Morin, Christophe: Au service du château. L’architecture des communs en Ile-de-France au XVIIIe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 16 x 24 cm, ISBN 978-2-85944-580-5, 35 euros
(Publications de la Sorbonne, Paris 2008)
 
Compte rendu par Aurélien Davrius, École pratique des Hautes Études (Paris)
(arobace54@yahoo.fr)

 
Nombre de mots : 1944 mots
Publié en ligne le 2009-01-25
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=266
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Christophe Morin présente dans cet ouvrage ses travaux qui fournirent le thème de sa thèse de doctorat, distinguée, en 2002, par le prix Nicole, décerné par le Comité français d’histoire de l’art. L’ouvrage est préfacé par Daniel Rabreau, qui rappelle que « la maison noble aux champs du siècle des Lumières s’inscrit à la suite du grand modèle donné par la monarchie absolue, à l’époque de Louis XIV : Versailles » (p. 13). Pour comprendre le thème traité ici, rappelons que les fonctions de ce qu’il convient de nommer une maison de plaisance, pour reprendre le terme blondélien, diffèrent de celles des premiers châteaux féodaux. L’aspect défensif disparaît totalement, et notamment le donjon, symbole du pouvoir du seigneur. Ce modèle de maisons de campagne, déjà largement théorisé depuis le XVIe siècle par Serlio notamment, existe déjà en France à la moitié du XVIIe. Mais c’est au cours du XVIIIe qu’il se développe. En 1737, Jacques-François Blondel est le premier architecte à écrire sur un genre et un seul bien spécifique de construction, les maisons de plaisance : Jacques-François Blondel, De la distribution des maisons de plaisance, et de la décoration des édifices en général, 2 vol., Paris, Jombert, 1737-38. La noblesse, de robe ou ancienne, mais également la bourgeoisie d’affaires, commande nombre de ces demeures afin de s’éloigner de la capitale, le temps d’une journée ou pour des vacances. Le roi lui-même recherche cet isolement (tout relatif), à Versailles avec la construction de petits appartements, ou à Bellevue, Saint-Hubert, Choisy, entre autres. C’est dans ce contexte que Christophe Morin nous parle de l’architecture des communs. En fonction du rang de son propriétaire et de sa destination, la maison de campagne diffère dans sa distribution et son organisation. Cet ouvrage, sans entrer dans un long inventaire qui serait fastidieux, tire parti des différences et des similitudes qui se retrouvent dans les divers bâtiments qui composent d’habitude les communs (cuisines, orangeries, glacières, espace des domestiques, écuries, remises à carrosses, chenils, etc.). L’auteur s’appuie d’ailleurs sur les discours des théoriciens, comme Blondel que nous avons déjà cité ou Marc-Antoine Laugier, polygraphe éclairé.

1 – Le service de la bouche
Le terme de « commun » désignait d’après les dictionnaires du XVIIIe siècle le service de la bouche, c’est-à-dire les cuisines et les offices (p. 25). En sus d’une certaine magnificence qu’il pouvait apporter à la décoration de sa demeure, le propriétaire avait la possibilité d’extérioriser symboliquement sa richesse, en fonction de la variété des domestiques qu’il engageait à son service d’une part, mais également en fonction du talent de l’architecte qui devait mettre tout son savoir et son génie à offrir une distribution économe et efficace, ne gênant ni le service ni le maître. L’auteur met en avant le critère de commodité, si important dans ce genre de constructions.

2 – Les lieux de conservation
Les orangeries tiennent une place de choix parmi les lieux de conservation. Entre agrément et utilité, Christophe Morin détaille le modèle-type d’une orangerie tel qu’on peut le trouver dans les traités, et donne des exemples de constructions (Saint-Cloud, Chantilly, Sceaux). Puis il décrypte l’utilisation et le fonctionnement de ces bâtiments (fêtes en été, appartement des bains, par exemple), tout en tenant compte de leur orientation et de leur implantation. Autre lieu de conservation, les glacières nécessitent une attention toute particulière de la part de l’architecte pour pouvoir conserver la glace tout l’été, fournissant ainsi des sorbets en toute saison. Le problème de l’intendance et de la gestion trouve ici une parfaite illustration.

3 – Habitation et abri
« Aujourd’hui encore, c’est à l’aune des bâtiments d’utilité que l’on peut juger du train de vie d’un château. Le nombre des logements et la dimension des espaces de service donnent la mesure de la fortune du propriétaire, de sorte que la superficie des communs dépasse bien souvent celle du corps de logis » (p. 119). La complexité de ces bâtiments réside dans le fait qu’ils doivent être à la fois proches du corps de logis pour servir le maître, mais également en retrait pour ne pas l’importuner, tout en assurant des communications faciles et efficaces pour le service.
Établir le nombre et les fonctions des domestiques est une autre complexité développée par l’auteur. En effet, la situation disparate rend toute synthèse difficile. Toutefois il ressort une large masculinité dans le recrutement et une baisse des effectifs entre le règne de Louis XIV et la Révolution. L’étude se penche sur plusieurs familles (Pontchartrain, Bourbon-Penthièvre, Condé, La Tour du Pin, etc.) et leur domesticité afin de dégager de grandes lignes.
Sont ensuite détaillés les différents types de personnels : intendant, aumônier, secrétaire, écuyer, valets, concierge, tapissier, maître d’hôtel, officier d’office, cuisinier, garçon d’office, garçons de cuisine, pages, laquais, cochers, postillons, garçons de carrosse, palefreniers, suisse, portier, etc.
L’auteur insiste d’autre part sur l’absence de reconnaissance sociale individuelle de la domesticité. L’unité fondamentale de la société est alors la cellule familiale. Ceci interdit le mariage des domestiques tant qu’ils restent dans le foyer du seigneur, car à une habitation correspond un seul et unique foyer.
On compte également dans les abris de services les écuries. Dépense obligatoire, le cheval distingue le maître du reste de la population qui se déplace à pied. Les traités indiquent même qu’un seigneur se doit d’avoir au minimum quatorze chevaux de carrosse et seize de selle (p. 142). Ici, des considérations pratiques telles que l’orientation, l’aération ou la composition de la charpente se révèlent primordiales pour la salubrité des lieux. Pendant des écuries, les remises servent d’écrin aux carrosses dont elles protègent les riches décors des effets du soleil.
Éléments également indispensables au château, le chenil et la faisanderie appartiennent tous deux à l’univers noble par excellence, celui de la chasse. Pour éviter bruit et odeur, l’implantation de ces bâtiments dans une partie isolée du corps de logis s’impose donc. Mais à travers ces différents bâtiments d’utilité, c’est le prestige du propriétaire qui s’affirme. Au-delà de la fonctionnalité de l’édifice, la faisanderie doit servir également de lieu de promenade, d’attraction. Parfois même, sa dimension permet l’élevage et la vente des oiseaux, assurant des revenus supplémentaires à la Maison.

4 – Les dépendances d’utilité : un écrin pour le corps de logis
Cette partie de l’ouvrage met l’accent sur la régularisation de l’architecture du corps de logis, notamment par l’emploi de travées rythmiques dès le XVIe siècle, et la lente intégration des communs à cette harmonie. De plus, en fonction du type de demeure et de son propriétaire, le principe de convenance, si cher à Blondel, doit être pris en compte (p. 167). Le choix du site et ses implications jouent également un rôle de premier plan. De manière générale, la recherche de symétrie, notamment pour la rénovation de châteaux, prime dans les choix effectués : « périr en symétrie » comme l’a écrit Madame de Maintenon (p. 172).
Pour harmoniser cet ensemble, sans que le corps de logis n’écrase les autres bâtiments, les communs s’élèvent légèrement en dessous de celui-ci, offrant une composition pyramidale. Une hiérarchie des bâtiments s’établit donc, se traduisant par la décoration, la hauteur, mais également par le type de couverture choisi : si le château doit recevoir le traditionnel comble à la française, des combles brisés suffisent pour les communs, comme l’illustre l’exemple versaillais.
Toutefois, même si les communs doivent afficher un décor moins riche que le corps de logis du maître (pour des raisons évidentes de convenance), il existe certaines exceptions. Si un caractère mâle s’applique pour ces constructions, un décor historié ne s’avère pas nécessaire, et les élévations sont souvent sans rapport avec leur usage. Le décor se concentre donc essentiellement sur l’axe de symétrie, à savoir le portail central. Un des premiers exemples apparaît dans les communs du château de Bercy par La Guêpière. Mais les écuries de Chantilly constituent un chef-d’œuvre en la matière : l’iconographie cynégétique domine le décor. Dans l’archivolte du dôme central, les chevaux prennent un aspect anthropomorphique : au premier plan un mâle drapé dans une cape et derrière une jument. Le couple est surpris dans son intimité par le cheval cabré qui surgit à gauche la crinière hérissée : c’est le mari jaloux qui surprend l’adultère ! Il s’agit ici d’une transposition dans le monde équin de l’iconographie conventionnelle des hôtels particuliers contemporains.

5 – La fiction d’habiter une petite maison
La volonté des courtisans d’habiter une petite maison est directement liée à celle de vouloir plaire au roi. « Le roi aime qu’on ait des maisons de campagne » disait le marquis de Dangeau au XVIIe siècle (Journal, t. VI, p. 302). L’exemple du château de Vaux, fatal à Fouquet, illustre cet exemple. Mais le désir de l’homme de cour ne doit pas éclipser les autres paramètres que sont l’évolution de la recherche architecturale ou l’aspiration à vivre au milieu de la nature, loin d’une vie de cour contraignante, assujettie à l’étiquette. C’est également un moyen pour ceux qui ne peuvent construire de châteaux (faute de titre !) d’imiter néanmoins le roi par de luxueuses constructions dont le modèle n’est plus le château de Versailles mais ces dépendances comme le Grand Trianon ou les simples maisons royales tel Marly.

6 – Le modèle royal versaillais : architecture, décor et généalogie des formes
Les princes de sang forment une classe particulière, inférieure aux rois certes, mais bien supérieure à la noblesse. Un trait caractéristique de cette classe réside dans son goût pour la chasse. Le cas de Chantilly pour le duc de Bourbon offre un des exemples les plus célèbres du temps en voulant imiter, si ce n’est éclipser, les écuries de Versailles. Aubert, formé dans l’agence de Jules Hardouin-Mansart, prit connaissance des projets de son maître pour Chantilly. Il utilisa des motifs entièrement repris de Versailles, tels les chevaux cabrés à l’imposte du portail des écuries ou les lignes de refend qui strient l’élévation de l’avant-corps. La volonté d’imiter le roi est visible, mais cela marque aussi une certaine modernité.
Les travaux de l’Isle-Adam par André (1777) reprennent également le modèle versaillais : bâtiments répartis sur une patte-d’oie avec de longues avenues, disposition des écuries, notamment.

7 – Mise en scène du pouvoir aristocratique
Symboles du pouvoir aristocratique, les châteaux conservent et mettent en valeur, malgré une mode à l’italienne, une identité française au travers des enseignes de la féodalité. Le pigeonnier à pied, la tour, la muraille, le fossé, la cour d’honneur, la chapelle castrale constituent autant d’éléments incontournables du château à la française. Mais le pouvoir du seigneur se perçoit également dans l’aménagement de son territoire et de l’abord de son château, en particulier avec des avenues rectilignes ou des  ponts.
La cohabitation des trois ordres dans un village se traduit par deux silhouettes : le clocher pour le clergé et le château pour le seigneur, le reste des constructions se limitant souvent à un niveau en Île-de-France. À l’instar du roi, le seigneur se comporte parfois en bienfaiteur de la communauté villageoise au travers de la construction d’aménagements urbains ou d’équipements urbains qui marquent le pouvoir du châtelain, comme adduction et distribution de l’eau ou amélioration de la voirie.

On trouvera en annexe une bibliographie générale et thématique qui guide le lecteur dans ses recherches. L’auteur propose également un recueil de définitions des principaux objets étudiés dans le texte, différentes descriptions de châteaux et enfin des sources manuscrites.
L’étude prend le parti de présenter des cas spécifiques réalisés ou projetés, et de les comparer. La partie théorique n’est pas oubliée, l’auteur accordant une large place aux citations tirées de traités, mais aussi de descriptions. Une conclusion plus synthétique, reprenant les aspects significatifs de l’étude et une comparaison plus approfondie des traités eussent été souhaitables, ce qui aurait peut-être permis de faire ressortir les différences entre théorie et pratique. Toutefois ceci ne remet pas en cause la qualité de l’ouvrage.