Sers, Philippe : Wassily Kandinsky. La grande aventure de l’art abstrait (Collection Monographie), 340 p., 250 ill., 288x317 mm, Code EAN : 9782754108508, 65 €
(Editions Hazan, Vanves 2015)
 
Compte rendu par Juliette Milbach, EHESS/CNRS
(juliette.milbach@hotmail.com)

 
Nombre de mots : 1461 mots
Publié en ligne le 2017-03-31
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2698
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          Cet ouvrage monographique sur la vie et l’œuvre de Wassily Kandinsky revient sur le parcours mouvementé et chaotique, tant par l’histoire que par les femmes, d’un des pionniers de l’abstraction. Grand connaisseur de Kandinsky (Sers a soutenu en 1995 sa thèse de doctorat sur l’œuvre de l’artiste, il a aussi édité ses écrits théoriques en plusieurs volumes) et témoin privilégié (il fut très proche de Nina, la veuve de Kandinsky), Philippe Sers livre ici une monographie détaillée qui paraît en même temps que la traduction commentée par Olga Medvedkova des écrits russes de Kandinsky aux Presses du réel, qui publie quatorze textes de Kandinsky écrits en russe, à Munich, entre 1899 et 1911, et inédits en français. La publication de ces deux livres permet de rectifier un certain déséquilibre car les plus récents ouvrages sur Kandinsky sont en majorité en allemand ; on ne peut donc que se féliciter de cet ajout en langue française à l’historiographie du maître russe, même si l’œuvre de Kandinsky a fait l’objet d’un nombre important de catalogues, ne serait-ce que ces dix dernières années : en 2000, la Fondation Pierre Gianadda attirait l’attention sur les liens de Kandinsky avec la Russie ; on citera aussi l’importante rétrospective que lui avait consacrée la Fondation Maeght en 2001, dont le catalogue comprend une introduction biographique, un texte d’Irina Lebedeva en rapport avec ses débuts russes et un autre sur sa dernière décennie parisienne, ainsi que des notices d’œuvres détaillées ; l’exposition Kandinsky présentée au Guggenheim de New York, au Lenbachhaus de Munich et au Centre Pompidou à Paris entre 2008 et 2010 a aussi donné lieu à un beau catalogue.

 

         Se trouvent réunies dans cet ouvrage des reproductions de grande qualité, accompagnées de textes qui s’appuient sur une ample documentation, mais s’agit-il d’une présentation nouvelle et d’une perception originale du peintre et de son œuvre ? Sers se propose de montrer pourquoi Kandinsky est l’un des tout premiers acteurs de la modernité artistique en contextualisant son œuvre et en montrant son importance tant à l’extérieur des frontières russes qu’à l’intérieur, lié à certains mouvements artistiques russes comme le constructivisme. Kandinsky s’impose d'abord son caractère international, qui se manifeste notamment dans ses proximités avec Marcel Duchamp, Paul Klee, dans l’admiration que lui porte André Breton et dans les échanges établis avec ses contemporains musiciens.

 

         Selon Sers, pour citer le texte d’introduction, la nouveauté est de présenter ici de manière inédite l’œuvre de Kandinsky dans sa vraie cohérence et dans son évolution interne. L’accent est mis sur une documentation complète et originale à laquelle l’auteur a eu accès dès le début de ses travaux dans l’atelier même de l’artiste. Cette documentation est confrontée aux informations tirées des écrits de l’artiste, de sa correspondance ainsi qu'à ses textes théoriques. Cependant il n’est pas précisé en quoi ces sources sont inédites.

 

         L’œuvre de Kandinsky est présenté ici selon deux dynamiques qui s’entrecroisent : l’une va du figuratif à l’abstrait, l’autre du profane au sacré. Sers cherche à dégager la place pionnière et le message initial de l’abstraction au moment de sa création. Les sept chapitres du livre suivent la chronologie ; s’y s’ajoute une annexe problématisée qui renvoie aux sources primaires utilisées dans chaque chapitre ; l’ouvrage est complété par un index et des indications bibliographiques.

 

         Selon l'auteur, Kandinsky est à la fois un pionnier et l’un des maîtres de l’art tel qu’il s’écrit au début du XXe siècle, dans une dimension internationale : « Kandinsky est né un an avant Bonnard, trois ans avant Matisse, six ans avant Mondrian, treize ans avant Klee, quinze ans avant Picasso, vingt ans avant Juan Gris, Chagall et Arp » (p. 9). Plutôt que de l’inscrire, dès les premières lignes, sous l'influence russe, Sers rappelle que les aïeux de Kandinsky avaient été exilés (pour brigandage près de la frontière mongole), expliquant ainsi la proximité de l’artiste avec l’Asie. Il note que même le physique du peintre trahit par ses traits - pommettes saillantes, yeux bridés - une affinité avec le monde asiatique. Se référant en particulier à Arp, Sers souligne que Kandinsky a été particulièrement influencé par la tradition chinoise qui lui était familière. Cette proximité, selon lui, se manifeste non seulement dans sa pensée, son travail pictural, mais aussi dans son œuvre poétique. Ainsi, ses formes libres et sa dynamique seraient issues de son admiration pour la Chine. Kandinsky a reçu une éducation en allemand et en russe puisqu’après la séparation de ses parents, c’est sa tante maternelle qui se chargea de son éducation à Odessa. Pour Sers, Kandinsky conservera de Moscou les rêveries mystiques de la troisième Rome et le goût de la couleur ; de l’Extrême-Orient, le sens de la forme pure ; de la pensée allemande, il apprendra une rigueur intellectuelle et un sens du raisonnement qui ne l’abandonneront jamais.

 

         C’est sur une superposition des sources et une narration linéaire imbriquant vie privée et vie publique qu’est construit l’ouvrage de Sers, qui contient aussi des descriptions poussées des œuvres. Il s'efforce d’établir des liens avec la pensée théorique de Kandinsky, et aussi parfois avec des événements de sa vie. L’auteur relie ainsi les Improvisations, en particulier celles sous-titrées Marche funèbre de 1909 et Pierre tombale de 1911 avec la mort de ses frères (Vladimir meurt en Mandchourie pendant la guerre russo-japonaise et Alexandre est emporté par la tuberculose). La relation étroite que Kandinsky entretient avec la Russie n’est pas laissée de côté et l’importance que son pays natal joue dans ses gravures, ainsi que l’omniprésence du thème sacré dans son œuvre font l’objet d’analyses. C’est un fait bien connu que Kandinsky, par ses écrits théoriques, occupe une place importante dans la modernité picturale. L’artiste résume ses découvertes concernant les couleurs dans un schéma (p. 218-219) que Sers met en mots. Quand le jaune évoque la trompette, le bleu dépeint la profondeur, le blanc est le silence d’avant la naissance, le vert la tranquillité et le noir la résonance intérieure. Avant de se pencher sur le Blaue Reiter, Sers détaille les projets de théâtre de Kandinsky, qu’il considère comme un inventeur du théâtre abstrait. Selon lui, le théâtre est la synthèse dynamique de tous les arts, qu’il réunit en une totalité dynamique ; ses pièces sont ainsi des compositions destinées à fondre tous les éléments qui le composent dans le spirituel.

 

         Obligé de quitter l’Allemagne au moment de la déclaration de guerre, Kandinsky pensait retourner en Russie pour un court laps de temps, persuadé comme tous que la guerre sera l’affaire de quelques mois. En juin 1919, il est le directeur du musée de la culture picturale de Moscou, institution à la conception courageuse où les œuvres ne sont pas présentées de manière chronologique mais selon l’évolution des formes ; c’est Kandinsky qui en écrit le programme. Sur l’invitation de Walter Gropius, il part comme représentant de l’Académie pour établir des liens entre les élèves soviétiques et européens au Bauhaus : ce voyage, il l’entreprend avec Nina et il ne reverra plus jamais la Russie. Sers s'attarde sur ses liaisons amoureuses mouvementées, notamment avec Gabriele Münter, qui lui fait d’immenses difficultés à lui rendre ses œuvres au moment de son retour en Allemagne, ou encore l’amitié forte qu’il entretient avec Paul Klee, son voisin du Bauhaus. Ces remarques biographiques contribuent à nuancer, chez Kandinsky, l’image d’un froid théoricien.

 

         À nouveau poussé par les premiers signaux de la guerre, Kandinsky émigre en France. Marcel Duchamp s’emploie à l'introduire et à l’installer en lui trouvant même un appartement. Sers insiste sur la parenté entre Kandinsky et Duchamp, en particulier liée à l’importance du texte dans leur œuvre respective - les poèmes chez Kandinsky et les notes chez Duchamp - et, pour les deux artistes, d’une œuvre autour de laquelle s’articule l’ensemble de leur travail : pour l’un, l’album Résonance, pour l’autre, Le Grand Verre (La Mariée mise à nu par ses célibataires, même). Malgré les soutiens qu'il a (et le fait qu’il retrouve des émigrés russes en France comme Mikhail Larionov et Natalia Gontcharova ou encore Marc Chagall), son nouvel exil s’avère compliqué. Jusqu’en 1938, il espère toujours rentrer en Allemagne, car il n’a pas la reconnaissance qu’il serait en droit d’attendre : Du Spirituel dans l’art n’est pas traduit en français. En outre, l’influence dominatrice de Picasso sur la scène artistique parisienne amène une partie du public à considérer l’abstraction de Kandinsky comme une énième émanation du cubisme.

 

         En somme, Wassily Kandinsky. La grande aventure de l'art abstrait, qui s'ajoute à une bibliographie bien fournie, comporte un certain nombre de redites, dues au souci d'exhaustivité. Néanmoins, la richesse des informations, la qualité des reproductions, le choix même des images et la narration extrêmement précise distinguent ce livre parmi les monographies consacrées à l’artiste.