Joshel, Sandra R. - Hackworth Petersen, Lauren: The Material Life of Roman Slaves. i-IV-286 p., ISBN:9781139030922, 99 $
(Cambridge University Press, Cambridge (UK) 2014)
 
Compte rendu par Marie-Adeline Le Guennec, École française de Rome
(marie-adeline.leguennec@efrome.it)

 
Nombre de mots : 2422 mots
Publié en ligne le 2016-01-08
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2589
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          The Material Life of Roman Slaves est issu de la collaboration de Sandra R. Joshel, Professeur d'Histoire à l'Université de Washington (Seattle) et de Lauren Hackworth Petersen, Professeur d'Histoire de l'Art à l'Université du Delaware. Toutes deux ont orienté leurs précédentes recherches, qui s'ancrent dans le contexte du monde romain classique, vers l'étude des groupes sociaux et juridiques qu'elles qualifient d' « invisibles » ou de « silencieux ». Partant du constat que l'essentiel des sources écrites et même matérielles à disposition de l'historien de l'Antiquité romaine provient des membres de l'élite de sexe masculin, elles se sont attachées à trouver dans la documentation, directement ou par une lecture en creux, des voix différentes, auxquelles la recherche contemporaine a prêté une attention moindre : pour la première, celles des hommes de métier, d'après les inscriptions de la ville de Rome, ou des femmes et des esclaves dans le contexte culturel gréco-romain (Joshel, S. R. : Work, Identity and Legal Status at Rome. A Study of the Occupational Inscriptions. University of Oklahoma Press, Norman et Londres 1992 ; Id. et Murnaghan, S., éd., Women & Slaves in Greco-Roman Culture. Differential Equations. Routledge, Londres et New York 1998) ; pour la seconde, celles des affranchis romains d'après les œuvres d'art et monuments dont ils étaient les commanditaires, ou encore des mères en Grèce ancienne et à Rome (Hackworth Petersen, L., The Freedman in Roman Art and Art History. Cambridge University Press, Cambridge 2006 ; Id. et Salzman-Mitchell P., éd., Mothering & Motherhood in Ancient Greece and Rome. University of Texas Press, Austin 2012). The Material Life of Roman Slaves, qu'elles cosignent, s'inscrit ainsi dans l'immédiate continuité de ces travaux antérieurs : l'objectif premier de l'ouvrage est en effet de retrouver dans la documentation romaine les traces des esclaves et de leurs conditions de vie, en partie masquées aux regards de l'historien par l'orientation des sources anciennes et/ou des analyses contemporaines vers les pratiques et les discours des membres de l'élite.

 

          L'introduction (p. 1-23) est l'occasion pour les auteurs de présenter le schéma interprétatif et méthodologique qu'elles entendent mettre en œuvre à l'échelle de l'ouvrage. Elles partent du constat paradoxal de l'omniprésence des esclaves dans l'organisation économique, sociale et culturelle du monde romain antique et de leur relative invisibilité dans les sources anciennes (liée tant à la disparition des traces matérielles des conditions de vie de ces esclaves qu'à la faiblesse de leur habitus épigraphique et à l'orientation des sources textuelles produites par les membres de l'élite) ; ce paradoxe se poursuivrait selon elles à l'époque contemporaine par l'oubli de la composante servile dans l'analyse et la représentation des réalités romaines, tant au sein de la communauté scientifique que dans les restitutions à destination du grand public (p. 1-8). C'est donc cette dichotomie entre « visibility » et « invisibility », entre absence et présence des esclaves du monde romain antique et de leur « vie matérielle » (entendue pour l'essentiel par les auteurs comme la place occupée par les esclaves dans certains cadres de la vie quotidienne romaine et la restitution qui en est faite au sein des vestiges archéologiques, p. 3) que l'ouvrage entend analyser puis déconstruire. Pour ce faire, les auteurs proposent une lecture croisée des sources écrites (essentiellement juridiques et littéraires, avec pour cette seconde catégorie une attention toute particulière au genre satirique et aux agronomes) et matérielles (iconographiques et surtout archéologiques, avec une focalisation, en raison de sa richesse documentaire, sur le cas pompéien, complété de comparaisons avec Ostie), assortie d'ouvertures comparatistes vers le cas de l'esclavage de plantation aux États-Unis (p. 18-23). Pour les esclaves, elles se concentrent sur la familia servile des domus et villas romaines, en excluant de leur étude toutes les autres catégories serviles du monde romain, telles que les gladiateurs, les acteurs, les musiciens, les prostituées, les fonctionnaires impériaux, les agents financiers, etc. (p. 18). Le schéma de la démonstration est emprunté aux analyses de M. De Certeau sur les relations de domination et de résistance entre groupes sociaux et en particulier à L'Invention du quotidien (consulté dans sa traduction anglaise, The Practice of Everyday Life. 1988). Pour rendre compte de la relation dominus-seruus, les auteurs recourent ainsi aux notions de stratégie (dont la définition synthétique est rappelée en conclusion comme « the slave owner's control of space and the movement of slaves within it », p. 221) et de tactiques (« the ways slaves dealt with this fixed arrangement by seizing opportunities », Ibid.), en ramenant cette relation à la tension entre contrainte et surveillance imposées par le maître et entreprises de résistance et de détournement conduites par l'esclave ; ces dernières sont associées en particulier à la paresse, au vol et à la fuite, qui sont des objets récurrents de plaintes dans les sources écrites. Cette tension se donnerait à voir dans une tentative antagonique de maîtriser ce que les auteurs nomment « the choreography of slave movement », prescrite par les maîtres et contournée par les esclaves, qui aurait compris à la fois le contrôle de l'espace, du temps et des gestes du travail servile (p. 10). Après ce préambule, l'ouvrage est organisé selon une logique spatiale et sociale ; la grille de lecture présentée dans l'introduction est éprouvée pour quatre cadres de la vie matérielle des esclaves, qui se voient chacun consacrer un chapitre distinct : la maison, les rues de la ville, l'atelier, la villa.

 

          Le premier chapitre (« Slaves in the House », p. 24-86) explore les circulations, contraintes ou transgressives, des esclaves dans la domus romaine. Après un rapide bilan général (p. 25-36), le propos se centre sur le banquet, qui selon les auteurs offre particulièrement prise à l'analyse des stratégies des maîtres et des tactiques des esclaves pour le contrôle de l'espace et du temps. L'étude part des sources littéraires (en particulier le Satiricon de Pétrone), pour identifier la nature de l’activité servile et les écarts aux règles dont, d'après ces sources, les esclaves pouvaient se rendre coupables dans le cadre du banquet (bruit, paresse, absence, menus larcins etc.) : ces écarts sont interprétés par les auteurs comme autant de témoignages de la capacité des esclaves à saisir des opportunités spatiales et temporelles de résistance à la tutelle de leurs maîtres. La démonstration se nourrit ensuite de plusieurs études de cas archéologiques (maisons pompéiennes de taille moyenne avec, par exemple, la « Domus di Sutoria Primigenia », I 13, 2-6, ou domus aristocratique avec, entre autres, à Pompéi, la « Casa del Menandro », I 10, 4.15 ou la « Casa dei CC. Iulii », IX 13, 1-3, et à Ostie, la « Domus delle Muse », III, ix, 22). Dans leur exploration des sources matérielles, fondée pour l'essentiel sur la lecture des plans de ces maisons, les auteurs se concentrent sur la restitution des axes de circulation entre cuisines et triclinia, sur la localisation des portes et issues et sur le repérage d'espaces susceptibles, selon elles, de fournir aux esclaves des retraites provisoires à l'écart des regards de leurs maîtres (zones de services, sous-sols, sottoscale, ou autres). Le chapitre se clôt sur une rapide exploration des espaces de vie et de travail des esclaves dans les maisons de Pompéi.

 

          Dans le chapitre suivant, les auteurs se tournent vers l'étude de la présence servile dans l'espace de la rue (« Slaves in the city streets », p. 87-117). Après avoir de nouveau évoqué les comportements qui, dans ce cadre, provoquent les plaintes des domini, elles analysent les possibilités de circulation vers et dans la rue offertes aux esclaves par leur service : ces dernières étant fonction de la relation matérielle que leurs domus entretenaient avec l'extérieur, cela amène les auteurs à s'intéresser aux issues secondaires, aux « backdoors » de ces maisons, à partir des cas pompéiens de la « Casa dei Vettii » (VI 15, 1.27) et de la « Casa del Menandro » (I 10, 4). Elles cherchent également à identifier dans le voisinage des lieux – en particulier les fontaines et les bars – susceptibles d'offrir aux esclaves des possibilités de socialisation, à l'échelle d'une familia, avec des esclaves d'autres familiae, ou encore avec des libres. La rue, de jour et plus encore de nuit, est ainsi considérée par les auteurs comme un espace de libération, où les esclaves pouvaient échapper, pour un temps bref ou définitivement, à la surveillance de leurs maîtres.

 

          Le troisième chapitre (« Slaves in the workshop », p. 118-161) s'intéresse aux conditions de travail des esclaves dans les ateliers urbains de Campanie et d'Ostie. Ce point reste étudié sous l'angle des stratégies de contrôle et des tactiques de contournement de la chorégraphie des chaînes opératoires artisanales, avec une focalisation sur deux types d'activités, la boulangerie (à partir du cas pompéien de la « Casa del Forno », VI 3, 3.27) et la foulerie. Le chapitre se conclut sur une comparaison avec le cas des ateliers d'Ostie, plus étendus et plus hiérarchisés que ceux de Pompéi, qui offraient de ce fait selon les auteurs des modèles d'interactions plus complexes entre force de travail servile, exploitants, clientèle et voisinage.

 

          Enfin, le dernier chapitre de l'ouvrage est consacré au cadre de la villa dite « esclavagiste » (« Slaves in the villa », p. 162-213) : après un bilan quelque peu sommaire de la place dévolue à la composante servile dans l'organisation productive et domestique de la villa (qui s'appuie pour l'essentiel sur les seuls traités des agronomes romains, p. 163-165), les auteurs confrontent leur schéma interprétatif à la pars urbana d'une villa maritime (Villa A d'Oplontis) et d'une villa suburbaine (Villa des Mystères à Pompéi), puis à la pars rustica de la villa bien connue de Settefinestre et de la Villa Regina de Boscoreale, de dimensions plus modestes. Les plans de ces villas et de leur contexte immédiat (en particulier campagne environnante, routes, autres villas) sont lus sous l'angle des opportunités d'évasion offertes aux esclaves, supérieures à celles fournies par la domus urbaine ; les auteurs s'interrogent de ce fait sur la possibilité d'un contrôle plus étroit du personnel servile de la villa, notamment de nuit, et sur le rôle dans ce cadre du uilicus, relais du dominus absent et/ou soutien des esclaves qui lui étaient subordonnés. La réflexion se clôt sur une brève conclusion (p. 214-222) qui évoque l'identification des esclaves dans quelques monuments funéraires collectifs romains (columbarium des Statilii Tauri et de la Villa Pamphili à Rome ; Isola sacra à Ostie), emblématique selon les auteurs de la connaissance fragmentaire que nous avons des composantes serviles de la société romaine ; les principaux résultats des différents chapitres sont ensuite résumés sous l'angle de la dichotomie stratégie/tactique empruntée à M. De Certeau. Enfin, on trouve à la suite de cette conclusion l'ensemble des notes, renvoyées à la fin du texte (p. 223-253), une bibliographie en grande partie anglo-saxonne (p. 255-270) et un index très détaillé (p. 271-286).

 

          On comprendra d'après ce résumé synthétique que le titre choisi pour The Material Life of Roman Slaves ne rend pas vraiment compte du propos de l'ouvrage, entraînant d'emblée une certaine déception chez le lecteur qui s'attendrait à une réflexion sur les cadres concrets de la condition servile dans le monde romain, dans la lignée par exemple des travaux récents de P. Allison ou de P. Kastenmeier qui ont permis de réelles avancées dans la connaissance de la culture matérielle associée aux espaces domestiques pompéiens : ici, les auteurs s'intéressent pour l'essentiel à l'identification de la présence servile dans quelques espaces bien connus de la vie romaine en Italie (restreinte pour l'essentiel à la Campanie, Ostie, et Rome, entre fin de la République et Haut-Empire). De plus, leur définition de la catégorie « Roman slaves » pose problème. Comme nous avons eu l'occasion d'y faire allusion plus haut, en fait d'esclaves, les auteurs ne retiennent d'abord que les membres du personnel servile des domus, villas et ateliers urbains : elles passent sous silence l'évidente hétérogénéité de l'esclavage dans le contexte de l'Antiquité romaine, en matière de fonctions, de conditions de vie et de travail, de degré de qualification, et même, une fois reconnue leur infériorité statutaire originelle, de situation « sociale » de ces esclaves, oubliant ainsi que la distance qui séparait un fonctionnaire impérial de la condition servile d'un esclave trimant dans les vastes domaines agricoles du sud de l'Italie était incommensurable en comparaison de celle entre, par exemple, un foulon de naissance libre et son personnel qui ne l'était pas. De plus, une fois posée cette définition préalable qui fausse déjà per se la perspective de l'étude, les Roman slaves considérés par les auteurs ne sont jamais examinés plus avant, en dehors de l'étude rapide de quelques inscriptions. Quid de leur genre ? De leur âge ? De leur condition familiale ? De la différence entre uernae et esclaves achetés à l'extérieur ? Du régime du pécule et de la préposition (ce dernier étant complètement passé sous silence dans l'ouvrage) ? De la perspective de l'affranchissement ? Ces paramètres, et bien d'autres encore, nous semblent pourtant conditionner la vie matérielle des esclaves domestiques, qui sont ici ramenés pour l'essentiel à leurs fonctions et à leurs « tactiques de résistance ». La lecture des sources écrites à la lumière des différents présupposés de l'étude– sans du reste que ces sources soient généralement citées dans le corps du texte, même en traduction, le choix éditorial du renvoi des références en fin d'ouvrage, qui ne saurait être imputé aux auteurs, accentuant encore davantage la dimension allusive du propos – semble rapide, artificielle et limitée ; de même, les études de cas archéologiques, qui n'apportent guère de nouveautés en raison du choix de dossiers bien connus, abordés à partir de la littérature secondaire, se résument souvent à une identification purement virtuelle d'espaces de refuge et de libération potentiels, dont on ne peut que se demander s'ils étaient réellement utilisés en ce sens par les esclaves. En définitive, le schéma interprétatif des auteurs semble appauvrir plus qu'éclairer les sources prises en considération ; la logique spatiale retenue pour le mettre en œuvre entraîne de plus de nombreuses répétitions d'un chapitre à l'autre, en particulier dans l'analyse de la présence servile dans les domus urbaines et les partes urbanae des villas, ainsi que les auteurs le reconnaissent elles-mêmes (voir ainsi p. 191). Dans le même temps, on relève de surprenantes omissions thématiques ou bibliographiques : ainsi l'absence complète d'allusions aux révoltes serviles des IIe/Ier s. av. J.-C., qui entrent pourtant directement dans le cadre spatio-temporel de l'étude et qui serviraient pleinement la démonstration des auteurs ; le manque de réflexions sur le collegium comme espace de liberté pour un nombre, certes limité, d'esclaves, à partir par exemple des travaux récents de N. Tran ; ou encore, au sein de la bibliographie de langue anglaise, l'ouvrage Popular culture in Ancient Rome de J. Toner, 2009, qui viendrait alimenter la réflexion des auteurs sur les possibilités de socialisation des esclaves urbains ou ruraux, etc. En somme, en raison de l'application trop rigide d'une démonstration conçue en amont de l'étude, les auteurs de The Material Life of Roman Slaves nous semblent paradoxalement contribuer à cette invisibilité servile que leur propos était pourtant de dénoncer et de déconstruire.