Schmidt, Klaus : Le premier temple. Göbekli Tepe, 420 p., 14.0 x 20.5 cm, ISBN : 978-2-271-08160-5, 29 €
(CNRS Editions, Paris 2015)
 
Compte rendu par Béatrice Robert, Université Toulouse Jean Jaurès
(bealithic@yahoo.fr)

 
Nombre de mots : 2439 mots
Publié en ligne le 2016-10-31
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2715
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          L’ouvrage posthume intitulé Le premier temple – Göbekli Tepe de Klaus Schmidt, daté de 2015 est la traduction par Thérèse Guiot-Houdart de la troisième édition allemande de Sie Bauten die ersten Tempel (2007), l’auteur étant décédé le 20 juillet 2014. Il s’agit d’un écrit de 416 pages dont l’épilogue est extrait de l’édition anglaise de 2012. Véritable témoignage de terrain, l’auteur y restitue, pas à pas, le travail réalisé sur le site de Göbekli Tepe (Turquie) depuis la première prospection menée en 1994 jusqu’à la campagne de 2006, suivant ainsi une trame linéaire et chronologique de présentation du site.

 

         Le début de l’ouvrage est assez surprenant car il rend compte d’un avant-propos, d’une préface et d’un avertissement écrits à différents moments. Il s’ouvre sur un cliché du découvreur et sur quelques mots émouvants de sa femme qui évoque leur première rencontre et la disparition de l’auteur. Il se poursuit par une préface écrite par Jean Guilaine (Collège de France) encore sous l’émotion du décès de Klaus Schmidt. L’auteur y souligne alors l’étonnement que la découverte du site a suscité dans la communauté scientifique, dès 1995, et revient sur la démarche adoptée par le découvreur pour faire apprécier le livre au public, qu’il souhaite le plus large possible. L’introduction se termine enfin par un avertissement de l’auteur lui-même expliquant sa démarche intellectuelle et l’avancée de ses réflexions. Suivent alors cinq chapitres de tailles inégales traitant de l’ensemble de la période Néolithique au Proche-Orient. Les deux premiers sont un rappel des anciennes découvertes faites dans la région, des terminologies employées dans le vocable archéologique ainsi que du découpage chronologique ; les trois autres sont focalisées sur les différents niveaux de Göbekli Tepe et s’attachent à détailler les bâtiments exhumés ainsi que leurs décors et à en expliquer la ou les signification(s). L’ouvrage se termine par un épilogue, une bibliographie, des crédits, un index et des remerciements.

 

         Dans son premier chapitre, Klaus Schmidt explique brièvement les conditions dans lesquelles la fouille de Göbekli en 1994 a débuté. Il raconte, non sans un certain amusement et une certaine ironie, sa prospection pédestre inaugurale, ses observations et ses tâtonnements sur le terrain, de même que sa première rencontre avec la population autochtone qui formera une partie de son équipe. Il propose ensuite un tableau poétique du site en soulignant que celui-ci, déjà « prédestiné » était marqué visuellement par un arbre solitaire poussé sur un monticule, au milieu d’une aire basaltique recouverte de silex et de piliers en formes de T. Il livre enfin, sur un ton assez lyrique, quelques éléments du cadre géographique et transporte le lecteur au milieu de la ville d’Urfa, haut-lieu historique alors méconnu.

 

         Le second chapitre est consacré aux premiers sites préhistoriques et à leur chronologie, préambule obligé pour pouvoir contextualiser le site de Göbekli. L’auteur rappelle la manière dont la périodisation préhistorique a vu le jour, en citant les acteurs principaux de la recherche depuis Winckelmann, et met en garde le lecteur contre la surinterprétation à connotation religieuse, en prenant pour exemple la fouille de Jéricho. Il revient sur l’effet ressenti par ses contemporains, lors de la découverte faite par Kathleen Kenyon, d’un épais mur en pierre (rapproché à tort d’évènements relatés dans la Bible), de niveaux néolithiques témoignant pour la première fois de l’existence d’un néolithique précéramique (Natoufien, PPNA, PPNB), mais aussi de crânes surmodelés, pratique funéraire alors inconnue. À ce sujet, il renvoie le lecteur aux sites d’Aïn Ghazal et de Nahal Hemar où des pratiques semblables ont pu être observées.

 

         Dans un second temps, il aborde la notion de sédentarisation et le concept de « Révolution néolithique » émis par Gordon Childe. C’est l’occasion de s’arrêter sur les premières recherches du couple Braidwood dans les confins des Hilly Flanks, zone géographique qui aurait vu se développer cette sédentarisation, et de noter que Göbekli était mentionnée dès leurs premières prospections.

 

         Dans un troisième temps, il passe en revue plusieurs sites phares du Néolithique : Çatal Höyük avec son architecture agglutinante et son riche répertoire iconographique ; Çayönü et ses architectures variées (grill-plan, cell-plan, skull-building ou encore Terrazzo building) ; Nevalı Çori avec ses larges bâtiments en pierre, ses dalles monumentales sculptées ou encore ses « mâts totémiques » ; Gürcütepe site fouillé en parallèle de Göbekli. Tous ont préparé la fouille de Göbekli et nourri ses réflexions ainsi que ses résultats.

 

         Les cadres étant posés, Klaus Schmidt entame son troisième chapitre sur un constat personnel qui lui sert de postulat : les populations néolithiques ont une « orientation religieuse » évidente et nombre de vestiges en témoignent. C’est avec cette idée qu’il rentre dans le vif du sujet et invite le lecteur à le suivre, pas à pas, vers le niveau III de Göbekli. L’auteur commence par rappeler le contenu des découvertes de surface (haut-relief avec reptile, tête et figures humaines, figure ithyphallique, éléments sculptés animaliers…), qui, toutes, annoncent la richesse et l’importance symbolique du site. Ensuite, il se déplace sur chaque zone explorée du Tepe et démontre qu’il s’agit d’un vaste complexe doté d’une carrière de pierre comportant encore des éléments in-situ, d’un atelier de préparation et/ou finition de blocs ou encore d’un « Temple du Rocher ». Enfin, il s’arrête longuement sur les vestiges architecturaux concentrés dans l’aire de fouille principale, objets de son livre. Il s’agit de quatre ensembles monumentaux nommés Enceintes A, B, C et D, dotés d’un abondant et riche décor sculpté. La monumentalité, l’ornementation sculptée ainsi que la spectaculaire iconographie étonnent le lecteur qui va pénétrer dans chaque bâtiment et revivre la découverte aux côtés de l’auteur.

 

         L’enceinte A, Bâtiment aux Piliers Ornés de Serpents, regroupe un ensemble de cinq piliers dont trois représentant des serpents, des serpents et quadrupèdes associés, un taureau, un renard ou encore une grue. Elle est datée de 8900-8800 av. J.-C. L’enceinte B ou Bâtiment aux Piliers Ornés d’un Renard se distingue par un ensemble de neuf piliers dont deux placés au centre de la structure, face à face, et comportant un décor sculpté de renard bondissant. Un autre pilier (16) se caractérise par la présence d’un phallus sculpté, un autre encore (le 6) par une représentation étrange pouvant s’apparenter à un animal reptilien/un léopard ou encore une parturiente aux dires de l’auteur. De telles figurations ne sont pas sans rappeler celles de Çatal Höyük. L’enceinte C ou Enclos des Sangliers est un ensemble de deux cercles auxquels s’ajoute un couloir d’accès dont l’entrée est marquée par un bloc monolithique en U dont la partie haute conserve un protomé de fauve. Neuf piliers ont été dégagés dans le premier cercle et quatre dans le deuxième. Ces derniers ne sont pas en reste car une tête de sangliers en ronde-bosse, des sangliers en bas-reliefs ou encore un fauve aux dents acérées sont identifiés. Enfin, l’Enceinte D est considérée par l’auteur comme un véritable « jardin zoologique  pétrifié ». Ce Bâtiment est aussi spectaculaire qu’il est parfaitement conservé. Il se caractérise par une riche iconographie que l’auteur détaille pilier par pilier (serpents, taureau, renards, araignées, lion ou léopard, ânes sauvages, oiseaux, bucrâne, signes géométriques, éléments humains et/ou anthropomorphes). Tous les éléments sont là, sous les yeux interrogateurs du lecteur, extraordinaires et inattendus. Entre tombes de type dakhmâ ou lieu de culte pour les morts, les tentatives et tentations d’interprétations sont nombreuses et l’esprit foisonne.

 

         C’est avec une multitude d’images en tête que le lecteur s’engouffre dans le chapitre 4 consacré justement à un essai d’interprétation de l’iconographie « Göbeklienne ». Entre signification et interprétation – Approche de l’iconographie et de l’univers de l’âge de la pierre, cette partie attendue avec impatience, ne répond malheureusement pas à la démarche exploratoire annoncée par l’auteur ; le lecteur reste sur sa faim. Tout en prévenant de la difficulté de comprendre des images aussi éloignées de nos référents culturels, l’auteur se prête au jeu dangereux qu’il dénonçait plus haut dans le chapitre 2. En amenant le lecteur à suivre son cheminement intellectuel, il en oublie qu’il est avant tout spécialiste du Néolithique oriental et que les réflexions, les théories, les sites… ne sont pas d’un accès évident au lecteur qui pourtant reste suspendu à ses lèvres. Il s’attache tour à tour aux observations de terrain, aux caractéristiques zoologiques et symboliques des animaux, il jongle avec différentes notions et concepts : idée de « mémoire culturelle » avancée par Jan Assmann ; pratiques chamaniques se trouvant dans diverses contrées du monde ; réflexions sur les sceaux de Sabi Abyad ou encore polissoirs de Tell Qaramel ; mention du Mont Du-ku, montagne sacrée de la mythologie sumérienne qui aurait vu naître des dieux ou encore hiéroglyphes égyptiens pour évoquer une possible syntaxe du langage figuratif de Göbekli, interprétation pour le moins inattendue.

 

         L’effet produit est celui d’une pensée entrecoupée, incohérente parfois et d’une grande frustration car le lecteur ressent bien le bouillonnement intellectuel de Klaus Shmidt, certaines de ses propositions sont alléchantes ; mais lui, en toute humilité ou par excès de prudence, ne se prononce pas ou ne tranche pas sur l’interprétation du niveau III.

 

         Sans transition, l’auteur ouvre un cinquième chapitre par une visite des niveaux supérieurs (I et II) datés du Néolithique plus récent et par une énumération de vestiges. Il commence par rappeler que les premières Enceintes A, B, C et D du niveau III sont recouvertes volontairement au cours du PPNB, que le niveau II comporte de nombreux vestiges architecturés, mais qu’en revanche le niveau I, bien qu’identifié, reste dépourvu de construction.

 

         De la même façon qu’il a présenté le niveau III, il conduit le lecteur sur le terrain et le fait pénétrer dans le niveau II pour lui faire remarquer que l’architecture circulaire est délaissée au profit de la forme quadrangulaire, au type agglutinant avec tout de même la conservation et l’utilisation de piliers sculptés. Parmi l’ensemble des découvertes, il révèle la présence d’un bâtiment exceptionnel dont il donne le détail. Il accompagne alors le lecteur/visiteur à l’intérieur d’une pièce carrée dépourvue d’entrée et contenant quatre piliers ornés de fauves bondissants placés au milieu de la pièce. Puis, il focalise son regard sur un aménagement inespéré, une sorte de petite plateforme surhaussée à l’aide de dalles et marquée par un dessin incisé de femme présentant une macronymphia ou une parturiente en position d’accouchement. Là encore, le répertoire iconographique n’est pas sans rappeler celui de Çatal Höyük et l’ordonnancement de la pièce celui d'un lieu de culte, terme que l’auteur lui-même utilise pour qualifier le site dans son ensemble. Il va même jusqu’à comparer Göbekli à une amphiktyonia. Pour en arriver à une telle interprétation, l’auteur reconsidère le concept de religion à la lumière des récentes données archéologiques sur les cultes des crânes ; il s’interroge sur l’idée de rassemblement, de travail collectif pour expliquer la présence d’œuvres « mégalithiques », sur le phénomène de passage du village à la ville ou plutôt du sanctuaire à la ville en citant Lewis Mumford. Là encore, le lecteur émerveillé attend une réponse aux interrogations de l’auteur.

 

         Malheureusement, l’ouvrage s’achève par un épilogue qui rappelle brièvement les dernières découvertes faites sur le site entre 2005 et sa disparition sans proposer d’interprétation claire et arrêtée. Il nous fait part de nouveaux vestiges spectaculaires (le pilier 43 retrouvé dans l’Enceinte D et le pilier 27 mis au jour dans l’Enceinte C), de leur iconographie ainsi que de leur qualité technique et d’exécution ; il donne également des pistes d’interprétation de l’ensemble du site à la lueur des derniers éléments observés. Il évoque enfin la présence de petit mobilier archéologique dont des figurines en calcaire, mais cette partie reste sommaire.

 

         Au terme de cette lecture, que retenir de l’ouvrage de Klaus Schmidt ? Entre carnet de bord, autobiographie et rapport d’opération, il est difficile de se prononcer car le livre proposé par l’auteur est un peu tout à la fois. La particularité de cette version, sortie en 2015, tient malheureusement au décès de l’auteur qui a fortement attristé le monde de l’archéologie orientale. Sa disparition a été vécue comme une perte irremplaçable par ses collègues et amis.

 

         Ce livre, s’il présente des défauts structurels (inégalités des chapitres, sauts spatio-temporels, interprétations placées entre deux chapitres consacrés à l’énumération des découvertes, certaines longueurs dans les descriptions ou encore des interprétations incomplètes ou parfois « tirées par les cheveux ») est un témoignage considérable du travail effectué par l’auteur. C’est également un apport scientifique indiscutable sous la forme de résultats bruts. C’est surtout un ouvrage d’une grande humanité et humilité dont on aurait aimé connaître la suite. Klaus Schmidt, et cela est bien précisé au début de l’ouvrage, s’était donné pour objectif de faire partager ses découvertes, ses émotions et ses interrogations à un large public afin de faire connaître le somptueux et spectaculaire site de Göbekli à tout un chacun. Pour cela, il avait adopté un discours simple et sans prétention, celui du guide qui s’adresse au visiteur. Il avait rajouté sa touche personnelle et non la moindre, son enthousiasme et sa gentillesse. La promesse de l’auteur de faire vivre son aventure est ici parfaitement atteinte car le lecteur suit l’archéologue comme Agatha Christie suivit Max Mallowan dans ses missions. Le chemin parcouru est parsemé de paysages, d’anecdotes, de sourires et de discussions que l’on espère voir se poursuivre.

 

 

 

SOMMAIRE

 

Avant-propos (7)

Carte (8)

Préface (9)

Avertissement (17)

 

I.Une (re)découverte (23)

L’arbre aux vœux (25)

Urfa – Une ville et un pays (30)

 

II.Découvertes, chercheurs, termes techniques (41)

Le système des trois périodes, l’âge de la pierre polie et le choc de Jéricho (42)

Le Croissant Fertile et ses « Hilly Flanks » (67)

Çatal Höyük – Encore une « ville » du Néolithique (77)

Çayönü – Naissance prématurée d’Héphaïstos ? (91)

Nevalı Çori – Dans la vallée de la peste (99)

Gürcütepe et la naissance d’un nouveau projet de recherche (122)

 

III.Göbekli Tepe (135)

La montagne « ventrue » (137)

L’Enceinte A – Le Bâtiment aux piliers ornés de serpents (163)

L’Enceinte B – Un Stonehenge mésopotamien : le Bâtiment aux piliers ornés d’un renard (185)

L’Enceinte C – Dans l’Enclos des sangliers (211)

L’Enceinte D – Un zoo de pierre (236)

 

IV.Entre signification et interprétation – Approche de l’iconographie et de l’univers de l’âge de la pierre (271)

L’animal et sa représentation dans l’Orient ancien (273)

Le mémoire culturelle et les « pistes des rêves » néolithiques (285)

 

V.Les niveaux les plus récents de Göbekli Tepe et la fin du sanctuaire des chasseurs (327)

Les constructions plus récentes et le Bâtiment aux piliers ornés d’un lion (329)

Quand le chasseur eut besoin de l’agriculteur – Hypothèses pour un sanctuaire du premier âge de la pierre polie (350)

 

Göbekli Tepe – Fouilles récentes et réflexions.

Un épilogue (371)

 

Bibliographie générale (395)

Crédits (407)

Index général (409)

Remerciements (415)