Baumer, Lorenz E. - Birchler Emery, Patrizia - Campagnolo, Matteo (éds.): Le voyage à Crotone : découvrir la Calabre de l’Antiquité à nos jours. KROTON, 1. Actes du Colloque international organisé par l’Unité d’archéologie classique du Département des sciences de l’Antiquité, Université de Genève, 11 mai 2012. Collection: Etudes genevoises sur l’Antiquité - volume 1. 141 p., ISBN 978-3-0343-1329-2, 48.50 €
(Peter Lang, Bern, 2015)
 
Compte rendu par Laurence Mercuri, Université Nice Sophia-Antipolis
(laurence.mercuri@unice.fr)

 
Nombre de mots : 1822 mots
Publié en ligne le 2016-05-20
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
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          L’ouvrage constitue le premier volume d’une nouvelle collection – Kroton. Études genevoises sur l’Antiquité – dirigée par Lorenz E. Baumer et Domenico Marino. La collection entend publier les travaux consacrés à l’histoire de la Crotoniatide (depuis la fin de l’âge du Bronze jusqu’au Moyen Âge) et appuyés sur les recherches de terrain réalisées par l’université de Genève et la surintendance de Calabre depuis 2009, ainsi que sur les fouilles anciennes restées inédites. Le projet de l’ouvrage, selon l’article introductif de M. Campagnolo (p. 3-11), vise plus précisément à élaborer une méthode de lecture des textes des voyageurs afin de mettre en évidence les motivations des voyages entrepris. Le volume comporte au total douze contributions issues d’un colloque international organisé à l’université de Genève en 2012 et dédié au regard porté sur Crotone par les voyageurs étrangers. La progression est chronologique et concerne l’Antiquité, le XVIIIe, le XIXe et le XXe siècle.

 

         Pour l’Antiquité, C. A. Chisu (p. 13-20) propose un parcours littéraire, des voyages mythiques ou légendaires aux voyages des géographes, pour souligner, d’une manière dans l’ensemble descriptive, la fréquence du thème du voyage, légendaire ou réel, dans les traditions relatives à Crotone. Le propos de S. Medaglia (p. 21-50) est de mettre en lumière l’évolution des dynamiques territoriales dans le Brettion entre le IVe et le IIe siècle avant Jésus-Christ en reprenant le dossier épigraphique des listes des théorodoques provenant d’Épidaure et de Delphes.

 

         Les quatre contributions suivantes sont consacrées au siècle des Lumières à travers les personnalités de voyageurs allemands, anglais et français. L. E. Baumer (p. 51-60) aborde les relations de J. H. Riedesel avec J. Winckelmann pour distinguer le voyageur réel, attaché à voir de lui-même pour connaître et comprendre, du voyageur virtuel, et souligne du même coup la perception négative de la Calabre héritée de Riedesel et dont la diffusion a été favorisée par les traductions nombreuses de son œuvre.

 

         S. Condorelli (p. 61-76), s’intéressant aux rivalités qui parfois opposèrent entre eux les aventuriers du Grand Tour, montre bien que ces rivalités conditionnèrent le voyage de H. Swinburne en Calabre. Deux fois devancé dans sa tentative de redécouverte (d’abord par J. H. Riedesel et P. Brydone en Italie, puis par R. Twiss en Espagne), Swinburne est contraint de sortir des sentiers battus pour se rendre en Sicile et choisit donc de traverser la Pouille et la Calabre. Mais, sur le plan social, le Sud le rebute et Swinburne pratique un voyage mondain, à la recherche de la bonne société et du confort, à l’écart de la pauvreté et de la misère. Par l’étude croisée du récit de son voyage et de la correspondance entretenue avec son frère, S. Condorelli apporte un éclairage original sur l’auteur de Travels in the two Sicilies.

 

         La contribution de P. Birchler Emery (p. 77-88) s’interroge sur la personnalité de Vivant Denon et les raisons qui le poussèrent à accepter de se rendre en Italie du Sud pour le compte de l’abbé de Saint-Non et de lui remettre sans aucune contrepartie son journal de voyage dont le texte original était destiné à être pillé et maltraité sans scrupules. En réponse, Vivant Denon publie sa propre version du Voyage en Sicile mais son Voyage à Naples reste inédit et ses manuscrits introuvables. Cette perte est dommageable car, selon P. Birchler Emery, une vue de Crotone côté nord, publiée sans commentaire par l’abbé de Saint-Non, prouve que le récit de Vivant Denon n’a pas été utilisé dans son intégralité puisque Vivant s’appliquait à commenter chacune des vues que dessinait pour lui Louis-Jean Desprez.

 

         J. Blanc (p. 89-98), enfin, s’intéresse aux explorations scientifiques de W. Hamilton qui s'est rendu en Calabre l’année suivant les grands séismes de 1783 dans l’objectif d’affiner sa théorie sur les causes des tremblements de terre et leur typologie. C’est l’occasion d’aborder la fascination de Hamilton pour la terre calabraise et son désir de faire des observations directes, loin des récits de voyages imaginaires. L’article ne concerne cependant pas Crotone puisque la zone fut épargnée par les séismes de 1783.

 

         Entre XVIIIe et XIXe siècle, l’article d’E. Champion-Hindy (p. 99-109) choisit de comparer Pompéi et Crotone du point de vue de la mise en texte du voyage et met l’accent sur les transformations et les distorsions que celui-ci subit lorsque le récit est rédigé plusieurs années après le retour et surtout quand son auteur recourt aux citations antiques et au plagiat de voyageurs qui l’ont précédé. Ce sont ces pratiques intertextuelles qui expliquent les ressemblances entre de nombreux récits, ainsi que la création et la diffusion de topoi et d’idées reçues (pour la description de Crotone, l’auteur mentionne Swinburne [1785] plagié successivement par Duret de Tavel [1820] et Sambron [1871]). Un autre intérêt de l’article est de montrer l’impulsion donnée par les fouilles de Pompéi à la redécouverte de la Grande Grèce au XVIIIe siècle, entraînant du même coup la déception des voyageurs, navrés de trouver trop peu d’éléments grecs dans l’architecture de Pompéi. La dépréciation touche également Crotone où rien n’est visible de sa grandeur grecque passée.

 

         Le cheminement chronologique se poursuit avec l’évocation de H. Westphal, alias Justus Tommasini, puis de George R. Gissing. A. V. Droz (p. 111-118) retient de Justus Tommasini l’homme davantage intéressé par la Calabre contemporaine et la misère des conditions de vie que par l’Antiquité. Ainsi celui-ci ne s’attarde-t-il que sur le temple de Capo Colonna, occasion de déplorer le manque d’intérêt des Calabrais pour leur passé. Pour T. Forte (p. 119-136), le romancier anglais George R. Gissing, dans la continuité du Grand Tour, recherche une connaissance personnelle de la Calabre. Dans une démarche romantique mais aussi sur les traces de François Lenormant, il recherche les lieux à l’atmosphère antique (les bords de l’Esaro, le cimetière ou l’église Santa Maria del Carmine), mais la rareté des vestiges antiques, la malaria, le manque d’intérêt des Calabrais pour les traces du passé lui font quitter la région avec soulagement. L’article rend bien compte de la forte personnalité de Gissing, hors des conventions victoriennes, attaché au peuple et développant une relation affective avec l’Italie du Sud et l’Antiquité.

 

         Pour finir, et contre toute attente, l’ouvrage intègre à cette liste de voyageurs étrangers Paolo Orsi. Même si l’on sait gré à V. Nobs (p. 137-141) de nous offrir une nouvelle occasion de lire la vie de Paolo Orsi et l’intensité de son activité archéologique, on reste dubitatif quant au choix de faire apparaître dans le volume Orsi qui, certes, était natif des terres irrédentes, mais qui, très tôt naturalisé italien par conviction politique, a consacré sa vie entière au Sud de l’Italie qu’il n’a jamais abordé comme un voyageur de passage.

 

         Au fil de la lecture, on peut regretter quelques négligences dans la mise en forme de l’ouvrage. Certaines coquilles grossières n’ont pas été évitées (p. 6, « mêmes les voyageurs » ; p. 68 « d’avantage » ; p. 94 « part de petites rigoles » ; p. 116 « fondation du temple mises à jour ») ; des figures mentionnées dans le corps du texte manquent (E. Champion-Hindy : p. 105, les deux seuls appels de figures de l’article renvoient à des figures absentes et curieusement numérotées 9 et 10), d’autres sont indigentes (S. Medaglia : p. 46, fig. 2 et 4, deux cartes de situation des cités de Grande Grèce mentionnées dans IG IV2 1, 95 et dans l’inscription de Delphes ; ces deux cartes auraient pu au moins être placées sur la même page pour favoriser la comparaison).

 

         Sur le fond, la lecture cursive de l’ouvrage fait apparaître des thèmes privilégiés, repris et traités au gré des époques et des personnalités retenues : le voyage imaginaire ; la Calabre, terre de pauvreté et sans vestiges antiques ; la peur du Sud ; le voyage décevant ; le rôle des récits dans la désaffection du Sud de l’Italie qui conduit à arrêter le Grand Tour à Naples.

 

         Si l’objectif déclaré de mettre en lumière les motivations des voyageurs est atteint, le volume aurait gagné à développer l’aspect méthodologique tel qu’il est annoncé par l’article introductif de M. Campagnolo (p. 5), pas uniquement au moyen d’études juxtaposées mais aussi par des articles de synthèse (l’article introductif en est un par anticipation) qui auraient confronté les expériences de voyage et proposé un tableau historique de ces expériences. L’originalité aurait pu aussi consister à présenter une étude véritablement centrée sur les voyages à Crotone, même si la contextualisation était évidemment nécessaire, et à renoncer à partir sur les traces des voyageurs à travers la Calabre. Cette absence de choix apparaît nettement dans le titre du volume, qui présente Crotone comme une entrée dans l’étude plus générale des voyages en Calabre. Il aurait été également intéressant de montrer dans quelle mesure le récit de voyage, en tant que genre littéraire, peut être exploitable par les historiens et les archéologues, et proposer ce que l’article introductif de M. Campagnolo préconisait, une distinction dans les apports des différentes catégories de voyageurs, comme celles des écrivains (Swinburne, Gissing), des géographes et des géologues (les périples, Hamilton) ou bien des diplomates et des administrateurs (Riedesel, Vivant Denon).

 

         Cet ouvrage fait partie d’une bibliographie désormais très riche, qui a permis depuis une cinquantaine d’années d’exploiter en détail la thématique du voyage, en particulier du voyage en Italie. Parmi les jalons importants de la recherche, on rappellera les travaux du Centro interuniversatario di ricerca sul viaggio in Italia (CIRVI) et en particulier, pour ce qui concerne l’Italie méridionale, la série dirigée par E. Kanceff et R. Rampone, Viaggio nel Sud, qui a consacré deux volumes à la Calabre (Viaggio nel Sud. II. Verso la Calabria, Genève-Moncalieri, Slatkine-CIRVI, Biblioteca del Viaggio in Italia n° 41, 1992 ; Viaggio nel Sud. III. Il profondo Sud. Calabria e dintorni, n° 42, 1995). Un apport non moins notable émane de : G. Bertrand, Bibliographie des études sur le voyage en Italie. Voyage en Italie, voyage en Europe, XVIe-XXe siècles, Grenoble, Les cahiers de CRHIPA n° 2, 2000. Loin d’être une simple liste, ce livre propose un classement raisonné des recherches valant déjà en soi réflexion sur la matière ; et, du même auteur, on mentionnera Le Grand Tour revisité. Pour une archéologie du tourisme : le voyage des Français en Italie, milieu XVIIIe – début XIXe siècle, Rome, 2008 (qui dépasse le seul cas français). Dans l’ensemble de la bibliographie, l’ouvrage recensé ici est le premier à souhaiter se placer dans une perspective strictement crotoniate.

 

 

 

Table des matières

 

 

Domenico Marino, Introduzione, 1

Matteo Campagnolo, Aller à Crotone à travers les siècles : les raisons d’un voyage, 3

Camelia Ana Chisu, Crotonem petemus, ™k KrÒtwnoj ¢pigmšnoj. Sur la route de Crotone, 13

Salvatore Medaglia, Dal viaggio dei theorioi di Epidauro a quelo dei theorioii delfici, 21

Lorenz E. Baumer, Le passage du Baron von Riedesel à Crotone et son influence, 51

Stefano Condorelli, « To tell you the truth, I wish I were fairly back at Naples ». Les voyages de Henry Swinburne dans les Deux-Siciles (1777-1778), 61

Patrizia Birchler Emery, « Nous quittâmes Crotone en regrettant Crotone ». Le voyage au royaume de Naples de Vivant-Denon, 77

Jan Blanc, La Calabre, terre sublime ? Sir William, Hamilton et les séismes de Calabre de 1783-1784, 89

Emmanuelle Champion-Hindy, Crotone et Pompéi : des « immortalités » contestées, 99

Anne-Virginie Droz, Heinrich Westphal alias Justus Tommasini : impressions d’un voyageur allemand en Calabre, 111

Tatiana Forte, Georges Robert Gissing, un viaggiatore solitario, 119

Virginie Nobs, Paolo Orsi : l’invention de la Grande Grèce, 137