AA.VV. : Inde. Bijoux en or des collections Barbier-Mueller, L. Mattet éd., (articles de U. R. Bala Krishnan, O. Untracht, C. Levin), catalogue d’exposition, Toulouse nov. 2004-mars 2005, et musée Jacques Chirac, Sarran, 15 décembre 2007 - 15 juin 2008, 22x30 cm, 174 p., 18 fig. en nb, 103 fig. couleur, Somogy éditions d’art - Musée Barbier-Mueller, Paris - Genève 2004, 29 € , ISBN 9782850568213
(Somogy, Paris 2007)
 
Compte rendu par Gérard Nicolini
(Gerard.Nicolini@wanadoo.fr)

 
Nombre de mots : 1574 mots
Publié en ligne le 2009-09-26
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=273
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    Ce bel ouvrage présenté par Laurence Mattet, directrice du musée Barbier-Mueller de Genève, concerne l’exposition de la collection du musée de bijoux d’or de l’Inde du Sud des XIXe–XXe siècles, aux Jacobins de Toulouse en 2004-2005 (l’exposition a été présentée avec le même catalogue au musée Jacques Chirac de Sarran, Corrèze, en 2007-2008).

 

    La première partie synthétique comprend quatre chapitres traités par les trois auteurs. Mme Bala Krishnan, spécialiste incontestée de la bijouterie d’or indienne*, a rédigé le premier chapitre et la deuxième partie constituée par le catalogue. Cet auteur explique la rareté des bijoux anciens par les refontes, les guerres et les pillages. On aura donc recours aux représentations nombreuses sur les sculptures et les peintures, illustrant les références littéraires. L’importance culturelle de la bijouterie d’or est considérable, en Inde comme ailleurs, depuis les origines. Celle-ci constitue non seulement la fortune personnelle des puissants et leur instrument de prestige, mais aussi la « garantie financière des épouses » qu’elles pouvaient monnayer à l’occasion. Elle appartient à la longue histoire des bijoux par ses multiples symboles protecteurs arrachés à la nature, aux minéraux et aux métaux, aux animaux et aux plantes, expressions des croyances qui y trouvent leur source.

Ainsi les dieux recevront en offrandes d’énormes quantités de bijoux décrits dans les inscriptions qui donnent d’ailleurs parfois sur les pièces-mêmes les noms de l’orfèvre et du propriétaire, le poids du métal précieux utilisé. Cependant, chaque bijou était consacré dans le but précis d’attirer les bienfaits de la divinité. S’il est difficile de faire le départ entre ceux des dieux et ceux des puissants, on sait que les couronnes sont en principe réservées aux premiers.

 

    Particulièrement intéressante est la brève présentation des types faite par Mme Bala Krishnan : les parures de chevelure en trois mèches nattées symbolisant la trinité hindoue et les trois rivières de l’Inde, ou figurant les serpents symboliques : la fig. 31 montre une dame portant derrière sa tête une parure entièrement sertie, comprenant du haut en bas le disque solaire et le croissant lunaire, la fleur de pandanus et un superbe couvre-tresse (jadai nagam) tripartite terminé par trois pompons ; les multiples ornements d’oreille parfois insérés dans les lobes perforés, démesurément ouverts chez les plus riches ; les colliers masculins et féminins, parmi ces derniers les impressionnants tali ou colliers de mariage ; les brassards et les bracelets pourvus de chaînes serties qui rejoignent des bagues à chaque doigt, dans une disposition que l’on retrouve aux chevilles et sur les pieds.

 

    Le second chapitre est rédigé par Oppi Untracht qui apparaît depuis une cinquantaine d’années comme l’un des meilleurs spécialistes de la bijouterie et de ses techniques. Auteur de manuels fondamentaux sur le sujet (Metal techniques for crafts-men : a basic manual for craftsmen on the methods of forming and decorating metals, New York 1968 ; Jewelry concepts and technology, New York 1982), et plus récemment  sur la bijouterie indienne (Traditional jewelry of India, New York 1997, nouvelle édition 2008), il était tout indiqué pour aborder le caractère vernaculaire de celle-ci. Il traite d’abord de la bijouterie des temples, qui comprend d’abord les objets votifs faits de métaux précieux, argent et or, donnés par les fidèles, souvent les vieillards qui s’assurent ainsi une heureuse fin de vie et un passage agréable dans l’au-delà, mais surtout les parures des figures divines, dont l’auteur relève qu’elles ne sont pas toujours d’une grande qualité de pierres ou de facture – comme on le constate plus bas dans les colliers du catalogue – et souvent difficiles à dater du fait de la pérennité des techniques et styles anciens. Mais j’ajouterai qu’il s’agit là du caractère commun à bien des bijouteries traditionnelles perçu par l’œil du bijoutier moderne. Dans le temple, la contemplation – ratna darshana – de la parure divine est soumise à un droit élevé ou permise en échange d’une offrande. Enfin, la frontière peut paraître indécise entre la bijouterie des temples et celle des acteurs du théâtre à sujets religieux qui obéit à un code strict comme le maquillage outrancier qui l’accompagne.

    La bijouterie que portent les animaux n’est évidemment pas inattendue en Inde, accompagnée aussi souvent par un maquillage multicolore : ainsi apparaissent dans les processions, notamment les éléphants parés de coiffes en éventail, les défenses couvertes d’or et les chevilles pourvues de bracelets d’argent (fig. 49). On les retrouve naturellement figurés aussi sur les temples. Mais les animaux de trait, vaches, bœufs, buffles, chevaux ou chameaux peuvent aussi porter des bijoux en dehors de toute cérémonie. L’A. donne un résumé évocateur de toutes les façons de porter cette bijouterie et on soulignera la qualité des illustrations en couleur particulièrement expressives.

 

    Oppi Untracht était évidemment très attendu sur le sujet du troisième chapitre : l’orfèvre indien. Celui-ci s’inscrit généralement dans une caste héréditaire et dans une guilde garante de la qualité du travail à la manière de l’Europe ancienne. L’A. décrit utilement l’apprentissage et le fonctionnement des ateliers indépendants ou appartenant à des structures plus vastes et l’on a l’impression que les ateliers antiques ne devaient guère être très différents. Les illustrations, en partie déjà connues, renforcent encore cette impression : les outils (pinces, marteaux, ciselets, four, chalumeaux, etc.) et les gestes nous ramènent aux peintures de l’Égypte ancienne ou aux représentations de l’antiquité gréco-romaine.

 

    Cecilia Levin, spécialiste de l’orfèvrerie du sud-est asiatique est attachée à l’université de Harvard. Elle traite dans le quatrième chapitre de l’or javanais classique dans ses rapports avec l’Inde du Sud. Bien qu’il ne se trouve aucun bijou javanais dans la collection présentée (le musée Barbier-Mueller en possède au moins deux des XVIIIe-XIXe siècles, fig. 80-81), ce texte est du plus haut intérêt car il montre à quel point l’orfèvrerie javanaise a subi l’influence de celle de l’Inde et peut paraître un témoin de celle-ci, qui a pratiquement disparu aux époques considérées (VIIIe-XVIe siècles). Comme en Inde, on la connaissait aussi par les sculptures des temples, mais des découvertes récentes, spectaculaires comme celle du trésor de Wonoboyo (début du Xe siècle, musée de Djakarta), ont livré de remarquables objets d’or, comme ce grand brassard surchargé d’un décor au repoussé (fig. 71), des colliers à pendentifs en forme de griffes de tigre, coquillages et lingam (phallus) (fig. 73-76), etc.

 

    Le catalogue de la seconde partie présente 38 pièces de la collection, toutes d’or en totalité ou partie, toutes exceptionnelles, des XIXe et XXe siècles. Chaque notice donne la ou les matières, les dimensions, la provenance et la date, le n° d’inventaire du musée (on regrettera cependant l’absence du poids), une photo de qualité en couleur et généralement une photo en relation avec l’iconographie. La rapide description technique est impossible à vérifier sur les photos mais il semble que l’on y abuse du terme de « repoussé » pour caractériser le travail de la feuille d’or en relief, largement repris sur l’avers (au contraire précisément du repoussé) en ciselure et gravure. On notera aussi les nombreuses incrustations en serti clos, et plus rarement le décor rapporté de filigrane et de granulation, le filigrane à jour également. Les chaînes semblent très diverses, comprenant naturellement des chaînes-colonnes lissées, fréquentes en Orient en argent (ici en or). L’orfèvre indien y montre une habileté sans pareille issue d’une tradition millénaire, notamment dans les soudures souvent invisibles.

    Les bijoux du catalogue sont groupés par catégorie. La couronne mukuta reproduite sur la couverture de l’ouvrage est assez typique de cette bijouterie largement inspirée par la mythologie : Shiva et son épouse sur leur taureau accompagnés de leurs fils et d’autres dieux dans un décor où l’horror vacui rassemble des thèmes végétaux et géométriques. Les armures divines votives en modèle réduit sont très originales comme les parures de cheveux déjà signalées. Un peigne représente l’aventure de Krishna et les jeunes filles nues. Il date du XXe siècle mais est d’une facture qui pourrait être largement plus ancienne. Deux ornements d’oreille mêlent la mythologie et des formes géométriques qui rappellent la bijouterie contemporaine occidentale. Une paire à anneau à fermoir et pendentif pyramidal, décorée de filigrane et granulation s’inscrit au contraire dans une tradition millénaire comme cette autre paire discoïde qui juxtapose des tresses à deux fils contrariées et des granulations de plusieurs calibres. Les colliers sont plus spectaculaires encore ; avec les mêmes techniques, on y retrouve la mythologie et des thèmes végétaux. Sur l’un la tête du kirtimukha, le monstre qui se dévore lui-même, énorme et hideuse, est éminemment protectrice. D’autres sont offerts à la jeune fille le jour de son mariage, la protégeant et restant son bien. Les plus précieux sont garnis d’émeraudes serties ou non, de diamants, de rubis, de perles et d’émail. Les brassards et bracelets reprennent les mêmes techniques. Sur l’un d’eux des lignes de triangles granulés opposés nous ramènent encore à la tradition millénaire.

 

    Malgré quelques défauts signalés plus haut, cet ouvrage est d’un très grand intérêt pour l’amateur de bijoux en général. Mais ces pièces magnifiques ont aussi le mérite pour l’historien de la bijouterie de lui fournir la preuve de la persistance de bon nombre de techniques anciennes et d’une symbolique, malgré de nombreux thèmes spécifiques, dont le rôle protecteur apparaît commun à toutes les bijouteries traditionnelles à travers les âges.

 

 

 

 

 

* On consultera : U.R. Bala Krishnan, M. Sushil Kumar, Dance of the Peacock : jewellery traditions of India, New Dehli 1999 ; U.R. Bala Krishnan, Jewels of the Nizams, Bombay 2001.