Briquel, Dominique : Catalogue des inscriptions étrusques et italiques du musée du Louvre, 22,5 x 28 cm, 400 p., 300 ill. en coul. et 130 dessins, ISBN : 978-2-7084-1003-9, 59 €
(Picard, Paris 2016)
 
Compte rendu par Stéphane Bourdin, École française de Rome
(dirant@efrome.it)

 
Nombre de mots : 2550 mots
Publié en ligne le 2016-12-27
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2769
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          Le catalogue que Dominique Briquel consacre aux inscriptions étrusques et italiques conservées au Musée du Louvre est en tous points remarquable. Il se compose de 130 notices d’objets, auxquels s’ajoutent, dans un appendice, 19 graffites sur des fonds de vases, d’interprétation difficile. Toutes ces notices sont parfaitement illustrées par des photographies des objets portant les inscriptions d’une qualité irréprochable, ainsi que par des reproductions d’autres objets parallèles, et par des fac-similés des relevés qui en ont été donnés dans les différents corpus1, dans les fiches d’objets et dans les catalogues (notamment celui de la collection Campana). Ces relevés anciens sont systématiquement confrontés à l’état actuel de l’inscription.

 

         Ce catalogue, qui vient compléter les ouvrages dans la même collection portant sur les objets eux-mêmes, en particulier les urnes cinéraires étrusques2, présente l’intégralité des inscriptions non latines provenant d’Italie, rédigées pour la très grande majorité en langue étrusque (94 inscriptions) et plus accessoirement dans des langues italiques, comme le marse (2 inscriptions), l’osque (une inscription) et le messapien (une inscription). Dans son introduction, D. Briquel revient sur la formation de cette collection, avec l’entrée au musée des premiers objets inscrits, en 1820 – une tessère de bronze de la collection Grivaud de la Vincelle, avec une inscription osque – et en 1825, avec l’acquisition de la collection Durand, qui comprenait quelques urnes et vases portant des inscriptions étrusques et quelques inscriptions fausses. La collection d’inscriptions préromaines demeure limitée jusqu’à l’achat par la France de la collection du marquis Campana, en 1861, et sa répartition en 1863 entre le Louvre et les musées de province. Cette collection Campana, forte de plus de 10.000 pièces, est constituée d’objets acquis sur le marché antiquaire ou récupérés lors des fouilles que le marquis a fait réaliser dans les nécropoles de Caere dans les années 1840-1850. Après cet achat, seuls 10 objets italiens portant des inscriptions étrusques ou italiques ont rejoint les collections du Louvre ; le dernier en date est un miroir acheté en 2003 sur le marché antiquaire, pour faire pendant à une autre pièce de la collection.

 

         Ce catalogue propose donc pour la première fois une étude complète de la collection, dont 11 inscriptions étaient à ce jours inédites. D’autres avaient fait l’objet d’études de détail, et la plus grande partie étaient reprises dans les corpus successifs, dans lesquels les informations sur le support et sur le contexte tendaient à se dégrader et à s’embrouiller. Une partie des inscriptions du Louvre avait en effet été publiée en 1863 par G. Conestabile et en 1874 dans le Secondo Supplemento du CII d’A. Fabretti, puis dans le CIE, pour lequel les inscriptions n’ont pas été systématiquement recontrôlées et dans les Etruskische Texte, sous la direction d’H. Rix. Au gré des éditions successives, on a vu se multiplier les erreurs de lecture et les confusions, qui aboutissent parfois à des identifications erronées ou à la création de doublons, certaines inscriptions étant enregistrées sous deux numéros différents dans les corpus.

 

         La seule réelle étude détaillée de ces inscriptions est due à O.A. Danielsson, qui s’est rendu à Paris en 1909, pour examiner la collection du Louvre ; il a consigné ses observations dans un journal, auquel il a joint des dessins, des estampages et des calques. Mais ces notes n’ont pas servi à la réalisation du CIE et n’ont été redécouvertes et publiées qu’en 2003 par C. et Ö. Winkander. Or, ces lectures par Danielsson s’avèrent être extrêmement précieuses, car elles fournissent parfois un état des textes nettement plus lisible que l’état actuel ; on est même assez surpris de l’ampleur de la dégradation subie par certaines inscriptions, dont la peinture s’est effacée ou dont le support a été endommagé, en un siècle de dépôt dans les collections parisiennes. La présente édition, fondée sur une double lecture, celle de Danielsson en 1909 et celle de l’auteur, est donc amenée à modifier considérablement le texte de certaines inscriptions, pour lesquelles nous disposons désormais d’une retranscription fiable.

 

         Mais ce n’est pas sa seule qualité. En effet, l’A., par sa patiente étude des textes et des étapes successives de leur déchiffrement, par la description minutieuse des objets qui portent les inscriptions, s’appuyant sur la recherche des parallèles et proposant des réflexions lumineuses sur l’utilisation des objets, par la reconstitution des contextes de découvertes, d’après les études historiographiques sur les fouilles des XVIIIe-XIXe s., sur le milieu des collectionneurs et des antiquaires et par l’exploitation systématique des catalogues et fiches du musée lui-même (celles de Longpérier notamment) fournit une véritable somme, utile aussi bien à l’épigraphiste et au linguiste, qu’aux archéologues et aux historiens, spécialistes à la fois de l’Italie préromaine ou de l’histoire de l’archéologie.

 

         Le catalogue se fonde sur une logique textuelle et classe les notices par destination, et non par type d’objet. La grande majorité des inscriptions authentiques (62 sur 95) sont des inscriptions funéraires, qu’il s’agisse d’épitaphes sur les urnes de terre cuite ou de pierre, de cippes, ou d’objets appartenant au mobilier d’une tombe. On trouve ensuite des marques de possession, indiquant le nom du propriétaire de l’objet ou de la divinité à laquelle il était offert, des inscriptions commémorant le don d’un objet et d’autres indiquant leur contenu. On trouve enfin des didascalies, des marques d’atelier et des indications techniques, notamment pour l’assemblage.

 

         La première partie, la plus développée, porte donc sur les inscriptions funéraires, avec une étude exhaustive des urnes cinéraires. Le Louvre conserve 59 urnes étrusques et 11 couvercles, dont 34 portent des inscriptions. Depuis le catalogue des urnes de 2002, la prise en compte du carnet de Danielsson a permis de corriger la lecture de 27 d’entre elles, tandis qu’un nettoyage a révélé la présence d’une inscription inédite, sous la base d’un couvercle (n°28). Parmi les urnes, on distingue un groupe d’urnes et de couvercles de terre cuite de Clusium (Chiusi) (n°1-28) des IIe-Ier s. av. J.-C., portant en général sur le bord de la caisse une inscription gravée ou peinte révélant les prénom, nom gentilice et patronyme ou gamonyme, du défunt ou de la défunte. On trouve également des urnes d’albâtre ou de marbre, des IIIe-Ier s. av. J.-C. (n°29-35), provenant de Chiusi ou de Volterra, ainsi que des sarcophages, d’albâtre (n°36-37). Le Louvre possède également deux cippes funéraires de Caere, qui indiquaient à l’extérieur de la tombe l’identité du défunt (n°38-39), ainsi que 6 amphores, provenant de la même cité, ayant servi de vase cinéraire (n°40-45).

 

         Cette documentation fournit un éclairage sur l’histoire des cités étrusques ; elle illustre les liens matrimoniaux entre les grandes familles aristocratiques (Śentinate/Śeiante/Śeiate de Chiusi, n°2 & 36 ; Curunei, n°26 ; Ceicna, n°33), l’introduction de nouvelles familles issues de rangs subalternes et portant des gentilices formés à partir de prénoms (Vornamengentilizium) comme Tite (n°13) ; l’installation de populations allogènes dont le gentilice dérive d’un ethnique indiquant leur provenance (Ucrislane, n°4 ; Velχiti, n°20 ; Umrana, n°37 : Nulaθe, n°40-41) ou est formé sur un nom non-étrusque (Flave, n°32 ; Manlie, n°45).

 

         Sont présentés ensuite les objets portant une inscription avec le terme śuθina, qui désigne ce qui est « relatif à la tombe », qui appartient au mobilier funéraire (n°46-62). Ces inscriptions peuvent se trouver sur différents supports, allant du beau vase de bronze en forme de tête féminine (n°46), à des olpai de bronze (n°48 & 51), une passoire (n°49), une amphore panathénaïque (n°53) et divers vases attiques (n°54-60), une pointe de lance (n°61) ou une tasse en argent (n°62).

 

         La partie 2 est consacrée à l’autre grande catégorie d’inscriptions, les marques de possession. On trouve ainsi plusieurs inscriptions « parlantes », formées du terme mi (= « je (suis) » suivi de l’indication du type de vase (θafna / « calice », qutum / « oenochoé », culiχna / « coupe ») et du nom du propriétaire, sur des vases de Caere, ou sur une série de vases provenant de Campanie (n°66-69), dont certains portant plusieurs inscriptions superposées ou juxtaposées indiquant des changements de propriétaires. Parmi ces inscriptions parlantes se trouve la coupe d’impasto de Caere faisant référence à un Laucie Mezentie (n°70), sur laquelle l’auteur avait déjà attiré l’attention il y a plusieurs années3, qui appartient à une famille cérite dont l’importance politique dans la cité au VIIe s. a inspiré à Virgile la figure de Mézence. Plusieurs objets portent également des noms isolés (n°75-84), au cas direct ou au génitif, révélant l’identité de leur propriétaire, comme le casque d’un Ani (n°76) ou, sans qu’on puisse toujours trancher en l’absence de données précises sur le contexte de découverte, de la divinité à laquelle l’objet été consacré (χarun / « Charon », n°81 ; versipina / « Proserpine » ?, n°82). 14 inscriptions portent, quant à elles, des noms abrégés (n°85-98), dont le sens d’écriture et les lettres utilisées permettent de penser qu’elles correspondent à des noms étrusques.

 

         La 3e partie est consacrée aux autres catégories d’inscriptions. On trouve ainsi les inscriptions de don (n°99), de contenu (n°100-101), les didascalies sur les miroirs (n°102-108), les marques d’atelier (n°109), les marques techniques (n°110-115). Dans cet ensemble, un peu disparate, l’auteur redouble d’efforts pour éclairer les inscriptions à la lumière des données archéologiques, avec des résultats particulièrement remarquables. Une ample notice est réservée à la fibule en or de Castelluccio di Pienza (n°99), jadis étudiée par Jacques Heurgon : cette fibule, produite vers 630 en Étrurie septentrionale mais par un artiste originaire d’Étrurie méridionale, provient d’une tombe princière et porte une inscription en granulation. La longue histoire de l’établissement du texte est retracée, jusqu’à la lecture actuelle, selon laquelle l’objet, défini en étrusque comme « zamaθi », a été donné par un Mamurke Tursikina – dont le gentilice, qui fait référence à l’ethnonyme des Étrusques, a été forgé hors d’Étrurie puis réintroduit en étrusque – à un Aranθ Velasna, dans le cadre des échanges de prestige, typiques de la sociabilité de la haute aristocratie d’époque orientalisante. Deux fioles cérites du Ve s. (n°100-101) portent des inscriptions qui sont, selon l’A., des indications des substances médicinales qu’elles contenaient, dans un cas de la rue (ruta) et dans l’autre du henné (cuprum). Sept miroirs de bronze du Louvre (n°102-108) portent des didascalies étrusques, qui identifient les divinités représentées (Turan / Vénus, Hercle / Héraclès, Menrva / Minerve, Aplu / Apollon, Uθste / Ulysse etc.). L’A. propose enfin une étude complète, à partir d’une marque atrane sur un askos (n°109), des vases portant ce timbre et présente les marques d’assemblage, souvent inédites, sur une des célèbres plaques Campana (n°110), sur des urnes ou couvercles de sarcophage (n°111-115).

 

         Le dernier chapitre analyse les inscriptions non-étrusques : une statuette de bronze du IVe s. provenant d’Italie centrale, mentionnant en marse ou en latin le dieu Apollon (Apols, n°116) ; une plaque de bronze du IIIe s. de Citta d’Antino chez les Marses rappelant l’offrande à la déesse Vesuna d’un magistrat (meddix), Pakis Pacuies, sous le contrôle d’un censeur (cetur), Gavis Cumnios (n°117) ; une tessère de bronze, récemment identifiée par G. Colonna comme provenant de Velia, du IIIe s., mentionnant un Pakis Tintiriis (n°118)4 ; et une inscription messapienne sur un moule de statuette (n°119) mentionnant un « Blathes fils de Morkos » ou « Blathes de la famille Morkoias ».

 

         L’ouvrage se termine par plusieurs appendices, présentant les inscriptions jadis considérées comme étrusques, mais qui sont en réalité grecques ou latines (n°120-123), les fausses inscriptions sur des objets authentiques (n°124-127), sur lesquels on traçait des textes pour en augmenter la valeur, et les inscriptions, parfois copiées sur des textes authentiques, reportées sur des objets faux (n°128-130), comme la façade d’urne en plomb de Pérouse (n°128). Le dernier appendice présente 19 graffites limités à quelques lettres, et donc d’interprétation difficile, qu’on peut attribuer à la langue étrusque ou grecque, sans plus de précision.

 

         L’auteur multiplie dans toutes ces notices les considérations sur l’alphabet et la graphie, les formes syntaxiques, le vocabulaire et les parallèles onomastiques, ce qui fait de ce catalogue, sinon un manuel d’épigraphie étrusque et italique, un instrument fondamental pour l’apprentissage de ces langues. On trouve également, quand c’est possible, des développements exhaustifs pour reconstituer le contexte de découverte, comme pour le dossier des sarcophages de la famille Umrana (n°37), provenant d’une unique tombe découverte en 1826 au nord-ouest de Chiusi, et dispersés depuis, dont l’auteur s’attache à reconstituer la généalogie, ou pour les amphores n°40-45, provenant d’une tombe cérite appartenant aux familles Nulaθe et Meθina. L’A. insiste également sur l’importance de certaines familles, comme les Karkana de Caere, auxquels font référence les vases n°63-65. Au gré des notices d’inscriptions, plusieurs discussions fort intéressantes sont présentées, sur les plats du groupe Spurinas (n°79), sur les timbres atrane (n°109), sur la production de faux en plomb dans la région de Pérouse dans les années 1845-1850 (n°128). Toutes ces notices, parfaitement claires, construites et argumentées, richement illustrées, et pour lesquelles chaque terme est discuté en détail, représentent donc une quantité d’informations tout à fait remarquable et peuvent être lues isolément, comme autant d’articles sur un thème linguistique ou sur une catégorie d’artéfacts et comme autant de sources pour l’historien. Ce n’est pas qu’un simple catalogue, c’est un modèle, dont on peut espérer qu’il inspirera la réalisation d’ouvrages similaires pour d’autres grandes collections épigraphiques. 

 


1 CII = A. Fabretti (éd.), Corpus Inscriptionum Italicarum antiquioris aevi ordine geographico digestum et glossarium italicum in quo vocabula continentur ex Umbricis, Sabinis, Oscis, Volscis, Etruscis aliisque monumentis quae supersunt collecta et cum interpretationibus variorum explicantur, Turin, 1867 (et Suppl. I, 1872 ; Suppl., II, 1874 ; Suppl. III, 1878) ; G.F. Gamurrini, Appendice al Corpus Inscriptionum Italicarum ed ai suoi Supplementi di Ariodante Fabretti, Florence, 1880 ; CIE = C. Pauli, O.A. Danielsson et al. (éd.), Corpus Inscriptionum Etruscarum, vol. 1, Leipzig, 1902 & O.A. Danielsson, B. Nogara, vol. 2, sect. 1, fasc. 1, Leipzig, 1907 ; O.A. Danielsson, B. Nogara, vol. 2, sect. 1, fasc. 2, Leipzig, 1923 ; O.A. Danielsson, B. Nogara, E. Sittig, vol. 2, sect. 1, fasc. 3, Leipzig, 1936 ; M. Cristofani, vol. 2, sect. 1, fasc. 4, Florence, 1970 ; G. Colonna, D. Maras, vol. 2, sect. 1, fasc. 5, Pise-Rome, 2006 ; G. Herbig, vol. 2, sect. 2, fasc. 1, Leipzig, 1912 ; M. Cristofani, M. Pandolfini Angeletti, G. Coppola, vol. 2, sect. 2, fasc. 2, Rome, 1996 ; M. Pandolfini Angeletti, vol. 3, fasc. 1, Rome, 1982 ; G. Magini Carella Prada, M. Pandolfini Angeletti, vol. 3, fasc. 2, Rome, 1987 ; M. Pandolfini Angeletti, vol. 3, fasc. 3, Rome, 1994 ; A. Maggiani, S. Zambelli, vol. 3, fasc. 4, Rome, 2004 ; TLE = M. Pallottino (éd.), Testimonia Linguae Etruscae, Florence, 1968 ; ET = H. Rix (dir.), Etruskische Texte. Editio minor, Tübingen, 1991 et 2e édition (ET²) sous la direction de G. Meiser, Hambourg, 2014 ; ST = H. Rix (dir.), Sabellische Texte. Die Texte des Oskischen, Umbrischen und Südpikenischen, Heidelberg, 2002.

2 M.-F. Briguet, D. Briquel, Les urnes cinéraires étrusques de l’époque hellénistique. Musée du Louvre. Département des Antiquités étrusques et romaines, Paris, 2002.

3 D. Briquel, « À propos d’une inscription redécouverte au Musée du Louvre : remarques sur la tradition relative à Mézence, REL, 67, 1989, p. 78-92 ; id, « Lausus, fils de Mézence et le Laucie Mezentie de l’inscription du Louvre », dans D.F. Maras (dir.), Corollari. Scritti di antichità etrusche e italiche in omaggio all’opera di Giovanni Colonna, Pise-Rome, 2011, p. 14-18.

4 G. Colonna, « Non da Buca nè da Aternum ma da Velia. A proposito dell’iscrizione osca Vetter 174 », dans S. Bourdin, V. D’Ercole (dir.), I Vestini e il loro territorio dalla Preistoria al Medioevo, CEFR 494, Rome, 2014, p. 191-196.