Kruta, Venceslas : Le monde des anciens Celtes, 15,5 x 22 cm,
400 p., 150 cartes et ill. en noir et blanc, ISBN : 978-2-36747-012-2, 19 €
(Yoran Embanner, Fouesnant 2015)
 
Compte rendu par Clémentine Barbau, Université de Strasbourg
(barbau.clementine@hotmail.fr)

 
Nombre de mots : 1191 mots
Publié en ligne le 2016-09-29
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2725
Lien pour commander ce livre
 
 

 

          Cet ouvrage destiné à un large public s’annonce comme une version mise à jour et en français des précédents travaux de l’auteur, spécialiste de la civilisation et de l’art celtique Venceslas Kruta. Il s’inscrit dans une tradition de recherche très dense, marquée, d’une part, par les grandes expositions de Venise en 1991 ou plus récemment celles de Berne (2009) et de Völklingen (2010-2011) et d’autre part, par de nombreux ouvrages du même auteur, dont certains ont été primés[i] et restent des classiques pour qui s’intéresse à l’histoire des Celtes. On y retrouve cette approche originale, qui est celle du prisme de l’art celtique, véritable marque de fabrique de l’auteur, pour aborder les différents aspects de cette civilisation et qui, néanmoins, confère à l’ouvrage un relief particulier qui sort du simple cadre des manuels d’histoire.

 

         Une double lecture est permise par l’adjonction au texte principal de séquences intitulées « Matériaux et documents », offrant des agrandissements richement illustrés sur certains points particuliers, tels que la tombe de Hochdorf, le mobilier de la tombe de Reinheim, la résidence aristocratique de Paule, l’artisanat celtique ou l’iconographie monétaire. Ces excursus qui, de prime abord, pourraient venir perturber le lecteur dans son cheminement de l’histoire des Celtes, ne restent pas moins des éclairages enrichissants et concrets sur l’évolution de la culture matérielle, nécessaires à la compréhension globale de cette civilisation.

 

         Après un avant-propos fournissant les explications nécessaires à sa lecture, ainsi qu’une chronologie sommaire des grands événements de l’Histoire et de la Protohistoire, l’ouvrage est construit en sept chapitres qui, à l’exception du premier, diachronique, suivent une progression chronologique depuis la question de l’origine des peuples celtes (chapitre 2) jusqu’aux influences celtiques sur la civilisation européenne (chapitre 7).

 

         En guise d’introduction historiographique, le premier chapitre reprend brièvement les étapes de la recherche sur les Celtes, depuis les premières mentions dans les œuvres littéraires du XVIe siècle, à l’essor des recherches au XIXe siècle et jusqu’aux dernières avancées de l’archéologie ; les différents clichés sur ces populations sont alors passés en revue, attestant de l’évolution de leur image et de ce fait de la difficulté à la définir clairement. Souvent appréhendés par rapport aux peuples méditerranéens, il faut attendre le début du XXe siècle pour que les chercheurs prennent de la distance avec ces traditions et les considèrent comme « manifestations originales d’un système différent, donc sans équivalences simples » (p. 27). La problématique qui occupera l’ouvrage est dès lors posée et porte sur l’identité des Celtes. À ce propos, les notions de culture et de langue sont abordées comme des jalons méthodologiques, dont le lecteur pourra profiter au fil des pages du volume.

 

         Le deuxième chapitre, précédé par une carte de la civilisation celtique, s’ouvre sur les questions récurrentes de l’origine et de l’expansion des Celtes et sur le réexamen de la théorie migrationniste. Puis, l’auteur développe la situation sociale des VIIe et VIe siècles, caractérisée par la naissance d’une élite princière, reconnaissable par des tombes monumentalisées et un mobilier fastueux, composé entre autre d’un char d’apparat, mais aussi de vaisselle importée de Grèce ou d’Italie (Hochdorf, Magdalensberg) ; l’habitat hallstattien y est également évoqué. Enfin, les transformations du Ve siècle avant J.-C. et l’émergence de la culture laténienne sont développées. Une importante partie est consacrée aux caractéristiques de l’art de cette période – spécialité de l’auteur : ses origines, inspirations et symboliques y sont richement décryptées et ses évolutions stylistiques décrites avec force précisions, en se fondant sur plusieurs chefs-d’œuvre de l’art celtique ; l’intérêt des interludes illustrés « Documents et matériaux » prend ici tout son sens, celui de guider le lecteur dans les subtilités méandreuses de l’art laténien.

 

         La question des Celtes en Italie est traitée dans le troisième chapitre. Quelques précisions chrono-culturelles situent les événements, puis l’auteur revient sur les développements de l’art celto-italique et ses influences sur l’art laténien des IVe et IIIe siècles, largement influencé par ce passage en Italie. Les décors de plusieurs objets emblématiques sont dessinés dans le détail et décryptés, tels que les fourreaux de Moscano di Fabriano et Filottrano, le casque d’Agris ou les fibules de Duchcov ; le lecteur pourra retrouver les photographies couleurs de ces œuvres dans l’ouvrage de 2010[ii].

 

         Après les Celtes Transalpins, les mouvements migratoires vers le Danube et les Balkans sont examinés dans le chapitre 4, sur le même schéma, alternant indications historiques et constatations archéologiques sur la diffusion des objets et l’évolution de l’art celtique, avec des descriptions d’œuvres telles que la cruche de Brno ou le casque de Ciumesti.

 

         L’imposant chapitre 5 est dédié aux oppida des IIe et Ier siècles avant J.-C. L’origine de ces centres urbains, si souvent débattue[iii], est à nouveau examinée et plusieurs hypothèses complémentaires sont exposées : une influence d’Italie, la structuration des activités économiques, les menaces externes nécessitant une concentration des habitats. Les fonctions de ces sites, la société celtique des deux derniers siècles, l’art et l’artisanat sont exposés très brièvement ‑ l’on se référera aux travaux d’Olivier Buchsenschutz pour plus de détails[iv]. En revanche, les transformations de la partie orientale de la zone celtique, ainsi que l’Hispanie constituent des passages originaux, rarement traités dans la littérature francophone.

 

         Enfin, l’auteur s’intéresse également aux Îles britanniques, souvent délaissées par les études traditionnelles, au profit des Celtes continentaux. La question de l’ethnique des populations de Bretagne, ainsi que l’origine des Celtes insulaires et les contacts avec les populations de Méditerranée, mais aussi avec l’Europe tempérée ouvrent ce chapitre 6. Ces différents contacts ont nécessairement influé sur le développement d’un art singulier dont les productions sont bien décrites par l’auteur, avec plusieurs exemples à l’appui. La situation originale de l’Irlande est également décrite, en parallèle des cycles légendaires.

 

         L’ouvrage se termine avec les héritages littéraires, linguistiques, artistiques celtiques, comme éléments fondateurs dans la construction des civilisations européennes du Moyen Âge à nos jours.

 

         En conclusion, cette riche publication offre les réflexions actualisées d’un spécialiste international du Monde des Anciens Celtes, Venceslas Kruta, abondamment alimentées par les dernières découvertes archéologiques. Le point fort de cet ouvrage réside sans conteste dans les descriptions très complètes des chefs-d’œuvre de l’Art celtique, mis en exergue par des dessins de grande qualité. Facilement accessible, ce travail constitue une belle synthèse pour les spécialistes, aussi bien que pour le grand public.

 

 


[i] Rappelons que V. Kruta a obtenu le grand prix d’Histoire de l’Académie française et le prix Estrade-Delcros de l’Académie des inscriptions et Belles-Lettres pour son ouvrage Les Celtes, histoire et dictionnaire des origines à la romanisation et au christianisme, Paris, 2000

[ii] V. Kruta, Les Celtes, Paris, 2010

[iii] Nous renvoyons aux travaux de S. Fichtl et notamment La ville celtique : les oppida de 150 av. J.-C. à 15 ap. J.-C., Paris, 200

[iv] Dernièrement O. Buchsenschutz (dir.), L’Europe celtique à l’âge du Fer (VIIIe-Ier siècles), Paris, 2015