Brophy, Elizabeth : Royal Statues in Egypt 300 BC-AD 220. Context and Function. Archaeopress Egyptology 10. iv+166 p., ISBN : 9781784911515, 38 £
(Archaeopress, Oxford 2015)
 
Compte rendu par Estelle Galbois, Université Toulouse – Jean Jaurès
(estelle.galbois@univ-tlse2.fr)

 
Nombre de mots : 2697 mots
Publié en ligne le 2016-09-29
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2672
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          Le présent ouvrage est dédié à la statuaire royale d’Égypte, datée entre 300 avant J.-C. et 220 après J.-C. Dans cette synthèse, les représentations des Ptolémées et des empereurs romains, entre les règnes de Ptolémée Ier et de Caracalla, sont étudiées. Le volume s’articule autour de 9 chapitres, complétés par une bibliographie[1], un catalogue, des cartes et des photographies en noir et blanc dans leur grande majorité. La matière est commodément rassemblée dans le catalogue (les notices fournissent les informations attendues) enrichi de cartes et de plans. Les portraits ne sont malheureusement pas tous illustrés et les photos sont de qualité inégale.

 

         Elizabeth Brophy (EB) précise d’emblée dans son introduction (chapitre 1, p. 1-2) les critères qui ont présidé à l’élaboration de son corpus : la répartition des sculptures en Égypte, leur style, leur emplacement et leur fonction. L’enquête ne se limite donc pas à une stricte analyse iconographique ou à la difficile question des identifications (p. 1). Elle a une ambition historique. Le corpus comprend 103 documents plastiques (statues complètes et fragmentaires ; bases inscrites), ce qui peut paraître peu, mais qui s’explique par les choix opérés par l’auteur. Les portraits miniatures, c’est-à-dire inférieurs à 15 cm, n’ont pas été retenus dans cette synthèse (les œuvres de la petite plastique, statuettes de terre cuite et de faïence ont de fait été écartées). De même, les portraits dont le contexte de trouvaille est inconnu n’ont pas été pris en compte dans cette enquête. Les enjeux de ce volume sont multiples : proposer une réflexion sur l’emplacement des statues, établir un lien entre le style de la statue et son emplacement, et repérer les évolutions éventuelles entre l’époque ptolémaïque et la période romaine. Après un bilan historiographique révélant notamment que les statues des empereurs romains retrouvées en Égypte ont moins retenu l’attention des chercheurs que les portraits des Ptolémées, EB explique la méthode qu’elle a suivie. Il s’agit d’une double approche, à la fois thématique (nature et fonctions des statues) et géographique (analyse de cas). Chaque chapitre est dédié à une aire géographique en particulier. De cette méthode, découle un plan qui aurait pu être plus clair et aurait évité un certain nombre de répétitions.

 

         Le chapitre 2 (p. 3-22) offre une présentation synthétique des sources textuelles utilisées. L’auteur mentionne notamment Libanius d’Antioche (Progymnasmata) avant de citer Athénée (Deipnosophistes), et évoque une inscription épigraphique provenant du temple de Min à Coptos ou encore un document daté entre les règnes de Trajan et de Marcus Aurelius faisant état d’une taxe. On aurait aimé connaître les critères qui ont présidé au choix de ces mentions de nature différente puisque l’auteur ne vise visiblement pas l’exhaustivité, et une analyse critique de ces sources aurait été bienvenue. S’il ressort peu d’informations dans ces écrits sur le style, la nature des matériaux utilisés et les attributs des statues, le contexte de ces statues-portraits peut être précisé. Celles-ci étaient exposées principalement dans un contexte religieux (sanctuaires grecs et temples égyptiens), dans un contexte palatial et dans le cadre urbain (cité). Le second corpus cité par l’auteur est celui des décrets des prêtres égyptiens (11 ont été identifiés par Werner Huss et Willy Clarysse et datent des règnes de Ptolémée II à Ptolémée VI, voire à la fin du IIe s. avant J.-C. ; EB mentionne aussi le décret de Karnak rédigé sous le règne de Ptolémée V ou sous le règne de Ptolémée VIII). Ce second corpus révèle l’existence de 5 types de statues : statue de culte, conçue avec des matériaux précieux comme l’or et des pierres précieuses, et située dans le sanctuaire) ; groupe statuaire composé des statues du roi, de la reine et d’une divinité (il ne s’agit pas nécessairement de statues de culte) ; couple royal ; reliefs sur les stèles et images placées dans des naoi. Ce chapitre se clôt sur une brève réflexion portant sur les commanditaires de ces portraits : les rois en premier lieu, le clergé, les membres de l’élite égyptienne, des communautés, et de simples particuliers. L’auteur aurait en effet pu insister davantage sur ces aspects et évoquer la question des ateliers de fabrication de ces statues et leur diffusion. De même, la réception de ces effigies est rapidement mentionnée (p. 55).

 

         Le chapitre 3 (p. 23-39) porte sur les statues de culte tant en contexte égyptien qu’en contexte grec. Les statues de culte des Ptolémées, mentionnées dans les décrets du clergé, étaient placées dans la partie la plus sacrée du temple, c’est-à-dire les chapelles sacrées, et étaient uniquement accessibles aux membres du haut clergé. Le culte des Ptolémées s’intégrait dans celui de la tradition égyptienne où les souverains étaient considérés comme des synnaoi theoi. Il arrivait que la statue de culte soit mise en présence de la population dans le cadre de fêtes, dans les processions notamment où elle était abritée dans son naos, transporté sur une barque sacrée. Cet événement était apprécié par les sujets du roi. Si les sources littéraires évoquant les cultes des souverains en contexte grec sont rares, le chercheur a à sa disposition des témoignages archéologiques. L’auteur cite à juste titre les ensembles de Thmouis (les travaux de François Queyrel sur le sujet ne sont pas cités[2]) et d’Hermopolis Magna ainsi que la triade provenant du Sarapiéion d’Alexandrie (les débats autour de l’identification des souverains ne sont pas évoqués). Quant aux statues du culte impérial, elles sont connues par les sources, mais peu attestées par les trouvailles archéologiques. Les empereurs romains, contrairement aux Ptolémées, n’étaient pas considérés comme des synnaoi theoi ni comme des dieux égyptiens. EB évoque ensuite la chapelle impériale du temple d’Amon à Karnak, dans laquelle on a retrouvé 14 bases inscrites. Les statues qui les surmontaient étaient celles d’empereurs romains, parmi lesquels on a pu identifier Auguste sous les traits de Zeus Eleuthérios, Claude et Titus. L’ensemble se rapproche de ceux que l’on trouve en Asie Mineure. Enfin, les statues-portraits des empereurs n’étaient pas exposées dans la partie la plus sacrée des temples égyptiens, comme c’était le cas pour les statues des Ptolémées.

 

         Dans le chapitre 4 (p. 40-49), l’auteur montre que la sculpture royale ptolémaïque et la sculpture impériale étaient présentes en contextes religieux (temples égyptiens) et urbain (metropoleis grecques). Dans les temples, les statues se trouvaient dans les cours devant les portes et les dromoi, et les Ptolémées y étaient uniquement représentés selon les canons égyptiens. Les portraits de style grec ou romain ont en revanche été retrouvés dans les villes. EB dresse ensuite une typologie des statues qui ont pu être identifiées. Elle définit six catégories : les plus nombreuses sont celles de style égyptien (statues debout avec la jambe gauche engagée, présence d’un pilier dorsal, pagne shendjit, uraeus et couronne égyptienne) : 51 statues de ce type 1 ont été retrouvées sur le sol égyptien. Viennent ensuite les statues de style grec (type 2, 20 exemplaires), puis les statues impériales montrant l’empereur avec un costume civique, religieux ou militaire (type 3, 20 exemplaires). Des définitions plus précises de ces différentes catégories auraient été bienvenues pour affiner la typologie. La quatrième catégorie rassemble les statues de style égyptien avec des traits grecs (type 4, 21 exemplaires), tandis que la cinquième catégorie est constituée des statues de style égyptien avec des traits romains (type 5, 7 dans le corpus). La sixième catégorie, enfin, est composée des bases ou des plinthes de statues avec inscription (type 6, 11 exemplaires). Dans ce dernier ensemble, rien ne permet cependant d’être absolument certain qu’il s’agissait de statues royales.

 

         La majorité des statues-portraits ont été découverts à l’intérieur des temples égyptiens ou dans l’enceinte des temples. La présence importante des Ptolémées dans ces lieux s’expliquerait par la politique de construction volontariste sous les Ptolémées. Dans ce chapitre, EB analyse le plan standard des temples égyptiens mis en place depuis le Nouvel Empire et insiste sur l’emplacement des statues qu’ils abritaient. Il semble qu’il n’y ait pas eu de changement majeur à l’époque ptolémaïque puis à la période impériale. EB en vient ensuite à évoquer les metropoleis où des statues ont été pour l’essentiel retrouvées sans contextes précis (aucune structure architecturale n’a été découverte). Deux exemples de cités dont la parure monumentale est relativement bien connue sont développés : Athribis dans le Delta et Hermopolis Magna. La lecture de l’ouvrage de J. Ma, (2013) Statues and Cities : Honorific Portraits and Civic Identity in the Hellenistic World, Oxford Studies in Ancient Culture and Representations, Oxford (2013), même s’il ne traite pas de la portraiture royale et évoque un autre contexte, aurait permis à l’auteur de nourrir ses réflexions et d’enrichir son propos. D’autres contextes sont également mentionnés : tombes et villages. La question des remplois est également soulevée mais sans véritable réflexion sur le déplacement des œuvres.

 

         Enfin, si la répartition des statues en fonction des régions que propose EB est séduisante (cf. tableau 1 présenté dans la conclusion avec 157 documents répartis dans 103 notices), il aurait été intéressant de distinguer dans la statuaire de style égyptien ce qui relève de l’époque ptolémaïque et ce qui relève de la période romaine ; de plus, les sites (contextes) ne sont pas précisés dans les tableaux, ce qui est fâcheux.

 

         EB se focalise dans le chapitre 5 (p. 50-55) sur les statues royales et les statues égyptiennes avec des traits grecs. Ce type de statues pose la question de la réception de ces dernières et du public auquel elles étaient destinées. Les sites de Medinet Madi et de Tebtynis dans le Fayoum présentent de grandes similitudes, puisqu’ils comportent un temple réaménagé durant la période gréco-romaine (ajout de kiosques, diptneteria, statuaire). Ils ont livré des portraits royaux de style égyptien avec des traits grecs prenant place dans le dromos de chacun de ces temples. Dans cette zone, étaient également exposées des statues de prêtres ou de membres de l’élite. Pour l’auteur, la présence de statues égyptiennes avec des traits grecs dans le Fayoum, ainsi qu’à Alexandrie et à Canope s’expliquerait notamment par la forte présence de populations grecques dans ces lieux et auraient influencé la statuaire égyptienne. Cette hypothèse séduisante mériterait d’être développée.

 

         Dans le chapitre 6 (p. 56-58), sont abordées les différentes fonctions des statues royales. Dans les metropoleis, la fonction première des statues étaient de montrer la filiation, les aptitudes et la personnalité des souverains. Elles étaient un moyen efficace de faire dialoguer les rois et les cités. Dans les temples égyptiens, où les Ptolémées étaient représentés comme des Pharaons, l’objectif était de légitimer leur pouvoir auprès des sujets égyptiens et de l’élite égyptienne, de même que montrer la puissance de la dynastie. Durant la période impériale, les empereurs ne sont pratiquement jamais figurés comme des pharaons, hormis sur les reliefs des temples, ce qui est révélateur d’une rupture : l’empereur est représenté de la même façon que partout ailleurs dans l’Empire. Les statues des différents maîtres de l’Égypte apparaissent comme des médias nécessaires pour communiquer avec des groupes différents.

 

         Le chapitre 7 (p. 59-68) est dédié à Alexandrie, cité fondée en 331 et non en 332, comme le mentionne EB[3]. L’auteur recense les portraits des Lagides retrouvés dans la ville (22 dont 10 de style égyptien, 4 de style grec, deux bases avec inscriptions grecques mais les statues ont disparu, 6 de style égyptien avec des traits grecs), tous datés entre le IVe et le Ier s. avant J.-C. Ces découvertes sont pour l’essentiel fortuites. On a cependant retrouvé des statues dans le Sarapiéion, au pied du phare et dans le port royal, et dans le secteur d’Hadra, dans ce qui devait être un édifice ptolémaïque. On compte aussi 17 statues impériales (IIe-IIIe s. après J.-C. majoritairement) provenant du centre de la ville et sur la presqu’île d’Antirhodos. Elles pourraient être associées avec le Caesareum : des statues de Marc Aurèle, de Septime Sévère ont été retrouvées à côté des Obélisques (« aiguilles de Cléopâtre ») et les bases de statues de Marc Antoine et de Caracalla ont été mises au jour à proximité du métro Ramleh Tram Station. L’auteur montre qu’en l’état actuel des connaissances, les portraits des Ptolémées se dressaient autour du Sarapiéion et dans le quartier du Palais Royal, et que ceux des empereurs étaient implantés dans le quartier du Caesareum, comme cela semble être le cas à Athribis et à Hermopolis Magna. Il y aurait eu un déplacement du centre du pouvoir à l’époque impériale à Alexandrie[4]. L’enquête montre qu’il n’y a pas de différences dans l’exposition des statues, présentes dans les temples et les lieux de pouvoir.

 

         EB s’intéresse dans le chapitre 8 (p. 69-71) aux statues découvertes hors du royaume d’Égypte. L’auteur ne mentionne que les portraits de style égyptien dont on est sûr qu’ils ont été sculptés en Égypte. Le célèbre portrait d’Auguste découvert à Méroé est mentionné, de même que des portraits des Ptolémées retrouvés en Italie. À Rome, les statues des Ptolémées, déplacées et coupées de leur contexte de présentation initial ont été placées dans le secteur de l’Iseum ou dans les jardins de Salluste, en partie décorés à l’égyptienne. Dans une partie « C. Other locations », il est en fait question des portraits provenant de Grèce[5] ou de Kertch. 

 

         EB achève son ouvrage par une courte conclusion (chapitre 9, p. 72-73) montrant qu’il existe généralement un lien entre le contexte, la statue et la fonction de celle-ci, et que deux contextes sont privilégiés : les temples et les metropoleis. On attendrait un développement plus conséquent des enjeux de ses analyses.

 

         L’approche retenue par l’auteur est originale et nous incite à nous interroger plus systématiquement sur les liens entre la fonction, les lieux d’exposition, les choix des commanditaires en matière d’iconographie et la réception de ces portraits sur le long terme. Les résultats de cette enquête pluridisciplinaire ne sont en revanche pas toujours concluants, ce qui s’explique largement par le silence des sources et les contextes de trouvaille le plus souvent incertains quand ils ne sont pas inconnus. Comment tirer des conclusions définitives à partir d’exemples isolés ? On relève aussi au fil de la lecture un certain nombre de problèmes méthodologiques (comme la construction du plan qui conduit à des répétitions, la bibliographie incomplète qui ne fait pas état de débats en cours, un appareil de notes qui aurait gagné à être étoffé et aurait permis d’expliciter le propos). En dépit de ses défauts, cet ouvrage sera utile à tous ceux qui s’intéressent aux portraits des Ptolémées et des Empereurs romains. Il ouvre aussi la voie à des analyses plus complètes sur l’interprétation sociologique et historique du portrait royal.

 

 


[1] La présentation de la bibliographie étonne dans la mesure où les sources anciennes ne sont pas dissociées des sources modernes et l’on note un certain nombre de lacunes : D. Kreikenbom, Griechische und römische Kolossalporträts bis zum späten ersten Jahrhundert nach Christus, Berlin-New York, De Gruyter, coll. JDAI 27. Ergänzungsheft, 1992 (sur les portraits colossaux) ou les travaux d’Isabelle Hairy sur les statues retrouvées sur le site sous-marin aux abords du fort de Qaitbay.

[2] Queyrel François, « Petits autels et culte royal, petits autels et brûle-parfums », Bulletin de liaison de la Société des Amis de la Bibliothèque Salomon-Reinach, N.S. 6, 1988, p. 13-25, fig. 1-10 ; « Un ensemble du culte dynastique lagide : les portraits du groupe sculpté de Thmouis (Tell Timaï) », in Nicola Bonacasa, Anna Maria Donadoni Roveri, Sergio Aiosa et Patrizia Minà (dir.), Faraoni come dei, Tolemei come Faraoni. Atti del V Congresso Internazionale Italo-Egiziano, Torino, Archivio di Stato, 8-12 dicembre 2001, Turin-Palerme 2003a, p. 474-495.

[3] De même, la cité est fondée à proximité du Lac Mariout et non Moéris (p. 59).

[4] EB aurait pu mentionner l’ouvrage de Hélène Fragaki, Images antiques d'Alexandrie : Ier siècle av. J.-C.-VIIIe siècle apr. J.-C., Le Caire, Institut français d'archéologie orientale, 2011 (Études alexandrines ; 20).

[5] Voir sur ce point : O. Palagia, « Aspects of the diffusion of Ptolemaic Portraiture overseas », in K. Buraselis, M. Stefanou, D. J. Thompson (éds), The Ptolemies, the Sea and the Nile, Cambridge, 2013, p. 143-159.