Dechezleprêtre, Thierry - Gruel, Katherine - Joly, Martine (dir.): Agglomérations et sanctuaires. Réflexions à partir de l’exemple de Grand. Actes du colloque de Grand, 20-23 octobre 2011. (Collection Grand, Archéologie et territoire #2), 456 p., ill. en noir et en coul., ISBN : 978-2-86088-095-4, 50 €
(Conseil départemental des Vosges, Epinal 2015)
 
Rezension von Michel Chossenot, Université de Reims
(m.chossenot@free.fr)

 
Anzahl Wörter : 2430 Wörter
Online publiziert am 2017-06-23
Zitat: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Link: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2681
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          Le site antique de Grand, propriété du Conseil Général des Vosges, a été fouillé depuis le XVIIIe s. L’amphithéâtre et le musée ont été réaménagés pour accueillir le public et la documentation archéologique est en cours de classement par le nouveau conservateur Th. Dechezleprêtre.

 

         Le village actuel de 400 habitants, site perdu un peu au milieu de nulle part, sur un plateau calcaire karstique, à 400 m d’altitude, avait été identifié comme un sanctuaire des eaux consacré à Apollo Grannus. Mais d’où venait l’eau ? Des travaux effectués par EDF avaient permis de mieux caractériser le parcours souterrain d’un important réseau de « canalisations » qui arrivaient sous l’église Saint Martin (source christianisée) et des fouilles effectuées récemment à proximité et à l’écart du centre connu ont amené à remettre en question les affirmations anciennes.

 

         Ce sont ces derniers travaux qui font l’objet de la première partie du volume : Grand était-il un véritable sanctuaire des eaux autour duquel s’était développée une agglomération ?

 

         Dans « Grand et Apollon », J. Scheid  montre que la documentation existante ne permet pas d’identifier Grand à un grand temple des eaux car aucun sanctuaire n’y a été encore découvert et la documentation épigraphique attribuée au culte d’Apollon Grannus n’est pas convaincante ; le passage d’empereurs romains, attestant son importance, reste aussi très incertain. Au total, le panthéon révélé par les inscriptions et la statuaire sont tout à fait comparables à ceux d’une agglomération ou d’un chef-lieu de cité. P. Vipard élargit sa recherche à l’ensemble des données épigraphiques (restes de 39 textes plus ou moins complets) : sa conclusion est identique, la liste des divinités ne permet pas de déterminer la nature religieuse du site.

 

         Th. Dechezleprêtre, conservateur du site, reprend ensuite l’histoire de l’archéologie de Grand depuis les premières découvertes du XVIIIe s. jusqu’aux années soixante qui a abouti, par l’autorité de C. Jullian en 1917, à construire l’image d’un sanctuaire des eaux à Apollon Grannus, important complexe religieux de 18 ha autour d’une source sacrée, protégé par une enceinte monumentale avec un amphithéâtre pouvant accueillir 20 000 personnes, une mosaïque de 232 m2. Depuis une bonne dizaine d’années, des fouilles ont permis de découvrir des nécropoles, des habitats privés en périphérie et l’étude d’un réseau souterrain long de 15 km qui captait les eaux karstiques sur ce plateau aride. Un premier PCR (2008-2013) grâce à des fouilles, des photos aériennes (dont certaines avec le Lidar), des recherches de terrain ont porté la superficie du site à 70 ha et permis de le replacer dans la cité des Leuques, voire dans la Gaule Belgique.

 

         La question de l’eau, fondamentale ici, a été abordée par Cl. Brion qui passe en revue les différentes techniques (géophysiques, spéléologiques, hydrologiques) ayant été utilisées pour étudier son approvisionnement en eau et l’évacuation des eaux usées. Les Romains ont récupéré l’eau de l’aquifère karstique d’un bassin, jusqu’à 3 km en amont du site, par des drains et de nombreux puits (autour de 300), et des galeries (plusieurs km au total), le point de résurgence (source sacrée ?) se situant sous l’église actuelle. L’A. estime que le volume d’eau collecté, avec des citernes de stockage en été pendant la durée de l’étiage, suffisait aux besoins d’une ville de 20 000 habitants. Mais des recherches complémentaires sont encore en cours.

 

         P. Vipard passe en revue toutes les données du dossier « Grannos » concernant l’épigraphie du site ; de nombreux documents ont amené des spécialistes à identifier des fragments d’inscriptions, de dédicaces, contenant des lettres ou des parties de mots comme « à Grannos », expressions d’Apollon Grannus ; il démontre que cela « reste probable », mais « est loin d’être certain ».

 

         Dans les deux articles suivants les auteurs étudient la sculpture, particulièrement riche et de bonne qualité. Tout d’abord, P. Vipard s’intéresse aux fragments trouvés dans le jardin Huguet entre 1960 et 1966, dans lesquels il identifie les restes de deux frises, l’une apollinienne et l’autre bachique. Il propose une restitution de cette dernière à deux niveaux ; la présence simultanée de ces deux divinités paraît inédite en Gaule et celle de Bacchus renvoie au culte grec delphique particulier aux Leuques de la première moitié du IIe s. de notre ère. Y. Maligorne étudie cinq « ensembles » provenant du site, dont celui du jardin Huguet qui a fourni 1500 fragments d’architecture abandonnés sur place provenant de la destruction d’un monument (fragments de bases, de fûts de colonnes, de chapiteaux composites) ; ces vestiges architecturaux attestent une sculpture de qualité effectuée par des sculpteurs régionaux comme on en trouve à Langres, Dijon et Autun, dont le commanditaire devait être la civitas et non l’empereur comme on le supposait jusqu’alors.

 

         Le second thème de l’ouvrage est consacré à une étude comparative de cas avec, en introduction, une réflexion générale sur les sanctuaires et les territoires. Le réexamen des données provenant des fouilles anciennes et l’abondante documentation issue de fouilles récentes en utilisant des critères sélectifs (aspects monumentaux, architecturaux, inscriptions, ex-votos) ont permis de dresser un catalogue (provisoire) des sanctuaires, cartographiés par cité, et d’y aborder des questions de géographie spatiale.  Où sont implantés les sanctuaires ? Forment-ils un maillage identifiable ? L’idée de paysage religieux, d’armature religieuse avec des relais visuels a été proposée et sera utilisée dans plusieurs articles qui suivent. La cartographie des sanctuaires cénomans autour du Mans montre un maillage de grands sanctuaires dans un rayon de 25 km de diamètre et des temples sur un rayon de 5 à 6 km. La présence de mobilier gaulois dans un certain nombre de cas oblige à envisager une création protohistorique dont on doit tenir compte, de même que celui du devenir des sites dans l’Antiquité tardive.  

 

         De grands sanctuaires ont été repérés et fouillés depuis plus de deux siècles. Leur historiographie éclaire l’évolution de l’interprétation qui en a été faite. L’absence de fouilles d’envergure les a d’abord fait considérer comme des centres indépendants, l’exemple emblématique étant le sanctuaire de Sanxay ; on a proposé ensuite l’expression de conciliabula, lieux de rencontre en milieu rural d’une population pour certaines fêtes et activités, mais, depuis quelques années, certains sites se sont révélés comme étant au cœur de grandes agglomérations, ce qui les rapproche de la catégorie mieux connue des sanctuaires urbains.

 

         Trois dossiers, ceux de Forum Leucorum/ Nasium, d’Allonnes et du Vieil-Evreux, illustrent ce que l’on peut attendre d’une étude plus approfondie d’un site et de son environnement étendu à une micro-région. Dans le premier cas, l’oppidum établi sur une hauteur et le temple du Mazaroie sont abandonnés au profit de la création, en contrebas, d’une agglomération, chef-lieu de cité des Leuques, avec un énorme centre cultuel d’une quinzaine d’ha comprenant temples, forum, théâtre.

 

         Les sanctuaires périurbains de Vindinum (Le Mans) sont implantés sur 5 à 6 km le long de la Sarthe ; les fouilles récentes à Allonnes ont mis au jour un important sanctuaire consacré à Mars Mullo. Le site du Vieil-Evreux (Eure) se révèle maintenant être « un complexe culturel urbanisé de 230 à 250 ha, satellite du chef-lieu de cité des Aulerques Eburovices, Evreux, situé à 6 km, construit à partir d’un grand sanctuaire avec fana, thermes, théâtre et activités artisanales (fer et os), complexe alimenté en eau par un aqueduc long de 27 km.

 

         Trois articles traitent du rôle important de l’eau dans les sanctuaires : pendant longtemps, on a employé le terme de sanctuaires des eaux où l’on rendait un culte aux eaux. L’étude du sanctuaire dans son environnement naturel montre que l’eau peut être présente naturellement mais que souvent elle est y amenée par des systèmes très complexes de canalisations et aqueducs, voire par un stockage sur place. L’exemple de Villars-d’Héria illustre bien ce phénomène.

 

         Le dernier thème traité est l’émergence et le devenir des lieux de culte à partir de l’étude du cas de sanctuaires urbains à occupation longue comme ceux de Mandeure, Grand, les sanctuaires péri-urbains de la Basse Auvergne, de Barzan, Chassenon, Langres, Alésia et Avenches.

 

         À Mandeure la relecture des données archéologiques (temple, théâtre et cuisines) et épigraphiques évoque des processions entre ces trois pôles, l’existence d’un culte impérial et dynastique à côté du culte rendu à Mars ; les données littéraires montrent également que les édifices de spectacle (théâtres avec présence d’autels) font partie des activités religieuses.   

 

         L’occupation du site de Grand au haut Moyen Âge est médiocrement attestée par des données concernant l’habitat, mais beaucoup plus sûrement par la découverte de cinq nécropoles dans un rayon de 4 à 5 km autour du site antique dont une de 200 sépultures, avec quelques riches tombes féminines du VIe s. Le martyre de Ste Libaire, décapitée en 362, appartient à l’hagiographie. 

 

         Les lieux de culte de la Basse Auvergne sont très centralisés à partir d’ Augustonemetum (Clermont-Ferrand). Si le site urbain est mal connu, les sanctuaires péri-urbains le sont beaucoup mieux, ceux du Puy-de-Dôme et plus récemment ceux de Corent ; on y révère Mercure, Jupiter et Mars. L’ensemble suggère un complexe multipolaire comprenant à l’origine des sanctuaires gaulois avec un déplacement au cours des siècles, mais avec des marqueurs territoriaux sacrés balisant tout le territoire et persistant au long des siècles.

 

         À Barzan, sous le grand sanctuaire du Fâ, des couches archéologiques partiellement reconnues se succèdent depuis le VIe s. av. J.-C. On y a exploré, sur de petites surfaces, des fossés, des fosses avec du matériel en bronze qui suggèrent une vocation cultuelle quasiment ininterrompue (étonnante) jusqu’au Bas-Empire, mais on connaît en Gaule quelques autres cas identiques. À Chassenon, des vestiges autour du temple doivent appartenir à une agglomération multifonctionnelle (bourg routier et sanctuaire de pèlerinage autour d’un sanctuaire) dont les limites et les fonctions exactes restent à préciser. À Mandeure, la relecture des données archéologiques (temple, théâtre et cuisines) et épigraphiques (rituels de procession et banquets) évoquent un culte impérial (fêtes impériales et culte dynastique), à côté d’un culte à Mars, le théâtre étant une des composantes des activités lors de fêtes religieuses. À Langres, un sanctuaire urbain a été mis au jour place Bel Air et un pôle urbain constitué de trois sanctuaires, extérieurs, complexes, à caractère public, sont attestés jusqu’au IVe s. consacré aux divinités tutélaires lingonnes ; en ville, sous la cathédrale Saint Didier, des vestiges de sarcophages gallo-romains suggèrent une certaine continuité de la vocation du site. Sur le site d’Alésia, on distingue trois pôles religieux : au centre, le temple urbain richement orné, installé sur un des longs côtés du forum ; en périphérie, hors de la trame urbaine, le temple d’Apollon Moritagus édifié sur un enclos laténien et un dernier « en Surelot » récemment découvert et exploré, installé sur une esplanade.

 

         À Avenches-Aventicum, un riche temple sur podium a été édifié extra-muros, au IIe s., sur une aire sacrée avec des bâtiments. En ville même, dans le quartier de la Grange des Dîmes, un enclos dont la destination reste imprécise, a été implanté à la fin du Ier s. av. J.-C., sur lequel sera édifié un complexe monumental dont un temple richement orné (statues julio-claudiennes en marbre de Luni), rendant honneur et allégeance à la famille impériale.

 

         Pour terminer, J. Scheid rassemble les  discussions qui ont suivi ces communications en les confrontant aux données romaines : il semble que la notion ancienne de ville-sanctuaire soit nettement remise en cause comme par ex. à Grand ou à Evreux où des ensembles urbanisés de plusieurs dizaines d’ha ont été repérés et quelquefois fouillés. La situation des temples apparaît comme très variée, que ceux-ci soient isolés dans un vicus, ou qu’ils soient placés sur une frontière ;  cela montre que les populations (« le voyage fait partie du rite ») s’y déplaçaient et témoigne d’un certain maillage du territoire. La taille et le nombre des bâtiments nécessitaient une main d’œuvre abondante, les rites sont mieux connus par l’étude des restes (animaux, végétaux) et la question des bois sacrés mérite une attention particulière. Enfin l’importance de l’eau, à Grand comme ailleurs, a suscité des études spécifiques qui ont démontré la capacité des ingénieurs romains à capter, stocker, conduire et utiliser l’eau dans les sanctuaires.

 

 

Table des matières :

 

Th. Dechezleprêtre, K. Gruel et M. Joly, Introduction, p. 10-11

 

Thème 1 : Historiographie de la recherche sur Grand

J. Scheid, Grand et Apollon, comment identifier un lieu de culte ?, p. 13-18.

Th. Dechezleprêtre, L’agglomération antique de Grand : histoire des recherches en cours, p. 19-38.

J.-M. Tur avec la coll. de Th. Dechezleprêtre, intra/extra muros, l’habitat à Grand, p. 39-60.

Cl. Brion, Grand : environnement hydrogéologique et réseau hydraulique, p. 61-68.

P. Vipard, L’apport de l’épigraphie à la connaissance du « sanctuaire » de Grand, p. 69-81.

G. Moitrieux, La sculpture du « Jardin Huguet », p. 83-96.

Y. Maligorne, Le décor architectonique des monuments publics de Grand, p. 97-113.

 

Thème 2 : Agglomérations et sanctuaires (typologie, architecture et topographie, sanctuaire et territoire : études de cas).

K. Gruel  et M. Joly, Sanctuaires et territoires, p. 115-127.

C. Hartz, Historiographie des grands sanctuaires en Gaule romaine, p. 129-146.

P. Vipart et P. Toussaint, Les espaces cultuels de Fanum Leucorum/Nasium (Naix-aux-Forges et Saint-Amand-sur-Ornain, Meuse), p. 147-165.

K. Gruel, V. Brouquier-Reddé, V. Bernollin, G. Guillier, P.Chevet et H. Meunier, Allonnes et les sanctuaires à la périphérie de Vindinum (Sarthe), p. 167-189.

L. Guyard, S. Bertaudière, S.Cormier et alii, Le Vieil-Evreux (Eure), ville sanctuaire ?, p. 191-238.

D. Vurpillot et P. Nouvel, La gestion de l’eau sur les sanctuaires des Villards-d’Héria, p. 239-252.

P. Wech, De la présence de l’eau dans les sanctuaires gallo-romains, p. 253-273.

J. Curie, Chr. Petit, A. Ben Abed et J. Scheid, Etude géoarchéologique d’un lieu de culte romain implanté sur une source thermale : le sanctuaire de Jebel Oust, Tunisie, p. 275-289.

J.-Y. Marc, Théâtres et sanctuaires dans le monde romain : réflexions à partir de l’exemple de Mandeure, p. 291-306.

Thème 3 : Émergence et devenir des lieux de culte (Les sanctuaires urbains à occupation longue : études de cas).

J. Guillaume, Grand durant l’Antiquité tardive et le haut Moyen Âge, p. 307-318.

M. Poux, M. Garcia et N. Beck coll., De Mercure Arverne à Mercure Dumias, sanctuaires periurbains, géosymboles et lieux de mémoire en Basse-Auvergne, p. 319-347.

P. Aupert et K. Robin, Continuité et rupture à Barzan (Ve s. av. J.-C./IIe s. ap. J.-C.), p. 349-364.

C. Doulan, D. Hourcade, L. Laüt et G. Rocque, Du sanctuaire à l’agglomération : relecture des vestiges de Cassinomagus (Chassenon, Charente), p. 365-386.

S. Blin, C. Cramatte et Ph. Barral, Mandeure : du sanctuaire laténien à l’église paléochrétienne, p. 387-403.

M. Joly et Chr. Sapin, Langres (Hte-Marne), du sanctuaire celtique au sanctuaire chrétien, p. 405-422.

O. de Cazenove et M. Osanna, Lieux de culte en marge du tissu urbain d’Alésia, p. 423-438.

Ph. Bridel  et M.-F. Meylan-Krause, Aventicum –Site et Musée romains d’Avenches, p. 439-451.

J. Scheid (dir.), Discussion de clôture, p. 453-456.