Belmont, Yves - Mayer, Jannie : Calades et pavements décoratifs du XIIe siècle au XXe siècle. Collection "Albums du CRMH", 31 x 22 cm, broché, 212 p., 120 relevés, 205 photographies, ISBN : 978-2-7577-0347-2, 35 €
(Editions du Patrimoine : Centre des Monuments Nationaux, Paris 2014)
 
Compte rendu par Catherine Brut, DHAAP
(catherine.brut@paris.fr)

 
Nombre de mots : 1507 mots
Publié en ligne le 2017-03-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2638
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          Cet album thématique conçu par le centre de recherches sur les monuments historiques constitue la nouvelle édition de Revêtements de sol en pierre en site historique. Dalles, pavés, calades, empierrements : exemples anciens et récents, augmenté de « calades et pavements décoratifs, sols privés et intérieurs ». Après un avant-propos de Jean-Daniel Pariset et Bruno Verdon et une présentation générale de Jannie Mayer sur l’histoire du pavage depuis les époques les plus anciennes et ses développements, une carte localise les sites étudiés. Prédominent la région parisienne pour quatre sites emblématiques et des exemples à Laon, Quimper et Besançon. Les vingt-quatre autres sites sont pris dans la moitié sud de la France et la Corse.

 

         Les différentes parties de l’ouvrage traitent tout d’abord des anciens revêtements en pierre sur les voies publiques, avec sept sites qui déclinent la manière nationale, traditionnelle et décorative ; puis elles se penchent sur les revêtements récents, avec dix sites répertoriés, déclinés selon différents thèmes, comme le rapport à l’histoire, l’unité d’ensemble, l’insertion dans la ville, le rachat de pente et l’accessibilité aux personnes à mobilité réduite ; enfin elles se consacrent aux calades et pavements décoratifs, sols privés et intérieurs. Chaque notice, accompagnée de photographies en noir et blanc, détaille un historique du lieu, une description du ou des pavages étudiés, selon une datation proposée ou du moins une fourchette chronologique, le matériau et les sources. Suivent plans et détails de pose. En annexe, le lecteur bénéficie des conseils extraits de textes historiques comme l’art de bâtir les villes de C. Sitte, avec un rappel des principes de conception comme les usages ou la glissance qui, dans l’histoire, par exemple, a fait abandonner le pavé de bois. La bibliographie en fin de volume regroupe les principaux ouvrages sur la question.

 

         L’intérêt et la nécessité de cette publication apparaissent clairement. Dans sa présentation générale, Jannie Mayer les met en valeur, tout en soulignant le manque de référence concernant ce type de revêtement dans les ouvrages techniques. Approfondir ce domaine d’étude, jusqu’à présent peu abordé, paraissait donc évident. Pourtant, le sujet touche notre paysage urbain, dont la conception a été renouvelée dans les années soixante-dix, les revêtements de sol concernant directement la circulation, le quotidien des habitants ou le tourisme. Il prend donc naissance dès le début au cœur des villes historiques pour s’étendre à l’ensemble des travaux de voierie.

 

         Le chapitre sur l’histoire du pavage rappelle que l’empierrement des chemins qui facilite les déplacements remonte à la préhistoire. La réglementation sur leur entretien se met en place sous l’Empire romain. Avec une interruption pour le Haut Moyen Âge qui réutilise sans aucun doute le réseau antérieur, le pavage se développe à compter du XIIe siècle, dans un souci d’hygiène et par nécessité et politique. En 1148, Philippe Auguste fait paver les rues de la « croisée de Paris » et la capitale des rois de France va servir ainsi de modèle à des villes comme Poitiers, Troyes, Amiens, Douai, Dijon ou Avignon.

 

         Les paveurs et le type, la qualité et la pose des pavés sont connus par les statuts et leurs différentes règles de déontologie. Pour le XIXe siècle, les ouvrages techniques des ingénieurs des Ponts-et-Chaussées sont nombreux et les expériences sur des matériaux nouveaux afin de remplacer les pavés sont largement développées.

 

         Abondamment illustrées, les notices de site partent de réalisations concrètes et des solutions pratiques adoptées. En puisant ses exemples dans les quartiers anciens, ce livre se veut un outil permettant d’aider les responsables d’aménagement urbain dans leurs décisions ; qu’ils soient maîtres d’ouvrage ou simples élus, ils sont en effet confrontés au choix d’un revêtement pour la mise en valeur, l’entretien ou l’aménagement des zones piétonnes, en recrudescence dans les centres historiques.

 

         L’ouvrage apporte des renseignements précis sur les techniques de pavement, comme le rappelle Jean-Denis Paris dans son avant-propos. Les nombreuses illustrations ont été choisies en fonction d’un trait dominant de l’architecture, incluant des exemples anciens pour les revêtements en pierre des voies publiques.

 

         Les dix-sept sites soigneusement choisis dans la première partie de l’ouvrage sont pris dans différentes régions de France, et concernent des villes à vocation touristique ou tendant à le devenir (Versailles, Meudon, Paris avec la Place Vendôme, Cordes-sur-Ciel, Bordeaux ou Avignon).

 

         La première notice concerne le traitement de la cour des Ministres du château de Versailles avec son pavage d’origine en grès, matériau préconisé dans les traités de l’époque classique. Les lignes de gardes, pour l’alignement des soldats lors des parades militaires, et les caniveaux, qui répondent à des normes précises, relatives au respect des fils destinés à recueillir les eaux pluviales, obéissent à la configuration du terrain et à sa pente ainsi qu'à celle des autres cours d’eau. Le calepinage et les coupes permettent d’en comprendre la pose minutieuse. Au domaine national de Meudon dans les Hauts de Seine, la voierie du XVIIe siècle en pavage de grès est parvenue intacte et montre une même technique de pose qu’à Versailles. À Cordes-sur-Ciel, le pavement traditionnel de la bastide a été conservé. Composé, dans la partie haute de la voie principale, de grandes dalles de pierre rectangulaires, il répond à de plus petits pavés pour les rues adjacentes avec des filets d’eau latéraux ou médians. D’autres sites sont moins connus, comme le village médiéval de Montpazier, qui a exceptionnellement conservé son parcellaire médiéval. Une attention toute particulière a concerné la préservation des espaces anciens, requalifiés en zones piétonnes. À l’origine en terre battue, les architectes ont cherché à respecter le module originel du tracé régulateur par l’utilisation de matériaux locaux rappelant les sols primitifs et une recherche de coloris proches de ceux du bâti. Quant au petit village de Tillac, la rue principale et ses abords ont fait l’objet d’un réaménagement dont le parti pris était de donner un revêtement résistant au trafic automobile et aux intempéries tout en gardant l’aspect rustique des empierrements des chemins anciens. L’option retenue présente cependant quelques inconvénients, clairement expliqués dans la notice.

 

         Si les pavages anciens utilisent symboles et héraldique comme à Menton, où le pavement rappelle l’appartenance ancienne de la cité à la principauté de Monaco et la famille Grimaldi, les pavements plus récents vont jouer avec la géométrie des lieux et en souligner les perspectives et l’ordonnance. En Gironde, la Place du Parlement de Bordeaux aménagée en 1980 vient dans la continuité du projet du XVIIIe siècle et la restitution des façades d’origine. Le dallage, à la fois sobre et de qualité, utilise un calcaire marbrier doré, à la fois plat et confortable, pour faciliter les déplacements dans les zones piétonnes. Dans le Vaucluse, le Palais des Papes à Avignon est un vaste ensemble du milieu du XIVe siècle : la grande esplanade piétonne a été aménagée en 1975 et différents espaces rythmés par des dalles ou des galets coupés ont été réalisés sur la dalle en béton armé du parc de stationnement souterrain.

 

         La deuxième partie du volume aborde les calades et pavements décoratifs, sols privés et d’intérieurs de 14 autres sites. La calade, dont le nom apparaît en 1887 dans les dictionnaires de langue française, désigne un sol fait de pierres brutes ou de galets, comme les calades décoratives du sud de la France et le pavement en « Pichat », pavements en cercles concentriques adoptés par beaucoup d’églises de Charente. Le plus ancien cité se situe en Haute-Loire, à Brioude. La cathédrale a livré une succession de sols dont un pavement daté des années 1100-1125 en galets polychromes plats de l’Allier qui a pu être restauré. Dans le Vaucluse, à Avignon, plusieurs hôtels présentent des cours pavées au milieu du XVIIIe siècle alors que dans l’Eure-et-Loir, le château d’Anet conserve, quant à lui, des calades du XVIe siècle. En Charente, où règne ce pavement de calcaire appelé Pichat, toute une série d’édifices cultuels sont présentés et deux cas particuliers permettent l’identification d’un même paveur. D’autres exemples sont pris en Corrèze et en Haute-Vienne. Dans le Doubs, à Besançon précisément, l’hôtel d’Emskerque bénéficie d’un pavement polychrome daté du début du XVIIIe siècle, transition entre la rue et la cour de l’hôtel, avec un dessin qui souligne d’emblée la qualité des propriétaires.

 

         En conclusion, pavements et calades participent à l'identité du lieu, constituant le révélateur d'une certaine qualité de vie. Cet ouvrage propose des illustrations françaises représentatives de pavements décoratifs en pierre ; il se veut avant tout un outil permettant de révéler les diverses manières d’inscrire dans la pierre l’histoire des villes. Cette histoire n’est pas incompatible avec les exigences de la modernité et des contraintes touristiques ou d’usage, impliquant visuellement le passant dans la lecture urbaine. Les villes et villages deviennent des musées à ciel ouvert où le passant se réapproprie l’espace et le temps, sans sacrifier l'utilité fonctionnelle. L’ouvrage restitue à la fois l’histoire, les enjeux et les décisions prises, aussi bien par les simples architectes que par ceux des monuments historiques, en ce qui concerne les espaces communs. C’est ainsi que cours, places ou rues font ici l’objet de détails techniques relatifs à la mise en œuvre, de photographies, de relevés et de calepinages en illustrant parfaitement un propos qui reste néanmoins d’une agréable lecture. Les lieux historiques deviennent ainsi familiers, comme une introduction à la visite.