Hölscher, Tonio: La Vie des images grecques. Sociétés de statues, rôles des artistes et notions esthétiques dans l’art grec ancien. Collection la Chaire du Louvre. 14 x 21 cm, 300 p., 70 illustrations, ISBN 978-2-75410-841-6, 25 €
(Musée du Louvre/Hazan, Paris 2015)
 
Compte rendu par Hélène Cassimatis, CNRS
(Helene.Cassimatis@wanadoo.fr)

 
Nombre de mots : 1796 mots
Publié en ligne le 2015-11-27
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2611
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          Que signifie l’image dans le monde de la Grèce ancienne pour celui qui la produit (commanditaire et exécutant) ou la contemple ? Pour ses contemporains, pour les générations suivantes ? Il ne s’agit pas « d’art » (le mot, invention moderne, n’existait pas alors). T. Hölscher l’étudie comme objet social, fruit et vecteur des intérêts des groupes sociaux, ses interlocuteurs immédiats, et par-delà pour ceux qui la reçoivent. Il nous livre la somme de ses observations, de ses réflexions, sur ce sujet particulièrement complexe et fuyant dans une étude très fouillée, qui se voudrait totale, prenant en compte tous les aspects de l’expression « artistique » antique, depuis les motivations jusqu’à la réalisation et la réception, au long de quatre chapitres comportant chacun plusieurs sous-chapitres.

 

          L’introduction pose la question : Pourquoi les images ?, un questionnement essentiel qui vaut pour toutes les époques sans exception. Mais « fut rarement posée la question fondamentale de la raison pour laquelle les Grecs et les Romains avaient constitué cet univers d’images d’une richesse inégalée ». Les images, « quel rôle jouaient-elles dans la vie des Grecs ? ». Il s’agit donc de « décrire le rapport qu’avaient les hommes avec les images ». Le livre s’organise en quatre chapitres :

 

I – Qu’est-ce qu’une image en Grèce ancienne ? – II - Aux origines de la cité des images : une société imaginaire – III – Les forces de l’identité politique et culturelle dans la Grèce ancienne : triomphe ou risque ? – IV – Le geste du pathos. La pluralité des cultures et la sémantisation des formes dans l’art hellénistique.

 

I – Qu’est-ce qu’une image en Grèce ancienne ? La question est abordée essentiellement par le biais de la sculpture érigée par et pour « la communauté conceptuelle » qu’est la société grecque qui « se déployait...dans les espaces conceptuels » (p. 22-23). Cette notion, très importante dans la démarche de l’auteur, se rapporte à la fonction fondamentale de l’art figuratif : représentation, décor et incitation au discours se combinent et interagissent. Les images en effet suscitent réaction, car on attribuait un « caractère vivant aux objets de la culture matérielle ». C’est sans aucun doute avec la conscience que la matérialité de l’image n’entre pas en contradiction avec l’identification de l’être « vivant » représenté.

 

          Les sculptures (qui constituent l’essentiel des exemples proposés) représentent souvent, en effet, des êtres disparus dont on imagine l’apparence, mais c’est aux images d’assurer la présence d’acteurs « non présents...qui tirent leur pouvoir de leur signification », devenant vivantes « grâce aux significations culturelles ». Suivent des considérations sur les notions de décor et d’ornement, dont la distinction est difficile à préciser malgré une analyse poussée, car tous deux impliquent des sous-entendus multiples. Aussi « l’ontologie des images » (p. 50) obéit-elle à trois fonctions, représentation, décor et potentiel discursif qui sont liés.

 

          L’auteur rappelle le lien avec la réalité, revendiqué par les Anciens, au lieu du contenu « idéal » que les Modernes lui attribuent, contradiction, en effet, qui tient peut-être à «  une acception différente du terme « réalité ».  Et de citer E. Gombrich : « il n’y a pas de réalité sans interprétation ». L’auteur précise : « Ce mouvement par lequel les hommes emplissent la réalité de signification se joue fondamentalement sur deux plans : le plan de la perception et celui de la conception ». Et « dans la mesure où il s’agit des formes d’apparaître visuelles de la réalité, la réalité possède les caractéristiques d’une image » (p. 53). Cette réflexion circulaire est forte de nombreuses approches. Auparavant (p. 52) « les images sont des constructions de l’imagination humaine qui...conservent leur autonomie à l’égard de la réalité » .

 

          Ce monde des images est multiple dans la diversté de ses manifestations. La sculpture en ronde bosse reproduisait les manières d’être des individus insignes ou des divinités imaginées. Les images en effet « agissent à leur tour sur la société » (p. 67). Dans ce chassé-croisé d’intentions, l’importance accordée au corps prend tout son sens, introduisant le concept d’habitus, une manière d’être et de se présenter, un style de vie et du paraître à la base de plusieurs réflexions de l’auteur qui reconnaît le mouvement circulaire allant du vivant au représenté et vice versa.

 

          À cela nous ajouterons cette autre réalité incontournable : la réalisation matérielle qui obéit à des lois techniques spécifiques à chaque medium qui obligent l’artisan. Comment influe-t-elle sur la conception et le résultat, sur l’apparence d’une œuvre ? Dans quelle mesure ces impératifs ne suscitent-ils pas une manière d’être dont les contemporains ne sont pas tout à fait conscients et qui créent, in fine, des modèles ? Nous retrouvons la circularité.

 

II – Dans cette « société imaginaire » la polis est envisagée comme « une communauté conceptuelle » (p. 69). La communauté des vivants « propose à son propre regard, comme objet de contemplation, les images d’un monde conceptuel... ». À partir du VIIIe s., la « naissance d’un monde d’images figuratives s’accompagna de l’apparition d’un nouvel ordre conceptuel des communautés politiques et d’une nouvelle conception de l’ordre du monde ». (p. 71). Dans cet univers nouveau qui met en place ses sanctuaires avec les effigies divines, « les dieux sont traités comme des membres de la communauté ». (p. 75) : remarque qui rappelle combien le monde des dieux grecs reflète à un niveau supérieur celui des vivants. Ce qui explique en partie, croyons-nous, l’importance de la figure humaine dans l’art et la recherche de la perfection artistique et les prouesses techniques, pour atteindre le divin et le satisfaire.

 

          T. Hölscher va s’appuyer sur quelques exemples de sanctuaires (Délos, Delphes, Samos) pour mettre l’accent sur les ambitions privées et collectives. L’art servira aussi à célébrer les intérêts de cercles restreints ou plus larges en exaltant ses membres à travers les stèles funéraires. Certaines inscriptions portées par ces monuments ont pu sembler ambiguës qui interpellent au nom de la pierre tombale ou du défunt (« je suis... » l’un ou l’autre). En effet « l’image est-elle un être ou un objet matériel ? ». L’auteur dit avec raison qu’il n’y a pas de contradiction, car « la double structure globale de l’image est ici manifeste : elle est à la fois personne et objet » (p. 98). Cela est fondamental pour comprendre et expliquer cet art. Nous restons dans la sculpture dont l’adéquation avec le vivant remonte déjà aux œuvres de Dédale qu’il fallait attacher, disait-on, pour qu’elles ne partent pas.  On retrouve ainsi le point de départ : qu’est-ce qu’une image et quelle est son rôle, la raison de son existence ? 

 

          L’auteur questionne aussi les images vasculaires (p. 101 sv.), tout en constatant combien cet « univers d’images » est « un inépuisable réservoir de thèmes » : elles « n’ont pas une simple fonction d’illustration », et sont porteuses d’un discours. Achille, Héraclès, le vase François, Achille et Ajax jouant aux dés donnent lieu à des points de vue pénétrants. Puis on revient à la sculpture, dotée d’un statut supérieur, mais le démiourgos crée des agalmata, également objets précieux qui « servaient d’interlocuteurs conceptuels » (p. 115).

 

          Il aurait été utile sans doute de s’interroger plus longuement sur le statut de l’imagerie peinte, de son existence et de sa complexité, qui posent des problèmes, certes différents, mais n’ont rien de secondaire. Les scènes tirées des légendes renvoient à des sous-entendus riches de nombreuses significations. La majorité des récipients provient du domaine funéraire, mais avant d’être placé dans une tombe, où se trouvait le vase ? Car une image complexe ne pouvait être créée et exécutée dans l’heure et pourquoi l’a-t-elle été ? C’est peut-être là davantage encore du domaine de l’image. Hölscher a toutefois pris soin de préciser dans son titre son approche : « sociétés de statues... ».

 

III – L’identité politique et culturelle mène-t-elle vers la confiance en soi ? (p. 119). Si l’imagerie possède son domaine propre, elle participe bien entendu de l’ensemble des données sociales dont elle émane. Les images seraient « des phénomènes primaires au même titre ...et relèvent du même tissu social et culturel » que les autres manifestations (politiques, religieuses, de commensalité).

 

          L’art du Ve s. fournit la majorité des exemples. L’auteur énumère les diverses qualifications des Modernes depuis « la noble simplicité et la grandeur paisible » de Winckelmann, puis le « naturalisme »,  la posture  en  chiasme qui renverrait à un arrière-plan philosophique, enfin l’influence des comportements et les transformations des  expressions. À cela Hölscher propose deux « prémisses » : « Priorités à la politique », avec l’œuvre de Clisthène, et « Valeur emphatique de l’identité collective et individuelle », avec, évidemment, Athènes comme exemple puisqu’elle reste la mieux connue avec le « monument politique » qu’est celui des tyrannoctones (p. 122 à 153). Ces pages offrent des vues très pénétrantes sur ce qui a forgé l’identité des Grecs.

 

IV – Le geste du « pathos » caractérise l’époque hellénistique dans un monde d’antinomies (p.177 sv.). Le mot recouvre des manifestations variées, y compris la démesure et l’utopie. Alexandre fut le prototype de la nouvelle liberté d’expression physique et comportementale. L’excès délirant des funérailles d’Héphaistion, compagnon d’Alexandre (Diod.17, 114) sera imité plus tard par la fête dionysiaque de Ptolémée II (Ath.5,197c-203b) ; d’autres suivront ailleurs. Aux observations de l’auteur ajoutons combien la vraie vie est maintenant vécue comme un théâtre, une mise en scène perpétuelle, sans la retenue de la bienséance.

 

          Aux arts est dévolue une mission nouvelle : montrer aussi le vrai de l’être et des événements. Hölscher livre une description très pointue de la mosaïque de la bataille entre Alexandre et Darius avec la mise en lumière des détails de réalisme visuel (p. 189). Enfin, des ensembles comme la victoire pergaménienne sur les Celtes permettent à l’auteur de constater que maintenant l’adversaire est respecté comme un « égal », valorisant de la sorte le vainqueur.

 

          Cette recherche d’œuvres « pour le plaisir des sens » qui se veut au plus proche de la réalité ouvre la voie à un répertoire sculpté évocateur. Quant à la possession d’œuvres du passé par les nouveaux puissants, le désir de s’inscrire dans la grandeur culturelle grecque l’expliquerait. Et quand on ne les possédait pas, « où prendre ces œuvres si on ne les volait pas » ? (p. 210). Pourtant, « l’histoire n’avait pas de valeur rétrospective propre », mais servait plutôt à l’occasion. Il me semble que l’appréciation est trop restrictive et omet le besoin d’une filiation respectable actif à l’arrière-plan, car cela permettait la légitimation des nouveaux puissants qui prenaient place dans une histoire en insérant la leur dans une continuité.

 

          T. Hölscher livre une étude très riche et pénétrante sur un sujet complexe qu’il a voulu cerner au plus près à travers la sculpture essentiellement, mais ses remarques vont au-delà : on lui en saura gré, car en plus de vues et de réflexions nouvelles, ainsi que de la grande érudition dont le lecteur bénéficie, il ouvre la voie à plusieurs interrogations sur l’image. Certaines pourront être appliquées à l’image peinte (vases, mosaïques, fresques), un monde à part fortement significatif qui pose d’autres nombreuses questions. Cette ouverture stimulante à propos de l’expression visuelle des Anciens peut aussi être élargie à d’autres époques, d’autres cultures, plus proches, car ces notions parcourent tout l’art figuratif. T. Hölscher a soulevé d’innombrables questionnements en faisant appel à de nombreux critères dont un rappel succinct ne peut que faiblement rendre compte.