Yunn, Amee : The Bargello Palace. The Invention of Civic Architecture in Florence, Architecture and the Arts in Early Modern Italy (HMAAI 3), IV+267 p., 152 b/w ill., 240 x 240 mm, ISBN: 978-1-909400-31-3,
125 €
(Brepols, Turnhout 2015)
 
Compte rendu par Julien Noblet, Service archéologique de la ville d’Orléans
(julien.noblet@laposte.net)

 
Nombre de mots : 1455 mots
Publié en ligne le 2017-04-30
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2766
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          Amee Yunn publie son doctorat consacré à un édifice majeur de la Florence médiévale, le Bargello. Soutenue en 2009 à l’université de New York, sa recherche avait été menée sous la direction de Marvin Trachtenberg, auteur lui-même de très nombreux travaux sur la cité toscane. Le Bargello, dont les collections de sculpture de la Renaissance italienne sont mondialement connues, n’avait pas encore bénéficié d’une réelle étude architecturale approfondie, depuis les travaux publiés par Luigi Passerini en 1858[1], Giovan Battista Uccelli en 1865[2] et Walter Paatz au siècle suivant[3], lesquels précédaient, ou ne prenaient pas en compte, les données recueillies lors de la lourde restauration conduite par Francesco Mazzei dans les années 1857-1865. Ainsi les trois phasages chronologiques différents proposés par ces historiens, fort utilement restitués et illustrés par l’auteur (p. 200), n’avaient jamais été soumis à une sérieuse relecture. Ils s’appuient à la fois sur les sources textuelles et une étude archéologique des maçonneries, accompagnées d’une minutieuse critique d’authenticité fondée sur la riche documentation accumulée par F. Mazzei en amont et pendant le chantier du XIXe siècle. Grâce à cette analyse croisée de toutes les données disponibles, A. Yunn pouvait rouvrir la question de la chronologie du Bargello.

 

         L’historique était depuis longtemps figé dans ses grandes lignes : fondé en 1255 sous le Primo Popolo, régime non aristocratique qui s’effondra rapidement, le Bargello avait été le siège du podestat, puis celui du priorat des guildes. L’édifice avait été au fil des décennies agrandi, notamment pour accueillir dès les années 1260, ou seulement vers 1290, en fonction des auteurs précédents, les administrations publiques d’une cité en pleine croissance, avant que ne fût bâti le Palazzo Vecchio entre 1299 et 1315. Au début du XIVe siècle, les conflits récurrents entre Gibelins et Guelfes poussaient ces derniers à contracter une alliance avec Robert de Naples, lequel installait un vice-roi à Florence qui, séjournant au Bargello, initiait de nouvelles campagnes de travaux. L’incendie de 1332, les dommages occasionnés lors du soulèvement de la population contre le duc d’Athènes, Gautier de Brienne, en 1343 nécessitèrent des réparations – dont il restait encore à définir l’ampleur –, qui modifièrent le monument. L’abolition de la fonction de podestat en 1502 changea l’affectation du palais, utilisé comme Conseil de Justice jusqu’en 1574, avant de devenir le quartier général de la police et une prison, fonction qu’il conserva pendant trois siècles. Les restaurations achevées par F. Mazzei en 1865 transformèrent l’édifice à vocation carcérale en l’un des premiers musées nationaux italiens.

 

         Divisé en 6 chapitres, l’ouvrage propose de redéfinir l’histoire de l’édifice et de son environnement immédiat aux XIIIe et XIVe siècles, mais également de réfléchir sur la fonction et le développement architectural du palais communal en Italie.

 

         Dans la première partie (19 p.), A. Yunn s’attache, à partir de la documentation figurée des XVIIIe (plan conservé aux archives nationales de Prague, le plus ancien connu) et XIXe siècles (plan de 1827 et relevés de Mazzei) à recenser tous les indices renseignant sur l’état de l’édifice avant les travaux de restaurations, mais également avant l’incendie de 1332. En s’appuyant sur les informations d’ordre archéologique décelables dans les commentaires et dessins de Mazzei, A. Yunn esquisse une première vision du Bargello originel, qui n’est pas celle communément admise d’un édifice médiéval inchangé.

 

         Une fois les anciennes certitudes réfutées, A. Yunn reprend dans le deuxième chapitre (15 p.) le dossier par l’analyse des sources du XIIIe siècle : ces contrats de vente de terrain, publiés en annexe, ne sont pas inédits. Néanmoins, leur réexamen très scrupuleux par l’auteur lui permet de restituer en plan les lots acquis, leurs limites mais aussi l’occupation de la surface au sol. Grâce à ces informations, qui bénéficient d’une restitution graphique, il est alors possible de faire coïncider certaines limites de parcelles ou structures pré-existantes avec des vestiges conservés dans l’actuel Bargello, balayant l’idée d’une construction ex nihilo

 

         Dès lors, il est aisé pour A. Yunn de proposer une reconstitution du palais originel (chapitre 3, 23 p.), édifié sur des parcelles méthodiquement acquises entre janvier et juillet 1255 : au début de la construction, trois-quarts de l’actuelle surface du palais étaient déjà achetés. Mais pour autant, l’actuelle construction donnant Via del Proconsolo constitue-t-elle le Bargello originel comme souvent affirmé ? L’un des nombreux apports de l’étude d’A. Yunn est de démontrer que, contrairement à ce que prétendaient les études antérieures, la tour des cloches et les deux tiers de l’élévation principale donnant sur cette rue ne datent pas de 1255 et que la structure Piazza Sant’Apollinare est au contraire le premier édifice construit.

 

         Le quatrième chapitre (51 p.) est consacré à l’étude du Bargello, de sa fondation à l’arrivée des Angevins au début du XIVe siècle, montrant son évolution : à la forteresse toscane, typique des années 1250, est ajoutée l’aile donnant Via del Proconsolo. Grâce aux indices archéologiques, A. Yunn affine la chronologie de la construction, détaillant trois phases successives. Des comparaisons choisies (Castello dei Conti à Poppi) et des restitutions graphiques éclairent grandement le lecteur. Avec la fin du régime du Primo Popolo et le retour des Gibelins, le palais devient la résidence du podestat, édifice dupliqué par le priorat des guildes et mis en communication par une galerie. Ainsi retrouve-t-on une disposition caractéristique de la Toscane où les offices publics s’organisent souvent autour d’une même place comme à Prato ou à Todi. À partir de 1291, de nouveaux travaux visent à unifier les deux palais : une nouvelle façade, recouvrant les précédentes – solution rapide et pratique –, monumentalise un bâtiment témoignant de la montée en puissance du pouvoir de la guilde.

 

         L’auteur s’intéresse ensuite (chapitre 5, 55 p.) aux transformations entreprises par Guido di Battifolle, qui remplace le podestat. Dans un premier temps, le vice-roi nommé par Robert Ier de Naples confie à Tone di Giovanni une série de travaux comprenant la construction de loggias et galeries à l’intérieur de la cour, desservies par un escalier, reprenant le parti adopté au Palazzo Vecchio, ainsi qu’une extension vers l’Est. Toujours soucieuse d’illustrer ses hypothèses, l’auteur n’hésite pas, lorsque manquent les preuves, à proposer deux restitutions, comme pour l’éventuelle présence de créneaux au sommet des maçonneries avant la reconstruction postérieure à l’incendie de 1332. Ce sinistre entraîne de lourdes reprises, avec notamment la pose de voûtes sous la direction de Neri di Fioravanti, puis, après les événements de 1343, un rehaussement général des maçonneries, destiné à renforcer l’aspect défensif du palais. Ainsi s’affirme une chronologie très précise soulignant clairement dans un premier temps (131-1321) le rôle à longue distance de Robert Ier, puis les travaux entrepris par le duc de Calabre (1325-1328) et ceux au cours de l’intermède dictatorial de Gautier de Brienne (1342-1343).

 

         L’historique de construction révisé, A. Yunn peut analyser, dans un dernier chapitre (29 p.), la place et l’impact du Bargello dans le développement urbanistique de Florence aux XIIIe et XIVe siècle, mais aussi proposer une révision de la grille d’analyse du palais communal en Italie. En effet, le Bargello n’appartient à aucune des deux catégories définies par Jürgen Paul dans sa thèse de 1963[4], à savoir le palais horizontal ouvert par des arcades sur une place, fréquent en Italie du Nord, ou le palais vertical avec zone de stockage fermé rappelant les forteresses toscanes. Enfin, A. Yunn  n’oublie pas de s’intéresser aux décorations peintes du palais, même si peu d’entre elles sont parvenues jusqu’à nous : les quelques fragments conservés ainsi que les descriptions lui permettent d’avancer, pour les intérieurs, des thèmes touchant à la justice et au bon gouvernement de la cité, tandis qu’à l’extérieur se développaient les pitture infamanti.

 

         Cet ouvrage parfaitement illustré renouvelle complètement l’histoire architecturale du Bargello en révélant notamment les deux structures antérieures, le Palazzo del Popolo et le Palazzo del Capitano, conservées, certainement pour leur rôle symbolique, dans l’actuel corps de bâtiment donnant Via del Proconsolo. Par ailleurs, la chronologie très précisément établie présente désormais le Palazzo Vecchio non plus comme un héritier du Bargello transformé par les Angevins mais comme un chantier parallèle du début du XIVe siècle.

 

  

 


[1] Del Pretorio di Firenze, Lezione Academica detta nella tornata della Società Columbaria, l’11 luglio 1858, Florence (2e éd. Revue et corrigée, Florence, 1865).

[2] Il Palazzo del Podestà, Florence.

[3] « Zur Baugeschichte des Palazzo del Podestà (Bargello) in Florenz », Mitteilungen des kunsthistorischen Institutes in FLorenz, 3, 1919-1932, p. 287-321.

[4] Die mittelalterlichen Kommunalpaläste in Italien, Albert-Ludwigs-Universität Freiburg.