Alcock, Susan E. - Egri, Mariana - Frakes, James F. D. (ed.): Beyond Boundaries: Connecting Visual Cultures in the Provinces of Ancient Rome. 
7 x 10 inches, 408 p., 106 color and 78 b/w 
ill., 7 maps, 
ISBN : 978-1-60606-471-9, 69, 95 $
(Getty Publications, Los Angeles 2016)
 
Compte rendu par Rebecca Attuil, Université Paris-IV Sorbonne
(attuil.rebecca@gmail.com)

 
Nombre de mots : 2618 mots
Publié en ligne le 2016-09-27
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2795
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          Cet ouvrage constitue tout autant un hommage que la concrétisation nécessaire et publiée d’une aventure scientifique. Les éditeurs, Susan Alcock, M. Egri et J. D. Frakes saluent en effet, avec ce recueil d’articles, la carrière et les projets menés par Nathaly Boymel Kampen, décédée en 2013. Au-delà de l’hommage à sa personne, il s’agissait surtout pour les éditeurs et les contributeurs de matérialiser l’immense programme scientifique porté depuis le début des années 2000 par Nathaly Kampen et la Fondation du Musée Getty. Ce séminaire sur l’art des provinces romaines est décrit par Susan Alcock, en introduction du volume, depuis sa genèse jusqu’aux projets à venir. L’image est au cœur des préoccupations de ce recueil. Il s’agit de montrer comment l’étude de la culture visuelle dans l’art des provinces romaines permet de dépasser les notions administratives de limites ou de frontières.

 

         Le volume se divise en quatre parties, chacune constituant un des thèmes d’étude chers à Nathaly Kampen. Les cinq articles de la première partie invitent à repenser la question de la province impériale et son contexte culturel. Dans la seconde partie, il est question de transitions culturelles ainsi que de la formation d’identités lisibles dans la culture matérielle et visuelle. La troisième partie regroupe cinq contributions qui s’intéressent aux systèmes d’images - aux réseaux qui en découlent, à leur mouvement et leur significations - actifs dans les provinces romaines en fonction des régions, allant de la Bretagne jusqu’au Gandhara en Inde. La quatrième partie enfin est consacrée aux particularités locales perceptibles dans la culture visuelle et matérielle des contextes provinciaux.

 

         L’ouvrage ouvre sur l’essai d’Alicia Jiménez qui questionne la notion de province impériale en tant qu’unité d’analyse. Dans un premier temps, elle aborde la notion de province dans le cadre antique, que ce soit au travers du vocabulaire employé ou des images utilisées pour illustrer ce terme. Elle s’intéresse ensuite à la dimension matérielle de la province en s’appuyant sur l’exemple d’imitations de monnaies de Marseille et d’Ebusus à Pompéi. Il s’agit ici de montrer comment l’étude de la culture matérielle et visuelle des contextes provinciaux invite à dépasser la vision colonialiste du centre, Rome, et de la périphérie, la province.

 

         Dans son article, Maria Papaioannou interroge la pertinence du vocabulaire de la romanisation pour l’étude de la Grèce à l’époque impériale. Reprenant consciencieusement l’historiographie de la question, le constat s’arrête sur l’impossibilité des chercheurs à s’accorder sur l’utilisation du concept.  Si l’essai de Papaioannou a le mérite de revenir sur un débat délicat, on regrettera cependant l’absence de références à la bibliographie francophone et à des auteurs comme Paul Veyne, essentiel dans la compréhension du monde grec à la période romaine.

 

         Les Cyclades font depuis quelques temps l’objet d’une attention renouvelée. Rebecca Sweetman aborde cette aire géographique particulière à travers l’association de la théorie du réseau et de l’examen des vestiges archéologiques. Sa contribution cherche à démontrer comment l’analyse de la culture matérielle permet de renouveler l’image de ces îles, longtemps considérées comme des terres d’exil reculées, imperméables aux influences extérieures et peu dynamiques. On appréciera la référence à l’ouvrage tout récent d’E. Le Quéré sur les Cyclades à la période romaine, gage d’un recours à la bibliographie française.

 

         Dans un tout autre registre, Will Wooton s’intéresse à une catégorie précise d’artisans, les mosaïstes. L’article s’oriente vers différents objectifs : tenter de comprendre la perception que les artisans pouvaient avoir de leur métier, vérifier l’idée d’une communauté des pratiques et enfin aborder la question de la tradition. En effet, la mosaïque apparaît comme un art extrêmement stable. À partir des sources littéraires mais aussi iconographiques, Wooton aborde avec beaucoup de précisions les questions du transfert du savoir-faire des artisans, de la détermination des ateliers ou de la reconnaissance d’artistes ainsi que le rôle de l’expérience des mosaïstes dans l’évolution de leur art.

 

         Prendre en considération le laid dans l’art romain, une approche que Steven Hijmans se propose de suivre dans son article. Il y est question de style, de ce que ce terme peut ou non recouvrir dans l’étude d’œuvres jugées « mauvaises ». L’auteur aborde également les liens entre le style des œuvres d’art, les compétences des artistes et le statut des commanditaires. C’est en s’appuyant sur des œuvres étrusques ou sur un corpus de reliefs mithriaques que Steven Hijmans prolonge le débat sur la définition et la compréhension de l’esthétique dans l’art romain des provinces.

 

          Dans la continuité du propos de Steven Hijmans, Dragana Mladenoić s’intéresse à l’élaboration d’une tradition sculpturale dans les Balkans centraux et plus particulièrement en Mésie supérieure. Il est encore une fois question de la capacité des artistes et du style. L’auteure souhaite se concentrer sur l’étude de la qualité technique des œuvres présentées.

 

         En Macédoine, A. D. Rizakis et I. Touratsoglou s’interrogent sur l’évolution des monuments funéraires depuis la fin de l’époque hellénistique jusqu’à la période de domination romaine. Si un maintien des traditions grecques est notable jusqu’à la fin de l’époque républicaine, les auteurs montrent qu’à partir du Ier, et surtout aux IIe et IIIe siècles, des nouveautés, comme les représentations sculptées en tondo ou l’utilisation d’autels funéraires, sont introduites dans les pratiques macédoniennes. Ces innovations, graduellement adoptées, sont, sans aucun doute pour les auteurs, la conséquence lisible de l’arrivée des Romains mais aussi de l’influence indirecte d’autres régions proches de la Macédoine. Cet article pose dans son ensemble la question de l’identité des défunts au regard de la culture visuelle particulière des monuments funéraires.

 

         Toujours à propos de tradition, Kimberly Cassibry s’intéresse aux monnayages gaulois antérieurs à la conquête romaine et plus spécifiquement à leur iconographie. Elle emprunte à l’anthropologie anglo-saxonne la notion d’enchevêtrement des cultures, plus propice, à son avis, que la notion d’influence, dans l’étude des monnaies gauloises. L’examen débute sur la présentation du contexte historique de la Gaule pré-impériale, puis se resserre sur l’analyse numismatique de trois régions, celles des Armoricains, des Parisii et des Éduens. Kimberley Cassibry souligne dans cet article le rôle des images sur les monnaies, empreintes de traditions extérieures, grecques ou romaines. Utilisées selon elle à des fins politiques, les monnaies témoignent de l’évolution de la culture gauloise avant l’installation et la domination romaine.

 

         Les images de type Mallokouria sont l’objet de la contribution de Marianne Bergmann. Ces portraits représentent des jeunes hommes à la coiffure particulière et dont la coupe marquait pour eux l’entrée au gymnase et dans le même temps dans une classe sociale privilégiée de l’Égypte romaine. La confrontation de plusieurs types de portraits, peints ou sculptés, permet à l’auteur d’interroger la complexité des échanges culturels qui ont pu s’exercer entre Égyptiens, Grecs et administration romaine à partir du Ier siècle de notre ère. Il est également question de l’identité des jeunes gens représentés car si leur coiffure, qui retient toute l’attention de l’auteur, semble marquer l’appartenance à des origines grecques, les liens avec les traditions culturelles égyptiennes demeurent encore ambigus.

 

         L’attention se porte à nouveau sur le territoire gaulois avec l’essai de Claudia Moser sur les pratiques sacrificielles et l’architecture qui y est associée en Gaule pré-romaine et romaine. Deux sites sont ici étudiés de près, Gournay-sur-Aronde dans l’Oise et Vertault en Côte-d’Or. L’auteur montre en effet qu’avec l’accentuation de la présence romaine, des changements indéniables s’opèrent dans l’architecture cultuelle. Claudia Moser note cependant que malgré ces évolutions, des particularités anciennes et locales demeurent lisibles dans les transformations apportées dans ces sanctuaires.

 

         Dans son article, Susan Walker aborde la question de l’art produit en Angleterre durant l’occupation romaine à partir du Ier siècle. Après avoir brièvement présenté l’art celte, c’est-à-dire antérieur à l’installation romaine, ainsi que la place de la figure humaine dans cet art, l’auteur s’arrête sur plusieurs catégories d’objets en métal produits en Bretagne romaine. Au cœur de cette présentation se trouve la volonté de mettre en évidence les influences réciproques entre art romain et art celte. Pour illustrer cette question, Susan Walker utilise des exemples frappants comme la tête en bronze de Marc Aurèle découverte à Steane. L’article tend à montrer que dans un contexte d’occupation romaine, les artisans celtes produisent des objets à destination des Romains mais empreints de leurs propres traditions stylistiques. L’auteur présente également les innovations artistiques apportées par Rome et intégrées aux productions celtes, comme le verre.

 

         C’est en empruntant les marches du temple d’Isis à Baelo Claudia, dans l’ancienne province romaine ibère, qu’on pourra observer les objets qui intéressent Louise Revell dans son article. Les plantae pedum constitue pour elle l’exemple parfait d’un type d’objet sans lien avec Rome qui circule malgré tout de province en province par l’intermédiaire du culte d’Isis. D’autres exemples provenant d’Italica, toujours en Espagne et de Dion en Grèce, alimentent la réflexion vers un débat plus théorique. Il est en effet question pour Louise Revell d’intégrer son analyse formelle dans une analyse conceptuelle plus large liée au phénomène de globalisation et d’observer les variations stylistiques des empreintes de pieds à l’échelle locale de différentes communautés.

 

         Jennifer Gates-Foster porte son attention sur les marchandises de luxes, importées de lointaines régions comme l’Inde et qui transitaient par des ports égyptiens de la mer Rouge comme Berenike ou Myos Hormos. L’analyse s’attarde ici plus longuement sur des denrées alimentaires, comme le poivre utilisé pour certains rites relatifs au culte de Sérapis à Berenike, et sur des objets d’art tels que les céramiques indiennes. En effet, l’objectif de l’auteur est de montrer que, dans un cas comme dans l’autre, la perception et l’utilisation de ces biens de luxe diffèrent entre leurs lieux de passage pour le commerce et leur lieu de réception finale. Jennifer Gates-Foster s’attache à révéler comment les objets échangés s’inscrivent, au sein d’un réseau commercial large, dans des pratiques locales.

 

         Bien plus au nord, Nancy L. Wicker examine les médaillons romains présents en Scandinavie entre le IVe et le VIe siècle de notre ère. Après un bref rappel sur les liens commerciaux existants entre Rome et l’Europe du Nord, elle s’intéresse aux conditions d’importations et d’utilisation des médaillons romains. Ceux-ci vont être progressivement adaptés pour aboutir à la création, à partir du Ve siècle, des bractéates nordiques.

 

         Par delà les frontières de l’Empire romain, Naman P. Ahuja nous présente une statue de la déesse indienne Hāritiī conservée au British Museum. Cette sculpture originaire du Gandhara détient d’après lui les preuves iconographiques d’un multiculturalisme évident. En effet, au regard des descriptions précises de l’objet et de la mise en perspective de ces dernières avec des récits mythologiques d’origines diverses, les arguments de Naman Ahuja apparaissent convaincants. On pourrait reconnaître, en observant la déesse et les enfants qui l’entourent, des traits grecs, perses ou romains. Si les preuves visuelles paraissent peu discutables, l’auteur justifie les choix artistiques de ces productions du Gandhara, car il ne s’agit pas là d’un exemple isolé, grâce au concept, récurrent dans cet ouvrage, de globalisation.

 

         La quatrième partie de l’ouvrage, consacrée aux particularités locales dans les contextes impériaux, s’ouvre avec l’essai de Matthew M. McCarty. Tout en présentant une étude sur les pratiques religieuses dans certains sanctuaires d’Afrique du Nord, l’auteur nous invite à réfléchir à une approche méthodologique du concept de syncrétisme et de ses limites. Quatre sanctuaires de Baal Hamon et/ou Saturnes sont pris ici en exemple.

 

         Sans quitter les provinces d’Afrique du Nord, Thomas Morton étudie la basilique de Meninx en Tunisie et le capitole de Timgad en Algérie. L’observation de l’architecture monumentale et des schémas décoratifs de ces deux ensembles tend à montrer le désir des deux cités de s’intégrer dans l’Empire mais aussi de mettre en valeur la position unique de Méninx et de Timgad à l’intérieur même de cet empire. Morton a ici recours au concept de régionalisme critique afin de créer un modèle interprétatif dans lequel les conditions topographiques régionales et les particularités architecturales locales seraient intimement liées.

 

         Carlos F.  Noreña s’intéresse au monnayage d’Antioche pour montrer comment des productions visuelles, ici les monnaies, pouvaient être génératrices de cultures locales elles-mêmes intégrées à l’Empire. Il aborde aussi la question de l’identité. À travers l’étude du monnayage augustéen, l’auteur arrive à montrer que l’identité commune de la cité d’Antioche était imbriquée dans les structures du pouvoir et de la culture impériale.

 

         Dans l’article final de l’ouvrage, Valentina di Napoli aborde un corpus de copies de nobilia opera, ces copies de chefs-d’œuvres de la sculpture, découvertes en Grèce. Deux exemples sont ici pris en compte, le Doryphore de Polyclète ainsi que l’Aphrodite de Cnide de Praxitèle. À travers la présentation d’un catalogue puis d’une analyse précise des contextes de découvertes des sculptures, elle souligne une prédilection romaine pour la culture du passé ainsi que le maintien certain d’un goût pour la culture grecque.

 

         Dans l’ensemble, il s’agit d’un très bel ouvrage. On notera bien évidemment la qualité et la quantité des images proposées au fil des articles ainsi que les très belles cartes mises à disposition au début du livre. Concernant l’aspect scientifique, il faudrait noter les limites de certains des concepts proposés et leur application à la culture visuelle et matérielle antique. Cependant, force est de reconnaître que chaque contribution fait l’effort de reprendre une historiographie parfois complexe et de proposer une réflexion intéressante à une échelle tout autant globale que locale.

 

 

Sommaire 

 

PART ONE : Approches to Provincial Context

  1. What is a Province ? - Alicia Jiménez p. 16
  2. A Synœcism of Cultures in Roman Greece - Maria Papaioannou p. 31
  3. Networks : Exile and Tourism in the Roman Cyclades - Rebecca Sweetman p. 46
  4.  A Portrait of the Artist as a Mosaist under the Roman Empire - Will Wooton p. 62
  5. Material Matters : Object, Authorship, and Audience in the Arts of Rome’s Empire – Steven Hijmans p. 84

 

PART TWO : Tradition, Innovation, Manipulation

  1. Developing a « Sculptural Habit » : The Creation of a Sculptural Tradition in the Central Roman Balkans - Dragana Mladenoić p. 104
  2. In Search of Identites : A Preliminry Report on the Visual and Textual Context of the Funerary Monuments of Roman Macedonia – A. D. Rizakis et I. Touratsoglou p. 120
  3. Coins Before Conquest in Celtic France : An Art Lost to Empire - Kimberly Cassibry p. 137
  4. Mallokouria : Portrait of Local Elite Boys in Roman Egypt - Marianne Bergmann p. 156
  5. The Architecture of Changing Sacrificial Practices in Pre-Roman and Roman Gaul - Claudia Moser p. 174

 

PART THREE : Networks, Movements, Meanings

  1. Celtic Design, Roman Subject : A Portrait of Marcus Aurelius from Rural Britain - Susan Walker p. 192
  2.  Footsteps in Stone : Variability within a Global Culture – Louise Revell p. 206
  3. Objective Alterity : Import and Consumption in the Ports of Roman Egypt - Jennifer Gates-Foster p. 222
  4. Roman Medallions in Scandinavia : Shifting Contexts of Space, Time and Meaning - Nancy L. Wicker p. 232
  5. The British Museum Hāritī : Toward Understanding Transculturalism in Gandhara - Naman P. Ahuja p. 247

 

PART FOUR : Local Accents in the Imperial Context

  1. Gods, Masks, and Monstra : Situational Syncretisms in Roman Africa - Matthew M. McCarty p. 266
  2. Constructed Landscapes : Designing Urban Centers in Roman Africa - Thomas Morton p. 281
  3. Heritage and Homogeneity in the Coinage of Early Roman Antioch - Carlos F.  Noreña p. 294
  4. Looking at the Classical Past : Tradition, Identity, and Copies of Nobilia Opera in Roman Greece - Valentina di Napoli p. 307

 

 


N.B. : Rebecca Attuil est actuellement doctorante à l’Université Paris-IV Sorbonne en archéologie (UMR 8167 Orient & Méditerranée), sous la direction d’Hélène Brun. Son sujet de recherche est : "Une archéologie des identités crétoises : mutations de la culture matérielle en Crète de la fin de l’époque classique à l’époque d’Auguste (fin Ive s. - Ier s. ap.)"