapitre IV : La civilisation des oppida : p. 295-371 (K.Gruel, O. Buchsenschutz, P.-Y. Lambert, Th. Lejars).

3e partie : Renouvellement des méthodes et des problématiques, p. 373-420

Chapitre V : Nouvelles méthodes : p. 375-404 (K.Gruel, O. Buchsenschutz).

Chapitre VI : Nouvelles données, nouvelles approches : p. 404-413 (P.-Y. Lambert, O. Buchsenschutz)

Conclusion générale : vers des scénarios historiques : p. 415-419 (O. Buchsenschutz).

Table des figures : p. 421-422