Cabestan, Jean-François - Lempereur, Hubert (dir.): La Samaritaine, Paris. 280 p., 300 ill. en noir et en couleurs, ISBN13 : 9782708409507, 39 €
(Picard, Paris 2015)
 
Compte rendu par Elpida Chairi, École Française d’Athènes
(Elpida.Chairi@efa.gr)

 
Nombre de mots : 2350 mots
Publié en ligne le 2017-01-31
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2598
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          L'ouvrage recensé constitue la publication des interventions présentées au cours des journées d’études consacrées à l’histoire des bâtiments de la Samaritaine les 7 et 8 juillet 2011 à l’Institut national du patrimoine. Les sujets abordés ont été classés en trois catégories : la création du grand magasin, son architecture et la « fabrique » qu’il représente. Dans la partie « architecture », il est surtout question de la conception et de l’évolution que celle-ci a subi dans le temps, dépendant non seulement des architectes intervenus mais aussi des différents courants de l’histoire de l’architecture et des idéologies socio-politiques qui ont marqué la fin du XIXe et le XXe siècle. 

 

         Les textes, extrêmement soignés, dans le contenu comme dans la présentation, sont accompagnés d’une abondante illustration de très haute qualité.  Le mérite de celle-ci est de ne pas se limiter au domaine de l’esthétique mais de constituer une source documentaire et un instrument pédagogique à la portée du grand public non averti  ou ne pouvant consacrer du temps au dépouillement d’archives. Un avantage majeur de la présentation de l’ouvrage est sa lecture agréable, qui peut se pratiquer sans interruption, les notes ayant été placées discrètement en marge. Les légendes des documents graphiques, en caractères majuscules très fins, de couleur bleue, passent pratiquement inaperçues, en accompagnant photos et dessins sans peser sur leur valeur. La bibliographie sélective, loin de contenir les généralités habituelles, opère des renvois précis aussi bien aux ouvrages et articles spécifiques aux magasins-mêmes qu’aux autres références des architectes qui y ont travaillé ; elle est complétée par des rapports d’expertise concernant les magasins 2 et 4. On pourra regretter le manque d’index des personnes et des lieux, qui aurait pu faciliter la recherche thématique.

 

         Dans l’introduction, seule l’histoire récente des bâtiments est retracée, avec une brève mention des interventions envisagées, présentées au cours des  journées d’études et traduites par des projets élaborés dans le but d’en obtenir une meilleure mise en valeur. L’auteur explique l’agencement des thèmes qui constituent les chapitres de l’ouvrage, en situant le lecteur au sein de ce travail collectif : un regard sur le passé mais aussi sur le présent.

 

         Dans un récit passionnant, Marianne Clatin décrit l’échange d’informations et d’idées entre l’architecte Frantz Jourdain et Émile Zola, à propos du roman Au bonheur des Dames. Elle commente avec une connaissance profonde les choix et partis-pris de l’écrivain, constitués à partir des notes de Jourdain, et rendant, à travers le regard de Zola, l’impression qu’un grand magasin devait créer. L’imaginaire n’en est pas moins touché par cette architecture audacieuse, où domine le fer et le verre. L’auteur évoque les ressemblances frappantes entre les personnages et le cadre bâti du roman et ceux de la Samaritaine, montrant comment la réalité peut matérialiser l’irréel.  Pour mieux percevoir l’osmose entre les deux hommes pour la création du contexte du grand magasin, elle met l’accent tant sur le souhait - et en même temps l’effort - de Jourdain de devenir écrivain, que sur celui de Zola de prendre de vrais cours d’architecture auprès de son interlocuteur.

 

         Simon Texier présente la monumentalisation de la Seine et la transfiguration d’un grand magasin en « palais » du commerce. Cependant, souligne-t-il, pour l’implantation du bâtiment, l’axialité avec le Pont Neuf n’a pas été prise en compte, le souci de l’architecte n’ayant pas été celui de créer un monument. L’auteur offre aux lecteurs un savant historique du processus de la constitution du front architectural de la Seine, accompagné d’une riche documentation iconographique. Dans le but de rendre perceptible cette évolution de la notion de monument, il considère la redéfinition et le réaménagement des quais, la circulation automobile, la création de places et d’espaces verts, l’anti-monument même, comme l’anti-musée du quai Branly. D’une habileté surprenante, l’auteur, commentant le renouveau du goût pour la couleur des façades contemporaines, relie les bâtiments du XXIe siècle à la Samaritaine, cette dernière ayant déjà traduit de son temps le besoin de couleur dans le paysage urbain. 

 

         Jean-François Cabestan, dans une synthèse historique minutieuse et détaillée du quartier, étudie l’évolution et les transformations survenues, et présente les facteurs qui y ont joué un rôle décisif de manière diachronique : urbanisation, pression foncière, opérations spéculatives. L’auteur suit le parcours commercial du couple Cognacq-Jay, les étapes d’agrandissement de la cellule d’origine par des acquisitions successives de locaux jusqu’à la constitution du mythe de la Samaritaine. Il décrit savamment la stratégie et les démarches des architectes, met l’accent sur les avantages des matériaux choisis, les innovations apportées et développe les solutions et les astuces utilisées pour assurer les liaisons entre les multiples parties du puzzle bâti, surtout après l’extension Sauvage et la construction des nouveaux magasins 3 et 4. L’illustration par des documents d’archives est très intéressante.

 

         Réjane Bargiel présente le contexte historique et les réalisations novatrices de « l’ère de la consommation » à la fin du XIXe siècle. La Samaritaine y jouera un rôle pionnier, non pas tant par l’utilisation d’outils publicitaires, très à la mode, que par la façon directe de s’adresser à sa clientèle populaire. Sans doute, le choix d’une riche décoration des façades, pour attirer les regards, crée, selon l’auteur, une promotion indirecte, complétée par les affiches publicitaires, prospectus et catalogues. Cependant, les campagnes publicitaires réussies de l’entreprise restent raisonnables, dictées par le patron même, qui privilégient la figure de l’enfant pour les affiches ainsi que le message simple et direct pour les prospectus et les catalogues. Le souci de promouvoir les produits de confection prime sur la qualité dans les illustrations diffusées ; les vitrines deviennent un pôle d’attraction direct très efficace. Plus tard, la promotion sera assurée par le film publicitaire et la radio, la tâche revenant désormais aux agences de communication, dont les politiques évoluent. Il s’agit d’une recherche très intéressante sur le marketing de l’époque et sur les moyens utilisés, qui commence par le propriétaire-même pour aboutir à l’entreprise spécialisée mais impersonnelle ensuite, et qui offre bon nombre d’informations sur le plan commercial, social et esthétique.  

 

         Meredith Clausen est l’auteur d’une intervention dont le but est de présenter au lecteur le contexte idéologique, social et artistique de la fin du XIXe siècle jusqu’au modernisme. Elle propose un portrait extrêmement détaillé de Frantz Jourdain, en développant ses compétences et son originalité dans le domaine de l’architecture et de la décoration, mais aussi ses qualités de citadin éveillé. Théoricien de l’Art Nouveau, considéré non seulement comme un courant dans l’évolution de l’art mais aussi en liaison avec les bouleversements sociaux, Jourdain fait face à une nouvelle esthétique de la ville, où la polychromie est appelée à jouer son rôle. C’est sous cet angle que l’auteur choisit de présenter la conception et la réalisation du magasin 2, qui, avant d’être rendu à sa clientèle, a vu changer les tendances de l’architecture et a connu le retour aux lignes simples sans surcharge. L’auteur place savamment la Samaritaine dans les contextes qui lui sont propres : celui des grands magasins parisiens avec des renvois à des créations américaines, celui des débats architecturaux d’avant-guerre aussi bien que celui des idéaux de son temps.

 

         Claude Massu examine les affinités entre la Samaritaine-magasin 2 et les œuvres de l’École de Chicago. La structure métallique apparente, l’emploi du système poteau-poutre, la trame neutre et régulière qui traduit le style de la modernité en architecture, les façades vitrées, le décor à motifs floraux- lorsqu’il existe -, sont des éléments qu’on retrouve dans les deux cas. La Samaritaine, de conception plus audacieuse, se différencie de ses parallèles américains par son ossature métallique non enrobée de briques, sa hauteur restant toutefois limitée à cause de la règlementation. L’auteur souligne l’influence de Jourdain sur la pensée et les travaux de Goldberg, architecte qui s’active ultérieurement mais qui s’inspire encore des principes rationalistes et pragmatiques de Jourdain.

 

         Jean-Baptiste Minnaert trace de manière admirablement explicite le profil architectural du pionnier Henri Sauvage, appelé en 1925 à travailler avec son maître Jourdain à l’extension du Magasin 2 et à la reconstruction du Magasin 3, « conciliant les logiques patrimoniales et commerciales ». À travers l’intéressant historique des travaux, l’auteur souligne l’esprit novateur de Sauvage, ayant déjà une renommée internationale mais ni grands prix ni diplômes, qui se distingue par ses choix esthétiques mais aussi par ceux de matériaux et de techniques de standardisation, qualités qui lui ont sans doute permis de réaliser le projet lourd et exigeant de la Samaritaine.

 

         Hubert Lempereur remarque que si la Samaritaine n’est pas la première à avoir apporté les innovations principales propres aux grands magasins, elle peut être considérée comme le chantier le plus complexe, où une série de nouveautés déjà expérimentées ont pu être appliquées suivant une programmation et une rapidité exemplaires. Les éléments principaux de construction utilisés, comme les verres-dalles, l’ossature métallique, les façades vitrées non porteuses, l’emploi du béton pour augmenter la sécurité de la structure métallique sont analysés de manière très synthétique. L’auteur exprime son jugement global sur le contenu et la valeur de la réalisation des deux architectes, en attribuant avec justesse la part de chaque composante à la réussite du programme de construction.

 

         Jean-François Cabestan, dans une seconde intervention, étudie les façades de la Samaritaine en tant que grand projet inachevé. Le texte, étayé par une riche illustration de documents d’archives, décrit de manière très détaillée l’historique de la conversion des anciennes habitations du quartier en grands magasins. Viennent ensuite les phases successives des transformations que les façades ont subies au fil du temps, pour arriver enfin, de manière emblématique, jusque devant la Seine. La chronique est complétée par les commentaires de l’auteur concernant la conception architecturale, la mise en scène de l’ensemble, l’aménagement de l’espace. La restauration actuelle des façades constitue la dernière question traitée par l’auteur, qui considère, non sans raison, que celle-ci referme le cercle inachevé du projet initial de Jourdain.   

 

         Hubert Lempereur étudie la part intéressante des altérations successives subies par les magasins du complexe depuis leur construction. Il compare la conception des espaces principaux des autres grands magasins à ceux de la Samaritaine, conçue avant tout comme un lieu de vente, où, à son avis, le côté esthétique de l’aménagement des espaces semble sacrifié au profit de l’utilité. Suivant les tendances de l’époque, on peut constater à travers les réalisations de Sauvage que la priorité passe aux nouvelles techniques assurant la luminosité, le confort thermique, l’amélioration de la circulation toujours dans le but d’augmenter les ventes, sans oublier l’économie d'énergie. L’auteur ne semble pas persuadé de l’avenir réservé au complexe des magasins ; il exprime tout de même ses meilleurs souhaits.

 

         Justin Beaugrand-Fortunel se penche sur la question des personnels de la Samaritaine vers les années 30. Le double système de vente, sur place et à distance, les nouvelles conditions de travail, toute l’organisation allant des entrepôts jusqu’aux sous-sols des magasins ont laissé des traces indéniables qu’on découvre à travers les courts métrages commandés par les employeurs entre 1928-1930. Fondé sur ces films publicitaires et sur une riche documentation photographique, l’auteur décrit de manière saisissante l’organisation du travail, les services offerts aux employés pour optimiser le rendement de leurs activités, dont une cantine et une pouponnière, mais aussi les équipements mécaniques conçus pour le service quotidien, notamment  repas et lessive. Il met l’accent sur le nombre et la qualité des prestations offertes par les employeurs, qui dépassent sensiblement celles des concurrents. Nous avons regretté que, faute de documents probablement, aucune suite n’ait été donnée par l’auteur sur l’évolution de la situation des employés au-delà des années 30. 

 

         Jean-François Cabestan présente le dernier thème : le renouvellement des fronts bâtis de la rue de Rivoli. Il explique comment l’homogénéité des façades se rompt progressivement vers la fin du XIXe siècle, en commençant  par l’ajout d’étages au bâtiment qui deviendra plus tard le magasin 4 ; le phénomène se multiplie plus tard, toujours en hauteur, les façades conservant une linéarité sans personnalité architecturale. La densification commerciale devient le mot clé autour duquel s’organise le front de la rue, toujours appelé à respecter le tracé haussmannien. La réhabilitation des magasins de la Samaritaine avec façades ondulées, proposée par l’agence Sanaa, jouera avec les reflets que le front des immeubles voisins y portera. Dans l’épilogue, l’auteur explique quelques avantages de la solution architecturale proposée qui, deux ans  après l’obtention du permis de construire, en a  vu l’annulation. Nous avons regretté que seule une élévation du nouveau projet ait été publiée.

 

         Philippe Belaval signe la brève postface où il résume les raisons pour lesquelles deux journées d’étude ont semblé utiles pour le débat sur le sort de la Samaritaine.

 

         L’ouvrage cristallise de manière très explicite le caractère et le rôle de la Samaritaine dans le paysage, la vie et la mémoire collective parisienne. Il constitue une source documentaire riche, à la portée de tous, facile à exploiter, faisant écho à ce qu’Ernest Cognacq a rêvé pour son entreprise : ouverte et accessible à chacun.

 

 

Sommaire

 

Avant-propos : Marie-Line Antonios, p. 5

 

Introduction : Jean-François Cabestan, p. 7

 

La genèse d’un Grand  Magasin

Du Bonheur des Dames à la Samaritaine – Marianne Clatin, p. 14

La Samaritaine et l’espace monumental de la Seine : chronique d’une mutation contemporaine – Simon Texier, p. 38

La conquête du plain-pied ou la genèse des quatre magasins - Jean-François Cabestan, p. 62

Les stratégies publicitaires à la Samaritaine : une légende – Réjane Bargiel, p. 90

 

L’architecture de Jourdain et de Sauvage

La Samaritaine, l’Art nouveau et l’émergence de l’architecture moderne – Meredith Clausen, p. 106

Les américanités de la Samaritaine, Paris-Chicago et retour – Claude Massu, p. 140

Henri Sauvage à la Samaritaine : Art déco et construction rapide – Jean-Baptiste Minnaert, p. 150

 

La fabrique de la Samaritaine

Matériaux et anatomie constructive, de Jourdain à Sauvage – Hubert Lempereur, p. 170

Les façades de la Samaritaine ou l’inachèvement d’un grand projet - Jean-François Cabestan, p. 196

Une bonne  « machine à vendre » : flux, fluides et mécanisation à la Samaritaine – Hubert Lempereur, p. 224

Les coulisses de la Samaritaine – Justin Beaugrand Fortunel, p. 244

Rivoli : le renouvellement des fronts bâtis – Jean-François Cabestan, p. 264

Postface : Philippe Bélaval, p. 276