Kaderka, Karolina (a cura di): Les Ruines. Entre destruction et construction de l’Antiquité à nos jours (Collana: Hautes Études - histoire de l’art), 284 p., 16,5 x 24 cm, ISBN: 978-88-98229-12-3, 40 €
(Campisano editore, Roma 2013)
 
Compte rendu par Fabien Bièvre Perrin, Université de Saint-Etienne
(fabien.bievre-perrin@mom.fr)

 
Nombre de mots : 1644 mots
Publié en ligne le 2016-05-30
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2763
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          Le volume « Les Ruines. Entre destruction et construction de l’Antiquité à nos jours » présente les actes d’une journée d’étude de l’équipe Histara, tenue à l’INHA en octobre 2011 : seize articles, dont quelques-uns n’ont pas fait l’objet d’une communication orale, ont été réunis dans ce bel ouvrage de 229 pages à la présentation claire et simple.

 

          Après une courte préface de François Queyrel qui évoque chacune des contributions, Karolina Kaderka, organisatrice de la journée et éditrice des actes, propose une introduction de trois pages. Les articles se succèdent dans un ordre approximativement chronologique et le volume se termine par un bel « essai de conclusion » d’Alain Schnapp de huit pages. Placées à la fin des articles, les notes sont nombreuses. Cinquante-deux planches en noir et blanc de qualité donnent à voir les ruines qu’analysent les communications. Complètent le livre des résumés en français et en anglais de chaque article, des biographies des auteurs et un index des noms de cinq pages.

 

          Le but de la journée, et donc de cet ouvrage, était de proposer une réflexion diachronique sur les ruines et le rapport qu’elles établissent avec le passé, en faisant dialoguer la tradition littéraire, les vestiges archéologiques et l’héritage monumental. Le corpus étudié prend en compte toutes les époques, du Ve siècle grec à la Seconde Guerre mondiale : la période ultra-contemporaine est délaissée, malgré un article sur les nouvelles technologies. Inéluctable, présente à chaque époque, la ruine ne laisse jamais insensible : méprisée, politisée, admirée, son impact sur chaque culture et les réactions qu’elle provoque en disent long sur les sociétés. Les analyses proposées conduisent à définir les notions de ruine et leur sémantique dans toute leur diversité historique.

 

          L’auteur du volume revendique son inscription dans la continuité des recherches scientifiques consacrées à la ruine, un « sujet à la mode » selon les mots de François Queyrel. Il convient de saluer la variété de ses contributions et l’interdisciplinarité qu’elle illustre : historiens, historiens de l’art, archéologues, linguistes et spécialistes de la littérature proposent des réflexions qui se croisent et se complètent.

 

          Le volume s’ouvre sur l’article de Massimiliano Papini, La conservazione delle rovine di guerra nella Grecia antica e il giuramento di Platea (vero o falso?). L’auteur revient sur le fameux serment de Platées et sur les lignes controversées qui concernent la préservation des ruines des temples brûlés par l’armée perse ; son étude des sources littéraires et des témoignages archéologiques permet d’envisager que la clause est véridique, et appliquée au cours du Ve siècle avant J.-C. Karolina Kaderka revient, dans Les ruines de Cicéron. Temples et mœurs à la fin de la République romaine, sur de nombreux passages textuels qui illustrent l’omniprésence de la ruine dans le quotidien des habitants de Rome, mise en parallèle avec la déchéance de la société. C’est sur ce dernier point que son développement est le plus convaincant. Isabella Colpo aborde ensuite l’iconographie au travers de la question du Paysage de ruines dans la peinture romaine (Ier siècle av. J-C. – Ier siècle ap. J.-C.) et de la ruine dans le paysage : ruines et arbres desséchés (putres trunci) semblent être des codes compris et identifiés immédiatement par les spectateurs. Dans Abandonner ou restaurer : la peur des ruines dans l’Antiquité tardive, Éric Morvillez montre comment le rapport à la ruine change au cours de l’Antiquité tardive, avec l’arrivée du christianisme et l’abandon des temples. Vladimir Agrigoroaei nous transporte ensuite hors des territoires habituellement traités avec L’esthétique paysanne des spolia dans les églises médiévales du Hațeg (Roumanie, XIIIe-XVe siècle) : les habitants de cette région des Carpates, un millénaire après le départ des Romains, ont pour habitude d’utiliser les spolia dans leur architecture, en jouant sur leur esthétique, notamment dans la façade des églises. Le « Antichità greche » di Giuliano da Sangallo. Erudizione e rovinismo nel Libro dei Disegni, Codice Barberiniano Latino 4424, de Dario Donetti, permet de découvrir en détail deux feuillets du recueil monumental dédiés aux « Antiquités grecques », comprenant des copies des Commentaria de Cyriaque d’Ancône, alliant une véritable précision scientifique à un « divertissement architectural ».

 

          Sabine Frommel, Tradition religieuse contre invention à l’antique : ruines dans la deuxième moitié du Quattrocento, analyse la présence de ruines dans la peinture italienne du XVe siècle (notamment dans les représentations de l’Adoration) ; les ruines signifient la fin de la tradition païenne, vaincue par le christianisme, tout en la célébrant comme un idéal artistique ; l’invention de ruines est aussi vu comme un laboratoire architectural permettant aux artistes de tester des rapprochements entre Antiquité et christianisme. Claudia Conforti s’intéresse aux jardins renaissants : Spazio, Tempo e rovine nel giardino del Rinascimento. La recréation de l’éden biblique interdit la ruine ou le recours à une statue détériorée, trop inscrit dans la durée, corollaire du temps qui passe et détruit.

 

          Raphaël Tassin, Symbolique et réemploi des ruines : réflexions à partir du cas de la Lorraine après la guerre de Trente Ans, dresse un panorama des ruines provoquées par la guerre dans le duché de Lorraine au XVIIe siècle ; il analyse leur rôle « ostentatoire », leurs fonctions mémorielles et parfois même expiatoires et montre l’inscription du terme « ruines » dans le champ de la Modernité. Dans La tourelle de l’abbatiale de Royaumont : un débris devenu monument, Jean-François Belhoste montre comment une tourelle d’angle intégrée, après la destruction de l’abbaye, dans une filature de coton s’est progressivement imposée comme un chef d’œuvre du patrimoine. Odile Boubakeur nous ramène en Italie avec Ruines et Lumières : Français et Anglais aux prises autour de la Rome antique aux XVIIIe et début XIXe siècles : l’auteur analyse comment la concurrence franco-britannique au sein de l’Urbs est fondatrice de la discipline archéologique et de la déontologie de restauration des vestiges du passé.

 

          Dans Ruines et pensée de l’Histoire. Le paradigme catastrophique de Walter Benjamin, Sabine Forero Mendoza questionne la pensée de la catastrophe de Benjamin en lien avec la notion de ruine. Son propos s’achève par une citation significative du philosophe : « Les allégories sont au domaine de la pensée ce que les ruines sont au domaine des choses ». Des questions qui résonnent avec Ruines de la modernité ou modernité de la ruine ? d’Audrey Norcia, qui s’arrête sur la réaction des artistes, suite à l’apparition des ruines de la Seconde Guerre mondiale : expression de la crise et invitation à la prudence envers le progrès, les ruines éduquent au « sentiment de vulnérabilité ». Avec Poétiques des ruines ou comment écrire dans les décombres de la Seconde Guerre mondiale, Pierre Hyppolite voit comment ce même fait influence les poètes et participe d’une « poétique des restes » et à l’élaboration du « nouveau roman », morcelé. Enfin, Anne Szulmajster-Celnikier propose dans L’expression interlinguistique des ruines et sa poétique d’explorer la thématique de la ruine à travers dix-neuf langues du monde, interrogeant l’étendue du champ sémantique et l’appréciation positive ou négative des termes, groupes de termes voire métaphores identifiés.

 

          Si certains articles sont plutôt descriptifs, portant à notre connaissance des sources méconnues, la plupart fournissent des synthèses et des réflexions poussées sur la ruine et sa perception ; la conclusion d’Alain Schnapp est particulièrement stimulante : elle propose une réflexion captivante sur la poésie comme monument et sur le poète comme intermédiaire entre passé et futur. On peut s’interroger sur le choix d’insérer un article sur la réplique virtuelle d’une tablette chypriote (Patrick Callet, Réplique virtuelle et réplique réelle de la tablette d’Idalion – bronze chypriote conservé à la BnF, raconte comment une tablette de bronze conservée en France et réclamée par Chypre a été reproduite et exposée sur son site d’origine). Malgré la qualité et le nombre des planches, on peut regretter que certains articles ne soient pas davantage illustrés.

 

          En réunissant des contributions pertinentes et érudites sur un sujet qui, pour être « à la mode », représente un champ d’exploration encore peu labouré, Karolina Kaderka propose donc un volume enthousiasmant. Synthèse claire des réflexions actuelles, la conclusion d’Alain Schnapp est très précieuse. Par ses choix scientifiques, son érudition et la qualité du travail d’édition et de présentation, ce volume illustre les potentialités du dialogue entre les spécialistes des différentes périodes. C’est sans conteste un ouvrage de référence pour qui veut enrichir sa réflexion sur la notion de ruine et le rapport des sociétés à leur passé.

 

 

 

Sommaire          

 

 

Préface – Une lecture des ruines (François Queyrel), p. 7

Introduction – Les Ruines. Entre destruction et construction (Karolina Kaderka), p. 9

Articles

La conservazione delle rovine di guerra nella Grecia antica e il giuramento di Platea (vero o falso?) (Massimiliano Papini), p. 13

Les ruines de Cicéron. Temples et mœurs à la fin de la République romaine (Karolina Kaderka), p. 29

Paysage de ruines dans la peinture romaine (Ier siècle av. J-C. – Ier siècle ap. J.-C.) (Isabella Colpo), p. 45

Abandonner ou restaurer : la peur des ruines dans l’Antiquité tardive (Éric Morvillez), p. 55

L’esthétique paysanne des spolia dans les églises médiévales du Hațeg (Roumanie, XIIIe-XVe siècle) (Vladimir Agrigoroaei), p. 73

Le « Antichità greche » di Giuliano da Sangallo. Erudizione e rovinismo nel Libro dei Disegni, Codice Barberiniano Latino 4424 (Dario Donetti), p. 85

Tradition religieuse contre invention à l’antique : ruines dans la deuxième moitié du Quattrocento (Sabine Frommel), p. 95

Spazio, Tempo e rovine nel giardino del Rinascimento (Claudia Conforti), p. 109

Symbolique et réemploi des ruines : réflexions à partir du cas de la Lorraine après la guerre de Trente Ans (Raphaël Tassin), p. 119

La tourelle de l’abbatiale de Royaumont : un débris devenu monument (Jean-François Belhoste), p. 129

Ruines et Lumières : Français et Anglais aux prises autour de la Rome antique aux XVIIIe et début XIXe siècles (Odile Boubakeur), p. 141

Ruines et pensée de l’Histoire. Le paradigme catastrophique de Walter Benjamin (Sabine Forero Mendoza), p. 151

Ruines de la modernité ou modernité de la ruine ? (Audrey Norcia), p. 161

Poétiques des ruines ou comment écrire dans les décombres de la Seconde Guerre mondiale (Pierre Hyppolite), p. 171

L’expression interlinguistique des ruines et sa poétique (Anne Szulmajster-Celnikier), p. 181

Réplique virtuelle et réplique réelle de la tablette d’Idalion – bronze chypriote conservé à la BnF (Patrick Callet), p. 191

Conclusion – Ruines, permanence de l’impermanence : un essai de conclusion (Alain Schnapp), p. 199

Résumés/Abstracts, p. 209

Notices biographiques, p. 221

Index des noms, p. 225