Hamon, Étienne - Paris-Poulain, Dominique - Aycard , Julie (dir.): La Picardie flamboyante. Arts et reconstruction entre 1450 et 1550. Art et Société. 17 x 24,5 cm, 344 p., ISBN : 978-2-7535-3991-4, 23 €
(Presses universitaires de Rennes, Rennes 2015)
 
Compte rendu par Julien Noblet, Service archéologique de la ville d’Orléans
(julien.noblet@laposte.net)

 
Nombre de mots : 2013 mots
Publié en ligne le 2016-12-30
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2596
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          L’art de la période flamboyante, laquelle s’étend de la fin du XIVe siècle aux premières décennies du XVIe siècle, suscite depuis de nombreuses années un regain d’intérêt dont atteste la publication des actes du colloque d’Amiens tenu en 2012. Cette publication, à travers 18 contributions très diversifiées, propose un aperçu de la création en Picardie entre 1450 et 1550. La croissance, tant économique que démographique, offre les conditions favorables à une intense production artistique, dont témoignent par exemple plus de 400 chantiers d’églises dans le diocèse d’Amiens au cours de cette période. Cet élan, qui touche autant le domaine de l’architecture que celui des arts précieux, a permis la réalisation de chefs-d’œuvre connus de tous, à l’instar des façades du transept de la cathédrale de Beauvais ou des stalles de Notre-Dame d’Amiens, ou plus ignorés, comme la poutre de gloire de l’église de Lucheux ou les retables des églises rurales de l’Oise. La production artistique picarde flamboyante, considérée dans un sens large, est étudiée dans cet ouvrage à travers cinq parties : reconstruction politique et économique ; dynamiques urbaines et édilitaires ; réseaux de commanditaires et personnalités artistiques ; renouveau des modèles monumentaux et enfin flamboyance du décor et des images. Les intitulés, par leur transversalité, reflètent bien la volonté des auteurs d’aborder un patrimoine riche – en dépit des destructions liées aux conflits armés – dont il reste à savoir s’il possède une particularité locale, s’il a essaimé dans les régions voisines ou au contraire assimilé des modèles importés ?

 

         Les premières contributions, à caractère historique, visent d’abord à éclairer le lecteur sur la situation au sortir de la Guerre de Cent Ans : l’analyse de la restructuration économique, matérielle et judiciaire du prieuré de Bray-sur-Aunette (P. Racinet et J. Colaye), où celle de la seigneurie de Boves, grâce à l’apport des comptes de la série B dépouillés par J. Maquet, éclairent la réorganisation du territoire picard. Quant à C. Cloquier, en consacrant un riche article au cours de la Somme, voie fluviale privilégiée et seul débouché maritime de la région, il souligne le rôle de ce fleuve, ainsi que de son affluent aménagé l’Avre, dans l’acheminement des matériaux lourds nécessaires aux reconstructions en milieu urbain. A Amiens, les blocs de craie et de grès arrivent ainsi par voie fluviale, pour permettre l’édification d’équipements urbains, comme les halle, marché, ou hôtel de ville. L’activité comparée des édiles d’Amiens et d’Arras est l’objet de l’attention de M. Béghin, qui détaille également l’organigramme de l’administration du service des ouvrages pour chaque ville.

 

         Autre cité importante, Laon est étudiée par le prisme des archives comptables et communales par J.-C. Dumain. Leur consultation fournit non seulement des informations sur l’historique de plusieurs chantiers, comme l’église franciscaine ou les fortifications, mais délivre également l’identité de certains maîtres-maçons laonnais, comme Jehan Estienne, qui finira sa carrière en tant que maître des œuvres des châteaux et forteresses du roi au bailliage de Vermandois.

 

         L’entretien et la réédification des défenses urbaines constituent une charge onéreuse pour les villes. Aussi ces dernières bénéficient-elles de financements royaux pour aider à leur modernisation, notamment à Amiens, tête de pont en territoire bourguignon, où Louis XI impose à la municipalité la destruction de la vieille enceinte du XIVe siècle et son remplacement. E. Crouy-Chanel s’attarde principalement sur l’une des trois tours disparues de la nouvelle enceinte amiénoise, celle de la Haye, dont il détaille la construction grâce aux comptes très précis du chantier, qui s’étale sur 5 années. Par la suite, dans les années 1520, l’ouvrage est modifié par l’aménagement d’une plate-forme destinée à l’usage de l’artillerie. Grâce aux sources écrites et figurées, l’auteur peut replacer cette tour dans l’architecture militaire de son temps : avec le double ébrasement de ses archères-canonnières, elle s’avère, vers 1480, à la pointe du progrès. Enfin, la tour de la Haye illustre la mainmise générale du roi sur les politiques de fortifications des grandes villes entre Seine et Somme. La porte de Montrescu, autre ouvrage défensif amiénois, jouait un rôle stratégique mis en valeur par K. Berthier, qui a recoupé sources d’archives et données archéologiques. L’importance de la ville d’Amiens, sur un plan défensif, nécessitait enfin de nombreuses expertises de ses murailles, qu’il fallait renforcer, tâche dont s’acquitta au milieu du XVIe siècle Zacharie de Celers, architecte-ingénieur, mais aussi peintre et cartographe, dont la carrière est en partie dévoilée par les travaux de C. Serchuk.

 

         Le mécénat seigneurial en Picardie est abordé à grands traits par M. Deldicque, qui, s’appuyant sur le travail de M. Harsgor, énumère les principaux grands commanditaires. Ces anciens ennemis de Louis XI s’avèrent sensibles à la culture flamande, comme l’atteste par exemple l’étude de certains manuscrits composant leur bibliothèque. L’action de Marie de Luxembourg, en faveur de l’église Saint-Léger de Lucheux, est l’objet de l’attention de D. Paris-Poulain. Renonçant à établir une nouvelle chronologie de la construction, son étude se concentre sur les commandes de la petite-fille du connétable de Saint-Pol, Louis de Luxembourg, dont la trahison avait entraîné la déchéance de ses descendants pendant quelques années. Une fois les possessions familiales recouvrées, Marie se lance dans plusieurs campagnes de travaux et d’aménagement, qui concourent à réhabiliter son lignage et à souligner son rang. En effet, le programme iconographique des blochets de la charpente apparente fait directement écho au contexte politique local, tandis que l’iconographie d’un vitrail met en avant la figure du Bienheureux Pierre de Luxembourg. Poursuivant ses recherches sur l’architecture flamboyante pendant le règne de François, F. Meunier reprend l’étude de l’église Saint-Pierre de Montdidier, fortement affectée par les bombardements de la Grande Guerre, et attribue la façade au maître-maçon Scipion Bernard, assistant de Martin Chambiges sur le chantier du transept de la cathédrale de Beauvais. Tout en apportant un éclairage nouveau sur la production personnelle de Scipion Bernard, qui adopte de manière sélective les traits distinctifs des Chambiges, cet article témoigne de la prégnance du modèle beauvaisien en plein XVIe siècle. J. Dubois s’intéresse pour sa part aux travaux de restaurations de l’église Saint-Samson de Clermont-de-l’Oise. Grâce à la lecture réinterprétée d’un extrait comptable de 1495 et à une observation attentive du monument, l’auteur affine les datations, propose une nouvelle chronologie et replace ainsi l’édifice dans la production régionale du dernier flamboyant. Quant à J. Aycard, elle propose une étude globale sur les chantiers paroissiaux de l’ancien diocèse de Senlis après la guerre de Cent Ans. En Picardie comme ailleurs en France, la plupart des chantiers découlent, non pas de destructions, mais du désir des fabriques d’agrandir ou de moderniser les lieux de culte. En étudiant une quarantaine d’édifices, l’auteur constate d’une part la prédilection pour les églises halles ou hallesbasiliques, et d’autre part l’attrait dans la région senlisienne pour les nefs à vaisseau sombre. Ainsi le parti de la nef de la cathédrale de Senlis, dotée de hautes et larges baies, n’a-t-il pas exercé d’influence sur les églises du diocèse, à l’inverse du rayonnement du chantier cathédral beauvaisien.

 

         E. Hamon s’est penché sur l’étude matérielle d’un dessin de portail sur parchemin issu du fonds de l’hôtel-Dieu d’Amiens. Découvert depuis 1885, ce document n’avait jusqu’alors que peu suscité la curiosité des chercheurs, en dépit du fait qu’il s’agisse d’un des rares dessins français d’architecture de l’époque gothique. L’auteur, en se replongeant dans les archives du chantier de construction de l’hôtel-Dieu, conclut que ce dessin géométral, attribuable à un maître-maçon, concernait cet édifice et date des années 1510-1520. Cet article a également le mérite de soulever la question de l’importance croissante des outils graphiques dans le processus de création et de transmission des modèles artistiques à la fin de l’époque médiévale.

 

         Enfin, parmi les 4 dernières communications consacrées au mobilier, celles de M.-D. Porcheron et de K. Lémé-Hébuterne concernent des œuvres de Notre-Dame d’Amiens. La première s’intéresse aux célèbres Puys, montrant que parfois, derrière un témoignage de piété se cache un message politique. La seconde, en parfaite spécialiste des stalles, nous révèle des détails techniques liés à la fabrication et au montage de ce remarquable ensemble.

 

         Quant à A. Gérard et J. Vatelot, elles éveillent l’attention du lecteur sur les retables en bois sculpté polychromé de l’Oise, dont l’étude a été lancée par la DRAC de Picardie en 2010. L’un des mérites de l’article est de démontrer l’importance des ateliers beauvaisiens au cours des deuxième et troisième quarts du XVIe siècle ; leurs productions supplantent localement les œuvres importées du Brabant. Ces retables possèdent des caractéristiques, comme un étagement sur trois plans des scènes principales, accompagnées de saynètes secondaires ou un soubassement historié. Grâce au travail des restaurateurs, les modes de montage et les différentes techniques de polychromie sont finement décryptés et surtout parfaitement illustrés.

 

         Enfin, un article prudent de F. Lernout, sur la Vierge en prière conservée au Musée de Picardie, conclut l’ouvrage. Signalons également une utile bibliographie en fin de volume, recensant toutes les références citées.

 

         Cette publication, par la diversité des thèmes abordés à travers 18 contributions, révèle l’importance du patrimoine conservé pour la période flamboyante en Picardie, en dépit des nombreuses destructions dues à la guerre. Il augure des perspectives immenses qu’il reste encore à traiter et problématiser et peut donc être considéré comme une solide base à cette entreprise. Cette initiative vient donc enrichir la liste des publications consacrées à l’art flamboyant en France, et dont il reste à faire le bilan.

 

 

 

 

Table des matières

 

 

- Étienne Hamon, « Introduction » : pp. 7-21

 

 

1e PARTIE : Reconstruction politique et économique

 

 

- Philippe Racinet et Julie Colaye, « La reconstruction économique en Picardie (1450-1550) : l’exemple du prieuré de Bray-sur-Aunette au diocèse de Senlis », pp. 27-36

- Juliette Maquet, « Une seigneurie picarde au sortir de la guerre de Cent Ans : Boves (1453-1454), pp. 37-43

- Christophe Cloquier, « Le cours de la Somme. Une voie fluviale privilégiée au coeur de la Picardie flamboyante, entre 1450 et 1550 », pp. 45-59

 

 

2e PARTIE : Dynamiques urbaines et programmes édilitaires

 

 

- Jean-Christophe Dumain, « Laon au lendemain de la guerre de Cent Ans. L’apport des archives comptables pour l’étude d’une reconstruction (1450-1500) », pp. 65-76

- Mathieu Beghin, « Regards croisés sur deux chantiers urbains de la Picardie flamboyante : Amiens et Arras (vers 1500-vers 1550) », pp. 77-86

- Emmanuel de Crouy-Chanel, « Tours de la Haye, de Guyancourt et du Kay. Les « grosses tours » de la ville d’Amiens (1476-1490) », pp. 87-101

- Karine Berthier, « Les aménagements de la porte Montrescu à Amiens à la fin du XVe siècle et au début du XVIe siècle », pp. 103-115

 

 

3e PARTIE : Réseaux de commanditaires et personnalités artistiques

 

 

- Mathieu Deldicque, « Quelques jalons dans l’étude du mécénat des grands commanditaires picards, de Louis XI à Louis XII », pp. 121-134

- Dominique Paris-Poulain, « Renouveler le décor monumental à l’époque flamboyante. L’église Saint-Léger de Lucheux et le mécénat de Marie de Luxembourg », pp. 135-153

- Florian Meunier, « De Beauvais à Montdidier, l’itinéraire flamboyant de Scipion Bernard », pp. 155-171

- Camille Serchuk, « À la limite. La vie et la carrière de Zacharie de Celers », pp. 173-185

 

 

4e PARTIE : Renouveau des modèles monumentaux

 

 

- Julie Aycard, « Destruction et reconstruction des églises de l’ancien diocèse de Senlis (1460-1515) . Mythe et réalité », pp. 191- 207

- Jacques Dubois, « Les grands travaux de restauration de Saint-Samson de Clermont-del’Oise », pp. 209-227

- Étienne Hamon, « Le dessin et l’architecte au soir de l’âge gothique. Le projet de portail du fonds de l’hôtel-Dieu d’Amiens », pp. 229-250

 

 

5e PARTIE : Flamboyance du décor et des images

 

 

- Marie-Domitille Porcheron, « Flamboyance de l’architecture dans les Puys de Picardie Fonds de tableaux, haut-relief, cadres, menuiseries », pp. 255-270

- Kristiane Lemé-Hébuterne, « Construction et ornementation des stalles en Picardie à la fin du XVe et au début du XVIe siècle : continuité ou innovation ? », pp. 271-284

- Alexandra Gérard et Jennifer Vatelot, « Les retables en bois sculpté polychromé du XVIe siècle de l’Oise. Étude et restauration des exemples du Vaumain et de Labosse », pp.285- 294

- Françoise Lernout, « La Vierge en prière du musée de Picardie, une iconographie singulière ? », pp. 295-310.

Ouvrages cités : pp. 311-324