Zaki, Ahmad, sous la direction de Mercedes Volait: L’Univers à Paris. Un lettré égyptien à l’Exposition universelle de 1900. 20 x 25,5 cm, 256 pages, 185 illustrations, ISBN : 978-2-91554-2721, 49 €
(Norma, Paris 2015)
 
Compte rendu par Gaëlle Dumont
(gaelledumont@yahoo.fr)

 
Nombre de mots : 1507 mots
Publié en ligne le 2016-10-11
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2660
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           Ahmad Zaki (Alexandrie, 1867 – 1934), juriste de formation, passa sa vie à promouvoir la littérature et les arts orientaux tout en menant une carrière au sein des institutions égyptiennes. Il est l'auteur de textes divers, récits de voyages, études historiques, textes programmatiques, édition de manuscrits médiévaux, traductions, la plupart empreints d'une exaltation du génie national. Alors qu'à cette époque, la plupart de ses compatriotes séjournent en Europe pour des « missions » bien précises (enseignement, études, participations à des congrès d'orientalistes), Ahmad Zaki – qui participera toutefois à des congrès en 1892, 1894, 1902 et 1912 – assume son statut de touriste cultivé, dans la veine du romantisme européen. Le présent ouvrage reprend l'intégralité des lettres écrites quotidiennement et envoyées chaque semaine à la revue Tabib al-Aila, augmenté de nombreuses photographies et affiches d'époque, et d'encarts décrivant les principaux monuments cités par le narrateur.

 

           Le 13 avril 1900, Ahmad Zaki embarque en train du Caire à Alexandrie, prend le bateau jusqu'à Marseille où il arrive 6 jours plus tard, et achève son voyage vers Paris en train express. Soucieux de rendre compte de la vie simple et authentique de la campagne, alors que ses compatriotes « se bornent à la visite des capitales », il fait étape à Villefranche et à Sens.

 

           Une déception l'attend à Paris : les travaux ne sont pas encore terminés, et l'Exposition n'est pas la splendeur qu'il attendait (le texte se fait écho de nombreux reproches au gouvernement quant à la date d'inauguration trop précoce). Il passe le temps à Triel-sur-Seine, dans les Yvelines, et s'y plaît tant qu'il décide d'y séjourner pendant un mois, faisant l'aller-retour quotidiennement avec Paris. Le 29 avril, autre grave déception : la passerelle suspendue qui relie le site de l'Exposition au Globe céleste s'effondre, faisant 12 morts (9 en réalité) et de nombreux blessés. 

 

           En attendant de pouvoir décrire l'Exposition, et pour faire patienter ses lecteurs, Ahmad Zaki livre un historique des expositions universelles depuis celle de Londres en 1851, celle de Paris devant culminer par « toutes sortes de curiosités prodigieuses et la qualité des inventions qu'elle nous présente ». Il s'attache ensuite à décrire l'Exposition en chiffres et à relater l'abondance de restaurants, l'attention apportée pour garantir la sécurité des visiteurs, les moyens de communication et de transport.

 

           Le 21 mai, le chantier est enfin terminé et Ahmad Zaki peut profiter à loisir de ses visites. Les deux premiers jours, le narrateur, ébloui par tant de merveilles qu'il décrit avec force lyrisme, donne une image d’ensemble de l'organisation du site. Par la suite, il s'attarde en détail sur plusieurs monuments, avec une insistance particulière sur le Grand et le Petit Palais. Les moyens de transport au sein du site ne laissent pas de l'étonner, parmi eux le trottoir roulant, sorte de gigantesque carrousel à deux plateaux (ou, pour reprendre les mots d'Ahmad Zaki, « noria fonctionnant (…) à l'horizontale ») de plus de 3 km de long, s'élevant à 7 m du sol et avançant à une vitesse de 4 et 8 km/h, et le train électrique, semblable « au tramway du Caire ». Ces progrès ne sont possibles que grâce à l'électricité, qui est partout célébrée dans l'Exposition, depuis le Palais qui lui est consacré jusqu'aux féeriques illuminations nocturnes.

 

           Alors que les premières Expositions universelles rassemblaient dans un même lieu les productions de plusieurs pays, à partir de 1867 l'habitude apparaît de consacrer un pavillon par nation, reflétant par là l'exacerbation des idées nationalistes et identitaires. En 1900, les plus importants de ces pavillons sont rassemblés dans la Rue des Nations. Ahmad Zaki s'attache à les décrire un à un, en suivant un ordre logique : architecture extérieure, contenu, pièces remarquables présentées et coût de la construction. Les progrès de l'industrie et du commerce et, dans une moindre mesure, la richesse des arts sont les sujets de prédilection de l'auteur.

 

           Sous tutelles ottomane et britannique, l'Égypte ne dispose pas d'un pavillon dans la Rue des Nations auprès des grandes puissances, mais dans le parc du Trocadéro. Ahmad Zaki qui, rappelons-le, est sur place en tant que « reporter », accorde bien entendu une place centrale au pavillon égyptien, « la plus belle perle (…), véritable Mecque des visiteurs », inauguré le 16 juin. Œuvre de Marcel Dourgnon, également concepteur du musée égyptien du Caire, il est largement inspiré des temples antiques et se distingue des pavillons de type orientalisant des colonies d'Afrique du Nord. Y sont exposés des produits agricoles et artisanaux, parti pris quelque peu passéiste qui irrite Ahmad Zaki, qui aurait préféré que l'on insiste sur les progrès de l'industrie, du commerce, des sciences et des lettres. Il déplore également que des représentations de danse du ventre – prisées du public occidental mais qu'il considère comme vulgaires – soient données dans le théâtre, et aussi que les pavillons d'autres pays n'aient pas été bâtis à proximité d'une telle merveille d'architecture : « son éclat en aurait été accru et elle l'aurait emporté sur ses voisines par sa beauté et son raffinement ».

 

           Le pavillon allemand fait également forte impression sur l'auteur, qui lui consacre de nombreuses pages dans lesquelles il ne cache pas son admiration. Il est particulièrement impressionné – et même un peu chagriné – par le niveau atteint dans le domaine des sciences orientales, et il en profite pour exprimer son amertume devant ce qu'il estime être de la faiblesse intellectuelle de la part de ses compatriotes cultivés.

 

           Plusieurs auteurs égyptiens et libanais ont consacré des textes à l'Exposition de 1900. Alors qu'il s'agit le plus souvent de récits journalistiques ou de polémiques liées au colonialisme, l'ouvrage dont il est ici question se distingue non seulement par son parti pris touristique, voire encyclopédique étant donné la mine d'informations qu'il livre, mais également par sa grande valeur littéraire. Il est également un des rares à être illustré de photographies.

 

           Ce qui frappe le plus est le prisme oriental à travers lequel Ahmad Zaki visite l'Exposition. Pour permettre à ses lecteurs de se raccrocher à ce qu'ils connaissent, mais probablement aussi dans un souci comparatiste, tout ce qu'il observe est prétexte à une comparaison, positive ou non, avec l'Égypte. Bien qu'il se refuse à toute considération politique et religieuse et qu'il soit en général ébloui par toutes les prouesses techniques mises en œuvre, démontrant par là une « supériorité » de l'Occident, l'auteur n'hésite cependant pas à dénoncer une certaine forme de colonialisme s’exprimant dans l'industrie (le fait que toutes les marchandises exposées dans le pavillon ottoman aient été fabriquées par des Roumis – c'est-à-dire des Européens) ou dans la science (l'appropriation par les Allemands des études orientales), et à déplorer une impiété généralisée qui mène à la création d'écoles laïques, qui sont pour lui une aberration. Il fait également preuve de beaucoup d'ironie devant certaines habitudes européennes, comme l'amour des chiens – créatures impures dans la tradition musulmane – qui se manifeste dans de ridicules concours canins.

 

           Il est également intéressant de noter certaines réflexions qui reflètent la vision de la société d'une élite orientale, tel ce rapport d'un accident « heureusement d'une gravité moindre » qui coûta la vie à 4 ouvriers le surlendemain de l'effondrement de la passerelle suspendue.

 

           Ahmad Zaki est obsédé par le progrès et par la modernité, et cela se manifeste non seulement dans son propos, mais également dans son style littéraire : alors que tout texte arabe se doit d'invoquer Allah et le Prophète, c'est une adresse au lecteur qui ouvre le texte : « Si vous n'avez pu voir l'univers infini / Ou l'Exposition qui se tient à Paris, / Pour vous dédommager, consultez cet ouvrage, / Vous en saurez autant et même davantage ». Tout au long du texte, l'auteur se met en scène dans son propre récit et sert de guide au lecteur comme s'il se trouvait lui-même à l'Exposition. L'ajout de notes infrapaginales, la ponctuation, le style de journal et les illustrations donnent une vigueur au texte inédite à l'époque, à tel point que l'auteur se sent obligé de justifier cette forme littéraire en conclusion de son ouvrage, affirmant refuser de rester englué dans de vieilles traditions.

 

           La qualité et l'originalité du témoignage d'Ahmad Zaki sont particulièrement mises en valeur par les textes de présentation qui le mettent en contexte, par de précises annotations et surtout par une illustration très riche (photographies et peintures d'époques, affiches, prospectus...), d'excellente qualité, parfois même inédite.

 

           Cet ouvrage a reçu en 2014 le prix de la traduction du Festival de l'histoire de l'art à Fontainebleau et en 2016 la mention spéciale « Coup de coeur » du Prix Méditerranée du livre d'art et du beau livre du Syndicat national de l'édition.

 

 

Sommaire

 

Mercedes Volait, Ahmad Zaki. Une vie à la croisée de plusieurs mondes (p. 21-27).

Alice Thomine-Berrada, L'Exposition universelle de 1900. Histoire, politique et architecture (p. 29-31).

Randa Sabry, L'Univers à Paris 1900 ou le témoignage d'un humaniste (p. 33-41).

Ahmad Zaki, L'Univers à Paris 1900. Mon troisième voyage en Europe (p. 43-237).

Sabine Mangold-Will, Ahmad Zaki et la culture orientale allemande (p. 239-247).