Biron, Isabelle : Émaux sur métal du IXe au XIXe siècle. Histoire, technique et matériaux. 21,5 x 28,5 cm, 480 p., 500 ill., ISBN : 978-2-87844-186-4, 90 €
(Editions Faton, Dijon 2015)
 
Compte rendu par Greta Kaucher
(greta_kaucher@yahoo.fr)

 
Nombre de mots : 1874 mots
Publié en ligne le 2017-10-25
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2737
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          Sous la férule scientifique d’Isabelle Biron, responsable des études sur le verre au Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France, se sont réunis sept spécialistes des émaux cloisonnés et peints : Béatrice Beillard, Restauratrice des musées de France, spécialiste des émaux et de la céramique ; Michèle Bimbenet-Privat, Conservateur général au département des Objets d’art du musée du Louvre ; Thierry Crépin-Leblond, Conservateur en chef du patrimoine, Directeur du Musée national de la Renaissance, Château d’Écouen ; Jannic Durand, Conservateur général du patrimoine, Directeur du département des Objets d’art du musée du Louvre ; Véronique Notin, Conservateur en chef du patrimoine, Directrice du musée des Beaux-Arts de Limoges ; Élisabeth Taburet-Delahaye, Conservateur général du patrimoine, Directrice du musée national du Moyen Âge et des thermes de Cluny et Anne Dion-Tenenbaum, Conservateur en chef du patrimoine au département des Objets d’art du musée du Louvre, tous auteurs de plusieurs publications sur le sujet.

 

         Avec une remarquable rigueur, les auteurs se sont tenus à une ligne éditoriale, scientifique et historique diachronique, sans perdre de vue l’objectif pédagogique manifeste de la publication. Les travaux d’investigation technique développés dans cet ouvrage constituent les résultats de plus de vingt ans de recherche d’Isabelle Biron, comme le rappelle dans la préface Isabelle Pallot-Frossard, Directrice du C2RMF. 

 

         L’œuvre débute par un regard croisé sur l’histoire de l’art à travers les émaux sur métal en Occident. S’étendant sur l’étude de près d’un millénaire de l’art des émaux sur métal, depuis l’an 1000 environ jusqu’au XIXe siècle, à travers toutes les techniques d’exécution de ces remarquables créations de l’art du feu, cette œuvre collective examine plusieurs points. Tout d’abord, les émaux cloisonnés du XIe siècle en avant, jusqu’au début du XVe siècle, produits par des orfèvres-émailleurs, puis, avec l’évolution des techniques à travers le temps et dans l’ordre chronologique de l’apparition de celles-ci : émaux cloisonnés, émaux pseudo-champlevés, émaux champlevés, à ceux dits de plique, puis à ceux de basse-taille et aux émaux en ronde-bosse. Ensuite sont étudiés les émaux peints de Limoges, produits par des émailleurs à un âge où ce métier se distingue et se détache de l’ancien, et à l’un des moments glorieux de la Renaissance en France, du XVIe au début du XVIIe siècle. Un regard pertinent est porté à la renaissance des émaux peints au XIXe siècle, avec sa cohorte de grands créateurs et virtuoses, dont certains sont devenus de grands faussaires également, produisant des œuvres d’une incomparable perfection technique et artistique, ayant leurré de grandes institutions muséales et collectionneurs. Cette vaste synthèse est centrée sur l’histoire et l’évolution de cet art en France, en établissant des parallèles avec Byzance, la Lotharingie et l’Espagne. Fruit d’une vision encyclopédique qui joint l’histoire de l’art, la physique et la chimie, ce livre monumental donne de nombreux et précieux renseignements de laboratoire, dont certains inédits jusqu’ici.

 

         Suit une étude technique exhaustive, faisant appel à plusieurs disciplines connexes, avec les résultats scientifiques obtenus en laboratoire, grâce notamment à l’archéométrie, à l’analyse chimique élémentaire du verre, à l’analyse par faisceaux d’ions sur les œuvres, diffraction des rayons X, microscopie électronique à balayage, microscopie électronique en transmission, radiographie et émissiographie X, à la spectroscopie Raman[1] des matériaux constituant les émaux : verres, pigments, métaux, etc., qui contribuent à la datation et à l’authentification des émaux. Les auteurs ne se départissent jamais de la rigueur scientifique tout en conservant une grande clarté dans l’exposition des procédés. La datation des pièces est établie par méthode comparative opérée grâce au rapprochement de la teneur en plomb ou en arsenic des émaux, avec une base de données dont les patrons chronologiques sont des œuvres datées ou bien situées chronologiquement par l’historiographie.

 

         Une place est donnée dans l’œuvre à la caractérisation de la production de verre avec l’analyse méthodique des matériaux employés (à l’aune des textes primitifs fondateurs), verres opaques à l’antimoine, dorure sur verre, verres transparents, colorés, translucides, etc., déclinés à l’infini par la souplesse de ses propriétés intrinsèques, amorphe, flexible lors de la transition vitreuse, capable d’embrasser toutes les formes en passant de l’état liquide à l’état solide sans toutefois se cristalliser, permettant à l’artiste et au praticien verrier de façonner à chaud toute la gamme de la création artistique à laquelle se prête merveilleusement le verre. Un regard est porté aux causes et aux mécanismes d’altération et de dégradation des œuvres selon les milieux de conservation, air ambiant ou atmosphère humide, analyse de la microstructure du verre et des propriétés physico-chimiques de celui-ci pour mieux cerner les paramètres d’une conservation idoine.

 

         Isabelle Biron apporte des vues analytiques et techniques nouvelles sur les émaux en général, avec la synthèse de ses recherches au laboratoire du C2RMF appliquées avec maestria sur neuf productions d’émaux sur métal datant du IXe au XIXe siècle. Ces pièces témoins offrent l’avantage de présenter un échantillon de la presque totalité des différentes techniques d’émaillerie pratiquées en Occident. Forte de cette expérience et de cette connaissance, son travail doit être salué avec la reconnaissance due à ceux qui font bouger durablement les frontières du savoir en matière d’objets d’art. L’autre grand mérite de cet ouvrage est celui de regrouper dans un seul corpus des données historiques et scientifiques à jour, ainsi qu’un ensemble conséquent de résultats de recherches en grande partie déjà publiés dans de nombreuses revues spécialisées et catalogues d’expositions difficiles d’accès aux lecteurs.

 

         Cette synthèse permet enfin de porter un regard nouveau sur les acquis auparavant formulés, elle consent également de nouvelles propositions et interprétations et des corollaires audacieux. L’ouvrage a le grand mérite de rendre parfaitement abordable l’approche scientifique des émaux sur métal et l’approche historique à un lectorat curieux et à un autre éclairé, constitué par la communauté scientifique s’intéressant aux arts du feu. Enfin, c’est le premier à présenter une étude de laboratoire sur les émaux byzantins du XIe et XIIe siècle, dont les influences réciproques entre Orient et Occident dans la technique des émaux cloisonnés sur or sont attestées.

 

         Les émaux d’orfèvres n’ont pas bénéficié d’études de laboratoire car ils seront au cœur de recherches futures dont Isabelle Biron publiera les résultats ultérieurement. C’est également le cas de la production émaillée des XVIIe et XVIIIe siècles, très peu représentée dans la seconde partie. La préface rédigée par Christiane Naffah, quoique très pertinente et bien documentée, glisse cependant vers un ton quelque peu laudatif qui nuit à la réception de celle-ci. La mise en page de cet ouvrage est assez dense, un petit espacement (6 points) entre les paragraphes aurait permis une lisibilité plus agréable. Enfin, un index alphabétique des noms propres manque cruellement. Ce défaut est racheté par des vues scientifiques claires et d’une grande exigence professionnelle, dictées par un savoir remarquable.

 

         En somme, cet ouvrage de synthèse richement illustré de 500 images photographiques en couleurs a le mérite d’offrir un vaste panorama de l’art de l’émaillerie religieuse et profane en Occident, de son évolution et des innovations techniques et artistiques, avec une mise en perspective riche et rigoureuse, servie par des techniques de laboratoire parmi les plus novatrices et efficaces, dévolues à cet art majeur.

 

 

Annexe

 

          L’ouvrage est divisé en deux parties, suivies de huit annexes et d’une bibliographie exhaustive. La première partie (80 p.) renferme l’Histoire des émaux d’Occident et de Byzance par ordre chronologique : L’art de l’émail en Occident depuis l’origine jusqu’au XVe siècle (É. Taburet-Delahaye) ; Les émaux byzantins, IXe-XVe siècle (J. Durand) ; Les premiers émaux peints limousins, fin XVe-début XVIe siècle (V. Notin) ; L’émaillerie peinte à Limoges du XVIe au XVIIIe siècle (T. Crépin-Leblond) ; Les émaux d’orfèvres, XVIe-XVIIIe siècle (M. Bimbenet-Privat) et La renaissance de l’émail au XIXe siècle (A. Dion-Tenenbaum).

 

         La seconde partie (qui compte 270 p.), due à Isabelle Biron, est la plus novatrice des deux en raison de son caractère technique. Celle-ci contient le fruit des recherches personnelles d’ I. Biron et de son équipe avec l’étude technique et analytique des émaux au sein du Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France. Elle comprend une présentation sommaire des recettes verrières et des traités techniques du Moyen Âge au XIXe siècle, suivie de l’étude des émaux cloisonnés du IXe au début du XIVe siècle, divisée en quatre sous-parties dédiées aux émaux carolingiens du VIIIe au Xsiècle : l’émail cloisonné sur or de Saint-Denis, IXe-début du Xe siècle ; les émaux cloisonnés sur fer et alliages cuivreux autour de l’an mil ; les émaux cloisonnés sur or byzantins du IXe au XIIe siècle et les émaux de plique cloisonnés sur or autour de 1300. L’auteur aborde ensuite les émaux champlevés sur cuivre, fin XIe-XIVe siècle : les émaux limousins champlevés sur cuivre. Conques, fin XIe- début XIIe siècle, Limoges, XIIe-XIVe siècle ; les émaux mosans, rhénans et affiliés champlevés sur cuivre, XIIe- début XIIIe siècle. Ce chapitre est suivi de ceux consacrés aux émaux de basse-taille sur argent et sur or et aux émaux sur ronde-bosse d’or fabriqués à Paris autour de 1400 ; et aux émaux peints de Limoges de la fin du XVe au XIXe siècle. Cette partie se termine par l’étude très pertinente sur le montage des pièces de forme (émaux peints de Limoges), XVIe et XVIIe siècles, de Béatrice Beillard.

 

         Cet ensemble d’études historiques et techniques est suivi d’annexes, composées d’un vocabulaire, d’une correspondance entre les symboles et les noms des éléments chimiques, de la dégradation d’origine mécanique et chimique, de la détermination expérimentale de la viscosité du verre lors de la fusion des grains de poudres, des calculs de la viscosité et du coefficient de dilatation thermique linéaire des verres translucides employés pour diverses productions d’émaux, des courbes de variation des éléments chimiques impliqués dans les colorants, les opacifiants et autres matières premières par productions, la méthode expérimentale suivie pour les analyses chimiques élémentaires par faisceau d’ions du verre et du métal, et les tableaux complets des analyses chimiques élémentaires du verre et du métal, également des émaux par faisceau d’ions par productions. Des tableaux synthétiques et des photographies rapprochées des émaux permettant une compréhension approfondie des questions étudiées et de la problématique liée aux origines et à la datation des pièces analysées.

L’ouvrage s’achève par une importante bibliographie sur les émaux cloisonnés, les émaux peints et le verre, classée par ordre alphabétique d’auteurs, suivie de celle des catalogues d’expositions classés par ordre alphabétique de titres, et enfin par la liste des rapports sur les émaux réalisés au sein du C2RMF, ainsi que ceux produits par le Laboratoire de recherche des musées de France, ancêtre du C2RMF. La bibliographie se termine par la mention du CDROM, publié par la RMN en 1995, avec l’analyse scientifique de 30 importants émaux de Limoges du XIIe au XIVe siècle.

 

 

 


[1] Directeur de recherche au CNRS, Philippe Colomban explique le recours à la spectroscopie Raman, méthode non destructive pour  la caractérisation de la composition moléculaire des émaux, se servant de la lumière comme sonde de la matière.