Cruz Andreotti, Gonzalo - Le Roux, Patrick - Moret, Pierre (éd.): La invencíon de una geografía de la Península ibérica, I, La época republicana ; L'invention d'une géographie de la péninsule ibérique, I, L'époque républicaine (Actas del coloquio internacional celebrado en la Casa de Velázquez de Madrid entre el 3 y el 4 de marzo de 2005)
ISBN: 84-7785-744-X
ISBN: 84-95555-91-3
252 p., 24 cm x 7 cm
(Madrid, Casa de Velazquez, Servicio de publicacion 2006)
 
Compte rendu par Gérard Nicolini
(Gerard.Nicolini@wanadoo.fr)

 
Nombre de mots : 1484 mots
Publié en ligne le 2007-03-22
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=28
 
 

Le colloque qui s’est tenu en mars 2005 à la Casa de Velázquez avait pour sujet l’histoire de l’invention romaine d’une géographie de l’Hispania à l’époque républicaine (un deuxième volume consacré à l’époque impériale rendra compte de la deuxième session de ce colloque tenu en avril 2006 en ce même lieu). Les articles réunis ici sont issus des communications de 11 spécialistes de l’antiquité italien, espagnols et français, publiés avec des résumés en espagnol et en français, en anglais et en italien pour deux d’entre eux. Un premier groupe d’articles présente et discute la description de la péninsule Ibérique par les géographes de l’époque hellénistique. Un deuxième ensemble tend à démontrer comment la conquête romaine s’est faite sans le secours de la géographie.

Il s’agit d’études réalisées essentiellement à partir des textes. Celles-ci représentent une actualisation nécessaire d’un thème prospecté depuis l’avant-guerre, souvent brillamment, par des auteurs tels que P. Bosch Gimpera (1932), A. Berthelot dans sa traduction d’Aviénus (1934), A. García y Bellido (1953), A. Schulten surtout dans son Iberische Landeskunde (1955) et ses diverses traductions des Fontes Hispaniae Antiquae (1922-1952), etc. pour ne citer que les ouvrages fondateurs. Mais on peut dire que, depuis l’après-guerre, rares sont les synthèses sur la Péninsule dans l’antiquité - ou les Histoires de l’Espagne - qui n’abordent pas la question. Cela s’explique entre autres par une relative abondance de textes sur le sujet, comparativement à ceux traitant des autres contrées du monde antique, dont les raisons sont multiples, qu’il ne nous appartient pas d’exposer ici. Ce colloque venait donc à point nommé. En faire un compte rendu d’ensemble lisible et d’une longueur raisonnable est particulièrement difficile tant la matière abordée est riche. Pour éviter un survol rapide qui se révèlerait inutile, j’ai choisi de présenter un bref commentaire de chacun des onze articles.

Francesco Prontera, dans « La Penisola iberica nella cartografia ellenistica » montre comment la conquête romaine du sud et de l’est de la Péninsule a permis à Polybe de rectifier l’image erronée (notamment la distance entre le détroit de Messine et les colonnes d’Héraclès), donnée par Ératosthène, basée sur le périple de Pythéas antérieur d’au moins un siècle. La chorographie de Polybe prendrait une signification politico-militaire inconnue avant lui. Ses conclusions sont assimilées par Posidonius puis Strabon et Ptolémée. L’article est un bon raccourci de tous ces points de vue qui met à jour la contribution de l’auteur au congrès de Tarente de 1989, La Magna Grecia e il lontano Occidente, Tarente 1991.

Didier Marcotte (éditeur des « Géographes grecs » dans la collection des Universités de France) avec « De l’Ibérie à la Celtique : géographie et chorographie du monde occidental avant Polybe » montre que l’appellation Ἰβηρία ou Ἰσπανία désigne à partir d’Artémidore (—101) la région allant de Cadix aux Pyrénées. L’extension de l’Ibérie jusqu’au Rhône, patente dans Strabon, est déjà implicite dans Hérodote. L’A. la met en parallèle avec celle de l’Italia, du sud au nord, jusqu’à comprendre toute la péninsule italienne. La Celtique péninsulaire est envisagée à partir de la définition d’Hérodote (au-delà des colonnes) et de la continuité géographique envisagée par le pseudo-Scylax.

Pierre Moret, dans « la formation d’une toponymie et d’une ethnonymie grecques de l’Ibérie : étapes et acteurs » doute de l’équation toponyme/ethnonyme = images de la réalité géographique antique, d’abord du fait du caractère fabuleux de l’Extrême-Occident mais aussi parce que les géographes grecs font eux-mêmes peu confiance aux navigateurs et aux colons), auteurs de périples, à l’origine d’un appauvrissement des textes dans la période considérée, qui va de pair avec une progression des éléments mythiques dans les correspondances géographiques entre l’Orient et l’Occident qui commencerait avec Charon de Lampsaque. Est particulièrement utile la négation de l’origine précoloniale des noms en –oussa, la mise en tableau des noms géographiques (peuples et lieux) dans les textes d’Hécatée à Polybe et celle des correspondances toponymiques entre les régions du Pont-Euxin et l’Ibérie (avec une carte). L’auteur, qui a traité antérieurement différentes facettes du sujet, livre ici une riche et claire synthèse sur près de quarante pages.

Gonzalo Cruz Andreotti avec « Polibio y la integración histórico-geográfica de la Península Ibérica » montre la démarche de Polybe qui, proposant une triangulation de l’oekoumène intégrant la péninsule dans l’empire romain, basée sur les auteurs hellénistiques, situant les ethnies, et la toponymie dans la géographie péninsulaire, mais y ajoutant une vue topographique et politique à la manière romaine.

Bärbel Kramer signe « la Península Ibérica en la Geografía de Artemidoro de Efeso » à la lumière du Papyrus d’une importance capitale nouvellement découvert qui nous donne à la fois un fragment de texte du livre II d’Artémidore décrivant les côtes de la Péninsule à la manière d’un paraplous mais aussi une carte qui apparaît comme l’ancêtre, au 1er siècle av. J.C., du type de l’itinerarium pictum illustré par la table de Peutinger. Artémidore en aurait lui-même reconnu et mesuré ces côtes jusqu’au nord-ouest.

Patrick Le Roux, dans « l’invention de la province romaine d’Espagne citérieure de 197 A.C. à Agrippa », confirme la relative ignorance de la géographie de la Péninsule par le conquérant romain qui ne s’en sert que comme une toile de fond, les opérations se comptant en jours de marche sans grands repères topographiques, qui vont permettre l’acquisition d’une « connaissance empirique de l’espace ». Les limites de la province d’Espagne citérieure seront tracées selon l’intégration de communautés existantes par des actions diplomatiques ou militaires, la conception administrative de la province n’apparaissant que très tardivement.

François Cadiou, avec « Renseignement, espionnage et circulation des armées romaines : vers une géographie militaire de la péninsule Ibérique à l’époque de la conquête », montre que l’armée romaine disposait avant la conquête d’informations géographiques, fournies au dernier moment par des informateurs divers sur la topographie locale avant la campagne, distinctes de la « géographie savante » basée notamment sur des cartes. Polybe l’observe notamment. Lucullus sera critiqué pour son impéritie logistique par Appien, mais pas pour sa méconnaissance de la géographie. Cependant les chefs d’armée vont fournir au sénat les éléments d’une « géographie militaire » de la péninsule, qui contribuera à la connaissance d’une géographie générale de celle-ci.

Manuel Salinas de Frías, dans « Geografía real y ficticia de la epopeya sertoriana » pose la question de la situation des opérations de Sertorius, bien inscrites chronologiquement sur trois cartes par l’A., et de l’apport de celles-ci à la connaissance de la Péninsule, qui fait à cette occasion des progrès notoires. Cela n’empêche pas Salluste et Florus d’inscrire le mythe des Iles Fortunées dans la narration de l’épopée sertorienne.

Pilar Ciprés, avec « la geografía de la guerra en Celtibería » a le mérite de présenter une tentative de définition des termes Celtibères/Celtibérie qui remplace progressivement sous la République celui de Celtes, défini par les textes grecs comme qualifiant les peuples en contact avec l’Océan. La responsabilité en incombe aux opérations de la conquête et à l’organisation des territoires conquis, alliés aux progrès de la géographie hellénistique, l’ensemble étant concrétisé dans le texte de Strabon.

Christian Rico, dans « l’invention romaine des Pyrénées, ou les étapes de la formation d’une frontière » précise utilement les progrès de la connaissance géographique quant à la chaîne pyrénéenne grâce, à partir de la deuxième guerre punique, à l’arrivée des armées romaines dans la péninsule. On situe bien comment celle-ci devient une frontière, symbolisée par le trophée de Pompée, vers la fin des années 70 av. J.C., et un objectif stratégique pour les Romains, avant de devenir une simple limite entre provinces, dont la position réelle est connue dès 218. J’ajoute que cela n’empêche pas Strabon de lui donner encore une orientation nord-sud deux siècles plus tard, ce qui illustre bien la position des articles précédents.

Francisco Beltrán Lloris, avec « El valle medio del Ebro en época republicana. Percepción geográfica. Aproximaciones hodológica y cartográfica » met en relief les inégalités dans la connaissance par Rome de la région de l’Èbre d’abord basée sur une voie partant de Tarragone et se dirigeant par Lérida et Osca vers le nord-ouest, délaissant le bas Èbre et la région celtibère, comme on le perçoit encore chez Strabon. Avec la fondation de colonies et de municipes, de Caesaraugusta (Saragosse) et du conventus caesaraugustanus apparaît une conception centralisée qui emprunte probablement à des cartes, dont nous rendent compte Pline et l’orbis pictus d’Agrippa.

En conclusion je dois insister sur le caractère très positif des actes de ce colloque, avec peut-être le regret que ses auteurs n’aient pas davantage fait appel aux avancées importantes de l’archéologie péninsulaire, qui s’essaye à redéfinir depuis quelques décades des espaces culturels. Dans quelle mesure peut-on trouver des coïncidences entre les textes, les cartes et les apports de l’archéologie ? Certains articles y font allusion, mais c’est sans doute là une autre histoire, et un vaste champ de recherche, qui mériterait un colloque à lui seul. En attendant, on doit remercier les trois éditeurs d’avoir su réaliser la mise au point qui s’imposait.