Cavalieri, M. - Lebrun, R. - Meunier, N. (dir.): De la crise naquirent les cultes. Approches croisées de la religion, de la philosophie et des représentations antiques. Homo Religiosus, 15. 314 p., 24 b/w ill., 156 x 234 mm, ISBN: 978-2-503-55461-7, 75 €
(Brepols Publishers, Turnhout 2015)
 
Compte rendu par Anastasia Painesi
(anastasiapainesi@hotmail.com)

 
Nombre de mots : 3587 mots
Publié en ligne le 2016-06-07
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2657
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          Le volume n° 15 de l’Homo Religiosus (série II), intitulé De la crise naquirent les cultes. Approches croisées de la religion, de la philosophie et des représentations antiques,  constitue la publication des actes du colloque international organisé à Louvain-la-Neuve les 12 et 13 juin 2014 par le Centre d’étude des Mondes Antiques, le Centre d’Histoire des Religions Cardinal Julien Ries et les Actions de Recherche Concertées « A World in Crisis ? ».

 

         Il s’agit d’un recueil de seize articles, réunis et édités par Marco Cavalieri, René Lebrun et Nicolas L. J. Meunier, répartis en quatre sections qui portent sur : I. Les IIe et Ier millénaires en Méditerranée orientale, Anatolie et Mésopotamie ; II. Le monde grec ; III. Le monde romain et IV. L’Antiquité tardive. Ce volume comprend également la retranscription des interventions conclusives, ainsi que les références des auteurs.

 

         L’ouvrage s’inscrit dans la longue bibliographie consacrée à l’analyse du culte dans le monde antique dont les travaux de J. Chadwick (The Mycenaean World, Cambridge, 1976), W. Burkert (Griechische Religion der archaischen und klassischen Epoche, Stuttgart, 1977) et de Ch. Sourvinou-Inwood (Tragedy and Athenian religion, Lanham, Md, 2003) constituent les textes fondateurs. Ces ouvrages de référence permettent aux auteurs de la publication présentée et commentée ici d’aborder le sujet de Crisis Cults d’un point de vue interdisciplinaire et transversal (historique, archéologique et philologique).

 

         Le terme de Crisis Cults est attribué par Marco Cavalieri (pp. 13-14) à l’ethnologie américaine des années 1970. Selon cette dernière, les problèmes sociaux, politiques et économiques, auxquels ni la science ni la logique humaine ne parvenaient à apporter de solutions, ont engendré des crises et la création de cultes, pas forcément religieux. Ce phénomène apparait tel un dénominateur commun à toutes les époques et à toutes les sociétés du IIe millénaire av. J.-C. au Haut Moyen Âge, de l’Anatolie, à la Grèce en passant par Rome.

 

         Ces cultes contribuaient parfois au déclenchement de conflits armés. Comme l’explique Giusto Traina, ces « guerres sacrées » étaient propres à la culture gréco-romaine de l’époque préchrétienne et présentent peu de similitudes avec le terme moderne de Guerre Sainte (notion apparue vers la fin de l’Antiquité et le début du Moyen Âge, p. 21). Pour les sociétés tardo-hellénistiques, ce type de guerre constituait même un fait exceptionnel de courte durée. En revanche, il a évolué en pratique fréquente au sein de l’empire byzantin, accompagné souvent du pillage de statues d’autres cultes. Celles-ci étaient désacralisées afin d’être transformées en symboles de la victoire du culte du vainqueur sur celui du soumis (pp. 23-24).

 

         Dans la première section du volume dédiée aux IIe et Ier millénaires av. J.-C., les auteurs focalisent leurs recherches sur la Crète minoenne, le Royaume hittite et la Babylonie.

 

         Jan Driessen indique que l’éruption du volcan de Santorin, ainsi que la destruction de nombreux palais crétois, dont celui de Cnossos, figurent parmi les événements majeurs ayant engendré des crises dans la société minoenne du milieu du IImillénaire. Ces bouleversements ont conduit à l’intensification de la plupart des pratiques religieuses existantes et à la création de nouvelles traditions constituant des Crisis Cults (p. 32). Il semble que l’objectif des dirigeants minoens était double : d’une part centraliser les pratiques cultuelles, d’autre part remplacer les traditions locales par un culte commun dédié à la Grande Déesse. Ce dernier a été, à son tour, abandonné au profit de celui de Zeus Diktaios, vers le XIVe siècle av. J.-C.

 

         Dans le Royaume hittite, contrairement à la Crète minoenne, la coexistence d’un panthéon officiel et des dieux locaux était, selon René Lebrun, une pratique fréquente. Elle a contribué à l’avènement de divinités personnelles rattachées aux souverains, protectrices et conseillères personnelles du couple royal. Cette pratique, investie probablement de symbolisme politique, a été maintenue, y compris lors du transfert de la capitale vers la région de Pamphylie. Ce mouvement vers le Sud a en effet permis aux Hittites d’entretenir des liens culturels étroits avec l’Égypte (p. 47).

 

         De son côté, Johanne Garny procède à une analyse des Crisis Cults à travers l’étude de l’épopée d’Erra, œuvre majeure de la littérature babylonienne et point de référence inégalable pour qui veut étudier la culture akkadienne. Selon l’auteur, l’épopée a été composée au début du Ier millénaire, à l’apparition de troubles importants en Babylonie, dus surtout aux invasions de plus en plus fréquentes de tribus nomades venant du Nord. Ainsi, l’œuvre semble-t-elle s’inspirer de l’histoire pour raconter la campagne du dieu Erra contre la Babylonie, dans le but de renverser Marduk, dieu-protecteur des Babyloniens (pp. 52-53).

 

         Le récit des attaques d’Erra contre un grand nombre de villes du royaume, telles Babylone, Sippar, Uruk et Der, est parsemé d’éléments réels portant sur la géographie et la topographie locales, ce qui renforce la théorie du fond historique de l’épopée. Quoi qu’il en soit, l’échec d’Erra à renverser le roi du panthéon babylonien, évoque probablement la survie, voire le renforcement du culte de Marduk, malgré l’instabilité du début du Ier millénaire. Cette crise n’a en effet pas constitué un obstacle à l’établissement d’un nouveau culte de caractère apotropaïque, dédié à Erra, dans lequel le fidèle se procurait une copie de l’épopée : gravée sur une petite tablette, elle était censée le protéger des fléaux infligés par Erra (pp. 60-61).

 

         Dans la deuxième section de l’ouvrage, axée sur le monde grec de l’époque mycénienne à l’époque hellénistique, Charles Doyen examine le thème des Crisis Cults à travers l’analyse de la tablette pylienne PY Tn 316. Écrite en Linéaire B, elle fait partie d’un corpus extensif de textes gravés sur le même type de support. Ces derniers portent habituellement sur la comptabilité ou les noms des dieux vénérés à Pylos, au Ier millénaire av. J.-C. Ils contiennent également les listes des sanctuaires de la région, de leurs desservants, des fêtes religieuses et des mois pendant lesquels ces célébrations avaient lieu (pp. 65-66). La tablette PY Tn 316 date de l’époque précédant la destruction du palais de Pylos. Elle porte sur l’offrande à Zeus, Iphimédeia, Hermès, Potnia et autres dieux du panthéon pylien, de treize vases en métal portés par deux hommes et huit femmes. La référence aux porteurs de ces objets a incité certains spécialistes à évoquer de possibles sacrifices humains effectués par les Pyliens. Il se serait agi pour eux de s’attirer les faveurs de leurs dieux afin de mettre un terme à la crise survenue dans leur société.

 

         Doyen rejette cette théorie, associant les hommes et les femmes mentionnés sur la tablette au personnel cultuel des sanctuaires (pp. 69, 71, 72-73). En revanche, il met l’accent sur la prééminence du culte de Potnia, ainsi que sur ceux de Zeus, Poséidon, Hermès et Héra qui font partie, d’ailleurs, du panthéon commun des palais mycéniens de l’époque. Par conséquent, le texte de la tablette PY Tn 316 ne constitue pas, pour l’auteur, un indice de l’existence d’un Crisis Cult, mais un témoignage sur le système cultuel déjà existant à Pylos, bien avant la crise du Ier millénaire qui a abouti à la destruction palatiale (pp. 76-77).

 

         Patrick Marchetti analyse le phénomène de l’apparition de Sages en périodes de crise. Ces derniers associaient leurs actions au rétablissement de l’ordre cosmique, qu’ils considéraient comme le seul remède au mal qui a frappé les sociétés grecques de l’époque archaïque telles que celles d’Argos, Sparte et Athènes. L’article de Marchetti se concentre sur Épiménidès, guérisseur de la peste et adepte de Zeus dont le culte s’est imposé à cette époque, surtout grâce à l’influence des Sages (p. 87). Épiménidès, auquel est attribué nombre d’œuvres « réelles ou apocryphes » (p. 88), considérait que le rétablissement de l’ordre cosmique a pu avoir lieu grâce à la naissance de Zeus et par l’établissement de son culte. Selon la mythologie, Zeus serait né en Crète. À partir d’éléments parus dans l’œuvre d’Épiménidès, de ses scholiastes et des auteurs postérieurs influencés par ses idées (Callimaque et Pausanias), Marchetti, quant à lui, expose les arguments justifiant la théorie de la naissance de Zeus dans le Péloponnèse, puis le transfert consécutif du mythe en Crète insulaire (pp. 92-96).

 

         Rachele Dubbini, dans son article portant sur Corinthe à l’époque archaïque, part du principe que l’organisation des espaces publics et cultuels constitue une allusion claire à la structure et à l’idéologie de la société qui les a construits. Elle y souligne ainsi le rapport entre les mythes fondateurs de cette société et les événements réels qui ont marqué son histoire (pp. 99-100). L’auteur procède dans un second temps, à une analyse de la réorganisation complète de la société corinthienne, survenue au début du VIe siècle av. J.- C., après la révolte de la population et la chute consécutive de la tyrannie des Cypsélides.  Dans le cadre des mesures prises afin d’éradiquer jusqu’au souvenir même des Cypsélides (destruction de leurs habitations, sépultures et dédicaces), le centre urbain de Corinthe a été entièrement reconstruit : les anciens édifices ont été démolis et l’organisation de l’espace repensée et maintenue jusqu’à la conquête romaine de la ville en 146 av. J.-C. (pp. 100, 101-fig. 1, 102). Ce nouvel aménagement du centre urbain de Corinthe visait à instaurer l’image d’une société désormais gérée par un régime oligarchique. Le recours au culte des ancêtres et aux mythes archétypiques associés à Corinthe, comme celui de Bellérophon et de Pégase, marquait la nouvelle ère post-Cypsélide, tout en maintenant un point de repère fixe dans l’histoire de la ville, le culte d’Apollon.

 

         Christophe Flament, quant à lui, évoque les Crisis Cults à travers le cas d’Athènes dont les citoyens se tournèrent vers leurs dieux tutélaires afin d’être délivrés de la peste qui dévastait leur cité pendant la Guerre du Péloponnèse. L’auteur s’appuie sur le témoignage de Thucydide, se référant également à l’introduction de nouveaux cultes dédiés à Cybèle, Amphiaraos, Bendis, Sabazios et Asclépios. Il rejette néanmoins la théorie selon laquelle l’apparition de ces nouveaux cultes pourrait indiquer l’éloignement des Athéniens de leurs dieux protecteurs. Son raisonnement se fonde sur des références à des inscriptions rapportant : le remboursement symbolique de la dette du peuple envers le trésor d’Athéna (pp. 114-115) ; la reprise des travaux sur l’Acropole lors de la paix de Nicias, ainsi que la construction de nouveaux temples pour Dionysos, Déméter et Artémis (pp. 116-117). En revanche, l’auteur attribue l’introduction de nouveaux cultes, comme ceux d’Asclépios et de Bendis aux intérêts politiques de la cité. Athènes essayait en effet de gagner, par le biais du rapprochement cultuel, le soutien militaire d’Épidaure, cité d’Asclépios, et de Thrace, où Bendis était vénérée (pp. 118-120). L’objectif, conclut Flament, était de maintenir la stabilité aussi bien politique que cultuelle de la société. L’établissement de liens forts avec le panthéon existant et l’introduction de nouvelles divinités constituait, pour les dirigeants d’Athènes de la fin du Ve siècle av. J.-C., le chemin idéal vers la réalisation de la patrios politeia, évoquée souvent dans les textes de l’époque, notamment dans les œuvres de Lysias (pp. 120-127).

 

         Aikaterini Lefka, dans le dernier article de cette section, expose les idées de Platon sur le culte en général, et sur la crise religieuse de son époque en particulier, qu’il considérait comme responsable de la décadence d’Athènes, avec, comme point culminant, la condamnation à mort de son maître, Socrate. Soulignant l’œuvre du philosophe (Les Lois, La République), Lefka évoque la conviction de Platon que l’existence du divin peut être prouvée à travers l’observation de phénomènes naturels. L’auteur se réfère également aux idées platoniciennes sur le respect, dans le cadre de leur éducation, des traditions religieuses transmises aux enfants par leurs parents par le biais des mythes (pp. 132-135).

 

         À travers l’établissement de ses règles théologiques (τύποι θεολογίας), Platon attribue aux dieux la bonté et la franchise absolue. Il affirme que l’image des dieux prépondérante est construite par l’homme et condamne l’image de dieux trompeurs communiquée par Homère. Il précise également que la vraie nature divine n’est jamais révélée aux hommes. Dans le cadre de la création d’un nouveau mythe théogonique, Platon soutient l’existence d’un seul démiurge du cosmos, idée ayant suscité de célèbres débats sur le monothéisme platonicien et sur l’identité de ce démiurge auquel l’être humain doit aspirer à ressembler (pp. 137-141).

 

         Dans la troisième section du volume consacrée à Rome, républicaine et impériale, Nicolas L. J. Meunier évoque la crise de la société au début du Ve siècle av. J.-C. due à des conflits aussi bien avec ses peuples voisins (Latins et Étrusques), qu’en son sein, entre deux groupes sociaux importants, les Patriciens et les Plébéiens. L’établissement de nouveaux cultes (ceux des Dioscures et de Cérès, Liber et Libera) et la consécration de sanctuaires neufs visaient à apaiser les esprits et témoigne de la volonté de Rome de ramener le calme par nombre de concessions (pp. 149-150). L’auteur poursuit avec l’explication du contexte et des éventuelles motivations politiques de l’introduction à Rome des cultes mentionnés ci-dessus. La fréquente réélaboration tardive de leurs mythes s’inscrit ainsi, selon Meunier, dans la glorification de Rome et de sa politique (pp. 148, 155). L’appropriation par la cité des dieux déjà vénérés dans la péninsule italienne visait à la réconciliation entre Romains et peuples latins, au parcours cultuel commun (assimilation de Castor et Pollux aux Penates Publici, pp. 151-155). Cette appropriation a également joué un rôle primordial dans le conflit parallèle entre Patriciens et Plébéiens, liant intrinsèquement les deux crises (pp. 161-163).

 

         L’établissement de la politique religieuse d’Auguste, déterminée en grande partie par la crise des consciences survenue dans la société romaine au lendemain de la guerre civile, constitue la problématique principale de l’article de Bernard Mineo. Ce dernier s’appuie sur le témoignage de Tite-Live dans son œuvre Ab Urbe Condita et évoque l’intérêt d’Auguste pour le culte d’Apollon. L’empereur lui avait en effet dédié un temple sur le Palatin en 28 av. J.-C. en guise de remerciement pour sa victoire à Actium. Le culte d’Apollon, l’organisation des Jeux et des fêtes diurnes en son honneur, ainsi que son association avec la Sibylle et les Carmina Marciana, les livres contenant des prophéties liées au destin de Rome, témoignent de l’importance attribuée au culte apollinien durant le règne d’Auguste. Il est à noter ici que l’adoration d’Apollon assurait également un lien entre Romains et Troyens, pierre angulaire de la politique augustéenne (pp. 167-171, 176-179). L’auteur précise cependant que l’association du destin de Rome à Apollon avait déjà été établie avant l’époque d’Auguste et de Tite-Live, par l’annaliste romain Fabius Pictor qui vécut à l’époque de la deuxième guerre punique (pp. 181-188).

 

         Dans le dernier article de la section dédiée à Rome, Pierre Assenmaker évoque la crise survenue dans la société romaine en 68 ap. J.-C. suite à deux révoltes, l’une en Gaule, l’autre en Espagne, soulèvements ayant engendré le suicide de Néron. La période d’instabilité qui suivit mena à une guerre civile de vingt et un mois pendant lesquels un grand nombre de divinités, rarement vénérées par les Romains auparavant, furent introduites dans le panthéon romain, comme l’attestent les monnaies datées de cette époque (pp. 189-190, 192-193). Ces divinités, caractérisées par l’auteur comme un « panthéon de crise », personnifiaient souvent des notions symboliques telles Victoria, Libertas et Securitas, et exprimaient les idéaux défendus par les Romains lors de ce conflit (pp. 193, 194, 195). 

 

         Dans la dernière section de l’ouvrage, consacrée à l’Antiquité tardive, Nicolas Amoroso se réfère aux cultes domestiques extrêmement populaires à Athènes et à Rome entre les Ier et IVe siècles ap. J.-C. Ce phénomène est souvent attribué à la propagation du Christianisme et à l’augmentation de mesures interdisant les cultes polythéistes. Les divinités vénérées dans ce contexte domestique étaient, dans la plupart des cas, d’origine orientale et souvent assimilées à des divinités locales. Ainsi le démontre l’auteur analysant l’assimilation d’Isis à la divinité gréco-romaine Tyché/Fortuna (pp. 207-214). Amoroso procède à l’étude et à la comparaison d’un grand nombre de données archéologiques provenant d’Athènes (Maison de Proclus, pp. 214-219) et de Rome (laraire de San Martino ai Monti, pp. 219-222) afin de retracer l’évolution du culte d’Isis et d’indiquer les éléments cultuels communs aux deux cités.

 

         Vincent Mahieu, lui, étudie le cas d’un autre culte, au cœur de la vie cultuelle romaine : celui de Vesta, qui a été visé par nombre de décisions officielles le privant dans un premier temps de son financement public, avant d’aboutir à son abolition par l’édit de Théodose de 392 ap. J.-C. (pp. 233-235) dans un second temps. La politique modérée de Constantin face aux cultes polythéistes a permis aux Vestales de continuer leur activité, même après la suppression de leur financement par l’État. Néanmoins, avec le temps, les adeptes du Christianisme ont lancé une intense polémique contre cette institution, comme le démontre Mahieu dans son évocation des écrits de Prudence et d’Ambroise. La critique négative de la part de nombre d’auteurs, ainsi que le décret officiel de Théodose interdisant les cultes polythéistes, ont scellé le destin de l’une des plus anciennes institutions romaines, aussi bien cultuelle que civique (pp. 238-246).

 

         Carla Sfameni, quant à elle, revient sur le sujet des cultes domestiques, phénomène accentué par la politique impériale interdisant les cultes polythéistes (pp. 251-254). L’apparition de ces cultes s’étend dans tout l’empire - à Rome (pp. 255-256), en Serbie (p. 256), en Lusitanie (pp. 257-258), en Aquitaine (pp. 259-262) et en Angleterre (pp. 262-263) - comme le démontre l’étude de cas spécifiques présentés par l’auteur. Sfameni distingue les espaces dédiés au culte situés dans le Domus (« sacrari » et « larari », p. 254) des structures cultuelles complètes (temples, mausolées) construites à l’extérieur. Elle considère enfin que l’intégration de ces espaces cultuels au sein même des riches demeures ne témoigne pas uniquement de la crise des cultes polythéistes, mais également de l’intention des propriétaires de mettre en valeur leur statut, vertu et prestige dans le cadre de longues rivalités entre familles aristocratiques (pp. 264-267).

 

         Dans le dernier article du volume, Marco Cavalieri étudie la transformation d’un certain nombre d’édifices romains, survenue progressivement entre les IVe et VIe siècle ap. J.-C. À partir du IVe siècle, la christianisation, mais aussi des conflits militaires, comme le sac de la ville par Alaric en 410 et la guerre contre les Goths entre 535 et 553, ont causé l’abandon et la spoliation consécutive des bâtiments détruits. Malgré la capacité de financement de travaux de reconstruction par des familles aristocratiques, la restauration et la maintenance des édifices ont diminué.

 

         Néanmoins, par l’étude de bâtiments spécifiques comme le Forum romain, l’auteur démontre l’existence, à Rome, d’une campagne officielle de restauration d’anciens bâtiments et de construction de nouveaux. L’objectif de ce programme d’urbanisation, soutenu et financé par les empereurs successifs (Maxence, Constantin etc.), était de transformer Rome en une ville-musée, témoin de la grandeur du passé. À l’étude du Forum romain, Cavalieri ajoute celle du Forum de Nerva, et précise que les bâtiments épargnés par la spoliation et intégrés au programme de maintenance, étaient d’importance capitale pour l’identité et les traditions de la ville, et assuraient, par conséquent, la continuité avec sa gloire d’antan (p. 301).

 

         L’ouvrage expose une approche innovante des crises dans les sociétés antiques. Elles sont ici considérées comme sources de l’établissement de nouveaux cultes, dits Crisis Cults, ou de la transformation de cultes existants, dans le sillon de l’évolution sociale et politique. L’analyse de la problématique dans le temps et l’espace constitue un défi couronné de  succès par les auteurs, qui présentent des études argumentées et d’une grande clarté. Le débat est loin d’être clos, mais la contribution de ce volume constitue une aide significative aux chercheurs désireux d’analyser ces phénomènes. L’éloge de cet ouvrage aurait été entier si la très haute qualité du propos ne s’était si difficilement accommodée d’un trop grand nombre de fautes de frappe et autres coquilles - surtout dans la bibliographie et en particulier dans la retranscription d’ouvrages rédigés en allemand - et parfois même de fautes d’orthographe…qu’une relecture attentive aurait pu lui épargner.

 

 

Tables des matières

 

Préface, 9

Ouverture du colloque, 11

Avant-propos, 13

 

Communication introductive, 17

« Guerre sainte » et appropriation des dieux ennemis : quelques considérations., 19

Giusto Traina                                                                                     

 

Section i – Les 2e et 1er millénaires en Méditerranée orientale, Anatolie et Mésopotamie, 29

The Birth of a God? Cults and Crises on Minoan Crete.,  31

Jan Driessen

Quelques rois hittites et leurs dieux personnels.,  45

René Lebrun

La crise en Babylonie au 1er millénaire av. J.-C. et son impact dans le domaine cultuel. Quelques observations d’après l’analyse de l’Épopée d’Erra,  51

Johanne Garny

 

Section ii – Le monde grec, 63

La tablette PY Tn 316 : un Crisis Cult ?, 65

Charles Doyen

Le « crétois » Épiménidès et la crise de la société grecque à l’époque archaïque.

Patrick Marchetti, 85

La réorganisation des cultes dans l’agora de Corinthe après la crise du vie siècle av. J.-C., 99

Rachele Dubbini

Crise des cultes et cultes de crise à Athènes durant la guerre du Péloponnèse ?

Christophe Flament, 113

Platon : réactions d’un philosophe face à la crise de la religion traditionnelle.

Aikaterini Lefka, 131

 

Section iii – Le monde romain, 145

Le lac Régille, les Dioscures et Cérès : de la crise romano-latine à la crise patricio-plébéienne, 147

Nicolas. L. J. Meunier

D’une crise religieuse à une autre : de l’Apollon de Fabius Pictor à celui d’Auguste, 167

Bernard Mineo

Un panthéon de crise : dévotions et cultes durant l’année des quatre empereurs (68-69 ap. J.-C.), 189

Pierre Assenmaker

 

Section iv – L’Antiquité tardive, 205

Objets isiaques en contexte domestique durant l’Antiquité tardive à Athènes et à Rome : le cas des images associant Isis à Tychè/Fortuna, 207

Nicolas Amoroso

Acteurs, lieux et pratiques du culte de Vesta dans la Rome tardo-antique. Vitalité et disparition d’une institution de la religion traditionnelle, 233

Vincent Mahieu

Crisi e "privatizzazione" dei culti in età tardoantica: il contributo dell’archeologia delle ville, 251

Carla Sfameni

A fundamentis ipsam basilicam exterminauit.

Espaces et cultes à Rome du ive au vie siècle de notre ère, 273

Marco Cavalieri

Débat conclusif, 307

Références des Auteurs, 313