Lafage, Gaëlle - De La Gorce, Jérôme (préf.): Charles Le Brun décorateur de fêtes. Collection Art et Société, 7 x 24 cm, 322 p., ill. couleurs et N & B, ISBN : 978-2-7535-4014-9, 24,00 €
(PUR, Rennes 2015)
 
Compte rendu par Caroline Mounier-Vehier, Université de Caen Normandie - CESR, Tours
(carolinemounier-vehier@hotmail.fr)

 
Nombre de mots : 2388 mots
Publié en ligne le 2017-05-11
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2617
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          Charles Le Brun (1619-1690) est connu pour avoir été l'un des artistes les plus importants de la politique culturelle du règne de Louis XIV. Fondateur, avec certains collaborateurs, de l'Académie royale de peinture et de sculpture, qu'il a dirigée, directeur de la manufacture des Gobelins et Premier peintre du roi, il est associé à des œuvres célèbres, comme le plafond de la galerie des Glaces du château de Versailles. Ses œuvres, largement étudiées, ont fait l'objet de nombreux ouvrages. Pourtant, au sein de sa vaste production, les décors de fêtes et cérémonies ont été très peu pris en compte, à la fois par les spécialistes du peintre et par les historiens, comme le note Jérôme de La Gorce dans la préface de Charles Le Brun décorateur de fêtes. Dans cet ouvrage, publié en 2015 et issu de sa thèse en histoire de l'art soutenue à l'université Paris-Sorbonne en 2013, Gaëlle Lafage entreprend de montrer l'intérêt et l'importance de ces décors, d'autant plus fragiles qu'ils étaient éphémères, et ce qu'ils peuvent nous apprendre tant sur les pratiques sociales et culturelles de leur époque que sur le peintre lui-même et son œuvre.

 

            Après une brève présentation du peintre, l'introduction propose un état des lieux de la recherche à son sujet[1] . Associé à Louis XIV et à Versailles, Le Brun souffre depuis le XIXe siècle d'une image d'artiste courtisan, asservi à son souverain et aidé de nombreux collaborateurs, à rebours d'un idéal moderne d'autonomie et de liberté. Depuis les travaux de Jacques Thuillier et Jennifer Montagu, dans les années 1960 à 1990, les grands décors de Le Brun ont de nouveau suscité l'intérêt, mais plutôt dans le cadre d'études ponctuelles. Toutefois, une étude plus récente et approfondie est proposée en 2006 avec la thèse de Bénédicte Gady sur l'ascension sociale de Le Brun[2] . Cette étude s'arrête au début des années 1660, au moment où commence celle de G. Lafage.

 

            Peu étudiés et méconnus, les décors éphémères de Le Brun présentent la particularité et la difficulté pour le chercheur d'avoir disparu. Leur recontextualisation nécessite certaines précautions puisque la perception des fêtes et des cérémonies a changé depuis le XVIIe siècle. Il faut aussi renoncer à la distinction entre les cérémonies, qui seraient plus sérieuses et solennelles, et les fêtes, qui le seraient moins. En effet, la cérémonie désigne alors tout ce qui permet de magnifier une célébration, aussi bien en termes de décors que de protocole. Peu de décors sont attribués à Le Brun, mais plusieurs types de fêtes sont concernés. Par ailleurs, si la création de décors de fêtes par Le Brun s'étend sur une longue période de sa vie, de 1660 à 1687, le peintre n'a jamais reçu de charge officielle associée aux spectacles à la cour de Louis XIV. En revanche, de façon exceptionnelle pour son époque, il a ordonné lui-même des fêtes et des cérémonies.

 

            Parce qu'ils étaient éphémères et qu'il n'en reste que des traces, les décors de fêtes de Le Brun nécessitent une méthode de recherche adaptée. Contrairement aux études d'histoire de l'art qui partent des œuvres, celle de G. Lafage a dû réunir des sources à partir desquelles des œuvres ont pu apparaître. Cependant, les sources elles-mêmes sont parfois insuffisantes. De plus, si les témoignages retrouvés donnent des indications sur les décors et leur réception, il faut se rappeler que les mêmes œuvres ne produiraient pas les mêmes effets aujourd'hui sur des spectateurs nécessairement différents de ceux du XVIIe siècle.

 

         L'ouvrage est divisé en trois parties. La première, « La genèse des décors », étudie les circonstances de la création des différents décors éphémères. Le chapitre « Un peintre au service des grandes figures de l'État » s'intéresse aux raisons qui ont conduit Le Brun à créer des décors de fêtes, tout en resituant ces derniers dans la carrière du peintre. Il présente aussi les relations du peintre avec ses différents protecteurs (Séguier, Fouquet, Mazarin et Colbert) et le roi, ainsi que les rapports qu'il entretient avec ses collègues au service de ces « grandes figures de l'État ».

 

          Le chapitre suivant, « De la conception à la réalisation des décors éphémères », étudie le rôle de Le Brun dans la création des décors éphémères. Le peintre contribue à des projets qu'il dirige et initie parfois lui-même, mais qu'il ne pourrait mener à bien seul. G. Lafage s'efforce donc d'identifier ce qui peut lui être attribué dans l'ensemble de ces décors, en tenant compte de ce qu'il est possible de connaître des exigences éventuelles des commanditaires et du rôle des hommes de lettres. Ces derniers, chargés des inscriptions et des devises, peuvent participer à la conception du programme décoratif. S'il s'agit bien d'une collaboration, Le Brun joue un rôle de premier plan dans la conception des décors : les commanditaires semblent n'avoir qu'une importance relative et les hommes de lettres sont choisis par le peintre, qui peut leur donner des instructions. Par ailleurs, de nombreux collaborateurs sont sollicités pour la mise en œuvre des décors, que le peintre délègue en grande partie. Les décors sont donc une entreprise collective de leur conception à leur réalisation.

 

         La deuxième partie, « Restitution des fêtes et des cérémonies », est consacrée à la présentation des décors eux-mêmes. Les fêtes et cérémonies décorées par Le Brun sont étalées dans le temps et liées à des personnes et à des événements très différents. À une présentation chronologique a donc été préférée une présentation par type d'organisateurs, en distinguant « Les décorations commandées à Le Brun » dans un premier chapitre et « Les décorations ordonnées par Le Brun » dans un second. Le nombre et l'importance des sources diffèrent selon les décors. Dans la mesure du possible cependant, la présentation de chaque restitution comporte une introduction, la présentation de l'organisation et des préparatifs, l'examen des sources et la description elle-même.

           

         Sept décorations commandées au peintre sont présentées. Quatre d'entre elles ont été conçues pour recevoir le roi : l'arc de triomphe élevé place Dauphine pour l'Entrée du roi et de la reine à Paris le 26 août 1660, le feu d'artifice de Jason et des Argonautes tiré sur la Seine pour l'Entrée du roi et de la reine à Paris le 29 août 1660, les décors pour la réception du roi par Fouquet à Vaux-le-Vicomte le 17 août 1661 et le décor de Phèdre de Racine pour la réception du roi par Colbert à Sceaux le 12 juillet 1677. Trois autres décorations ont été créées pour des fêtes et cérémonies royales : la réception du roi à la manufacture des Gobelins le 15 octobre 1667, le baptême du Dauphin à Saint-Germain-en-Laye le 24 mars 1668 et le feu d'artifice tiré sur le Grand Canal de Versailles le 18 août 1674.

           

         Le peintre a ordonné lui-même certaines décorations. Plusieurs fêtes sont organisées à la manufacture des Gobelins alors que Le Brun la dirige, mais peu de sources en témoignent. Certaines de ces fêtes sont annuelles, comme la Fête-Dieu et son octave, mais aussi sans doute la Saint-Louis. D'autres sont plus occasionnelles, comme le feu d'artifice célébrant la Saint-Louis le 27 août 1679 ou le temple de l'Immortalité élevé pour la naissance du duc de Bourgogne en août 1682. Le Brun a aussi ordonné deux cérémonies à l'Académie royale de peinture et de sculpture, organisées dans l'église des Révérends Pères de l'Oratoire : la pompe funèbre du chancelier Séguier le 5 mai 1672 et l'action de grâce pour le rétablissement du roi le 8 février 1687. Ces fêtes et cérémonies font de Le Brun une exception dans son époque : aucun autre artiste ne semble avoir organisé de tels événements de sa propre initiative et en partie à ses frais, comme ce pouvait être le cas pour les princes. De plus, le soin apporté par le peintre à ces décors et le fait qu'il en propose de lui-même témoignent de l'importance qu'il leur accordait. Bien qu'éphémères, ces décors étaient des œuvres à part entière, considérées comme telles par le peintre lui-même.

 

         La troisième et dernière partie, « Le langage de l'éphémère », est consacrée au langage des décors de fêtes et à leur place à la fois dans l'œuvre de Le Brun et dans leur époque. Le premier chapitre, « Charmer l'esprit et les sens », montre que, malgré leur diversité et celle des événements auxquels ils sont associés, les décors de fêtes de Le Brun présentent des points communs : leur disposition, leur vocabulaire et leur signification. Ce qui les unit, en particulier, est la volonté de créer des œuvres d'art total, associant la poésie, la musique et l'éloquence aux arts du dessin (architecture, sculpture, peinture et ornementation).

        

         Le second chapitre, « Toucher les cœurs et rester dans les mémoires », s'intéresse à la réception des décors de fêtes de Le Brun par ses contemporains. L'ensemble des spectateurs, qui n'est pas homogène, diffère entre les fêtes privées et publiques. Dans tous les cas cependant, il existe un décalage entre les intentions des programmes iconographiques et leur réception par les spectateurs. En effet, il n'est pas possible pour les personnes présentes de percevoir les décors entiers avec précision : si une vue d'ensemble est envisageable, même difficilement au sein d'une foule parfois agitée, le contexte des fêtes ne permet pas de s'attarder sur les détails pourtant soigneusement élaborés. De plus, peu de spectacteurs ont l'érudition nécessaire pour comprendre et interpréter correctement les décors dans toute leur complexité et leur subtilité.

           

         Dès lors, on ne peut pas considérer ces décors comme relevant d'un art de propagande. D'une part, la monarchie française n'est pas contestée sous le règne de Louis XIV et n'a pas besoin d'être renforcée ou légitimée par une propagande au sens qu'on donne désormais à ce terme. D'autre part, les fêtes et les cérémonies publiques appartiennent à une tradition très ancienne, qui remonte à l'Antiquité. Au XVIIe siècle, les cérémonies royales témoignent de la magnificence du roi et contribuent à répandre sa gloire : il ne s'agit pas de légitimer le pouvoir royal, mais de témoigner de sa grandeur et de sa puissance. Les décors de fêtes sont donc moins conçus pour être compris que pour éblouir, divertir et émouvoir. Le fait même qu'ils soient difficiles à interpréter participe du mystère de la monarchie, alors encore étroitement associée à la religion.

           

         Des livrets d'explication, in-quarto de quelques dizaines de pages imprimés sur du papier chiffon, sont proposés au public pour lui indiquer les sujets représentés. Ce ne sont cependant pas ces livrets qui ont permis de conserver le souvenir de ces fêtes, mais plutôt les luxueux volumes in-folio reliés et illustrés, commandés par le roi ou les villes organisatrices. Des gazettes et des estampes existent aussi. Dans tous ces documents, l'enjeu est de rendre compte d'un effet d'ensemble et non de conserver le souvenir des décors dans le moindre détail. La diffusion restreinte des livres de fête ne permet pas non plus de les associer à une vaste entreprise de propagande. Ils ont plutôt vocation à être offerts aux étrangers ou aux invités de marque, en témoignage de la richesse, de la libéralité et de la magnificence du roi. Ils sont aussi destinés à la postérité.

 

         Dans l'ensemble de l'ouvrage, le propos s'appuie sur plusieurs reproductions iconographiques en noir et blanc, ainsi que sur des planches en couleurs. À la suite de la bibliographie et des sources imprimées, les annexes proposent un « Lexique des termes propres aux feux d'artifice », la « Liste des sources pour chaque fête », ainsi que des indications sur la distribution du décor pour la pompe funèbre du chancelier Séguier, la fête du 18 août 1674 à Versailles et l'action de grâce pour le rétablissement du roi. Ces annexes sont complétées par un corpus raisonné, qui rassemble les sources écrites sur les décors étudiés et peut être consulté sur le site internet du Centre de recherche du château de Versailles[3]. Cet ensemble très riche permet au lecteur de consulter lui-même plusieurs sources sur lesquelles s'appuie l'étude. De plus, à défaut de pouvoir représenter avec exactitude et précision les décors perdus de Le Brun, il aide à les imaginer.

 

         Dans son étude, G. Lafage ne s'intéresse pas seulement à une partie peu étudiée de l'œuvre du Premier peintre du roi : elle apporte aussi un éclairage nouveau sur l'ensemble de cette œuvre. De plus, en la resituant dans la société et les pratiques de son temps, elle permet de mieux comprendre les fêtes et cérémonies du règne de Louis XIV, leurs ambitions, leurs enjeux et leur réception. L'ouvrage se concentre sur les décors de fête, objet riche et conséquent, dont il rend compte avec un sérieux et une rigueur scientifique remarquables, sans renoncer pour autant à une écriture élégante et agréable à lire. Toutefois, même si cela tient à l'objet d'étude et à la perspective choisis, on peut regretter que les fêtes ne soient pas davantage prises en compte dans leur ensemble. G. Lagage souligne elle-même que les décorations des fêtes et cérémonies conçues par Le Brun sont des œuvres d'art total. Il serait intéressant d'étudier de façon plus approfondie comment ces décors prenaient vie au sein de l'événement spectaculaire pour lequel ils étaient conçus. L'étude du rapport entretenu par la peinture, la poésie, l'éloquence et la musique pourrait en particulier être davantage développée, dans une perspective pluridisciplinaire. Mais ce regret témoigne sans doute d'une autre réussite de l'ouvrage : stimuler la curiosité du lecteur et lui donner envie d'en apprendre davantage.

 

 

 


[1] La bibliographie complète est indiquée à la fin de l'ouvrage, dans « Bibliographie et sources imprimées », p. 273 à 289.

[2] La thèse de Bénédicte Gady a été publiée en 2010 : L'ascension de Charles Le Brun. Liens sociaux et production artistique, Paris, Centre allemand d'histoire de l'art, Editions de la Maison des sciences de l'homme, « Passages/Passagen », n° 29, 2010.

[3] Le corpus raisonné peut être consulté à l'adresse suivante : http://chateauversailles-recherche.fr/francais/ressources-documentaires/corpus-electroniques/corpus-raisonnes/charles-le-brun-sources (Sources des fêtes et des cérémonies décorées par Charles Le Brun [1660-1687]).

 

 

N.B. : Caroline Mounier-Vehier prépare actuellement une thèse de doctorat sur la dramaturgie des premiers opéras vénitiens du XVIIe siècle (Monteverdi, Cavalli) et leur réception à l’époque contemporaine, sous la co-direction d'Anne Surgers (Université de Caen) et de Xavier Bisaro (CESR, Tours).