Bacqué-Grammont, Jean-Louis - Filliozat, Pierre-Sylvain - Zink, Michel : Voir et concevoir la couleur en Asie (Actes de colloques, 12). 16 x 24 cm, 324 p., ISBN : 978-2-87754-336-1, 35 €
(Editions de Boccard, Paris 2016)
 
Rezension von Sterenn Le Maguer
(sterenn.lemaguer@gmail.com)

 
Anzahl Wörter : 2327 Wörter
Online publiziert am 2017-09-11
Zitat: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Link: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2806
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          L’ouvrage Voir et concevoir la couleur en Asie réunit quatorze contributions initialement exposées lors du colloque éponyme qui s’est tenu à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et à l’INALCO les 11 et 12 janvier 2013. Ces actes se présentent comme un voyage temporel et géographique. Temporel, car les sujets traités s’étendent de la période Hittite (IIe millénaire av. J.-C.) jusqu’à nos jours. Géographique, car l’ouvrage arpente l’Asie depuis l’Asie Mineure jusqu’au Japon. Les sujets traitant de l’Inde sont bien représentés avec cinq contributions concernant cette vaste région. Le monde islamique (Turquie ottomane et Perse) fait l’objet de quatre contributions. L’agencement des articles tient compte de ce cadre chronologique et géographique puisqu’ils apparaissent chronologiquement d’abord, puis géographiquement en allant d’ouest en est.

 

         Le colloque - et donc ces actes publiés en 2015 - avait pour objectif la « caractérisation des cultures d’Asie par leurs couleurs » (Avant-propos, p. IV). La signification et la symbolique des couleurs sont systématiquement abordées, que ce soit à travers l’étude du vocabulaire ou l’étude des images. Le cadre théorique est marqué par les travaux sur les couleurs de Michel Pastoureau qui, bien que spécialiste du sujet en Occident, a jeté les bases de l’étude des couleurs. Il est cité dans l’avant-propos et dans trois articles (E. Parlier-Renault, « La symbolique des couleurs dans les miniatures râjpoutes », A. Vergati, « Les couleurs du mariage hindou » et M. Parmentier, « L’arc-en-ciel dans le Japon de l’époque d’Edo »). Quant à l’ouvrage de J. Cage, Couleur et culture : Usages et significations de la couleur de l’Antiquité à l’abstraction (paru en 1993 et récemment traduit en français en 2008), il est cité dans un seul article « L’arc-en-ciel dans le Japon de l’époque d’Edo »). Il s’agit pourtant d’un ouvrage de référence sur le sujet.

 

         Les trois premiers articles traitent des périodes anciennes. Celui d’I. Klock-Fontanille examine le lexique des couleurs dans la littérature hittite. L’auteur explique en premier lieu que les adjectifs de couleur, dans la langue hittite, ne renvoient pas seulement à des tonalités mais à des processus transitoires et à des matières. Par exemple, le mot dankui-, que l’auteur traduit par « noir, sombre », « décrit un état intermédiaire : pas complètement noir [...], et ni sec, ni mouillé » (p. 7). En second lieu, la langue hittite appartenant au groupe des langues indo-européennes, l’auteur apporte un éclairage sur les noms de couleurs de ce domaine et particulièrement dans les langues grecque et latine. L’article de J.-M. Durand traite, pour sa part, de l’usage de la couleur dans le monde mésopotamien. La peinture n’occupait pas une place prépondérante dans la production artistique mésopotamienne et seule la Syrie a livré des restes d’art pictural. Ainsi, il n’existe pas dans la langue akkadienne de mots pour « peintre » ou « tableau ». En revanche, les couleurs sont rattachées au lexique de la teinture et du teinturier, autrement dit de la technique et non de la nature. Ce sont surtout le dessin et la gravure qui trouvaient les faveurs des artistes et de leurs commanditaires. Les termes utilisés pour signifier la peinture prennent, en akkadien, le sens de « finition » : ils viennent éventuellement compléter le dessin. Les adjectifs de couleur décrivent avant tout l’altération et expriment la luminosité et la brillance plutôt que des teintes à proprement parler. Ils peuvent également exprimer des sentiments : par exemple, le visage d’un homme atteint de dépression devient « noir » (p. 26). L’auteur conclut que la couleur n’avait pas une valeur très importante en Mésopotamie. J.-P. Mahé s’intéresse au mot « bosor » qui a pris le sens de « rouge écarlate » dans la littérature liturgique arménienne. Cet adjectif de couleur est en fait la transformation, au tournant du IXe-Xe siècle, du toponyme Boçra (Jordanie) qui apparaît dans Isaïe (Is., 63, 1-6). Dans ce passage, le héros anonyme revient de Boçra les vêtements rougis du sang des ennemis. La tradition exégétique arménienne associe cette couleur rouge à la passion du Christ et aux vendanges. Ainsi, « bosor » est une couleur « mythologique » (p. 37) employée pour exprimer le sacrifice religieux ; il n’est pas passé dans la langue vernaculaire mais il se retrouve en poésie.

 

         Les trois articles suivants traitent de la couleur en Turquie. Cl. Römer présente tout d’abord la fonction des couleurs dans les textes ottomans du XVIe siècle. L’auteur explique l’usage métaphorique du rouge, du noir, du blanc et du bleu/vert. Ces codes appartiennent à l’art rhétorique et connaissent des variantes, suivant le talent de l’écrivain. On note que les images-questions se rapportent généralement au pouvoir du sultan. « Les couleurs dans les noms populaires de plantes en Turquie » d’E. G. Ambros expose comment les couleurs sont employées dans la langue vernaculaire pour grouper ou différencier des plantes. On peut atteindre un niveau de différenciation des plantes très précis lorsque le nom vernaculaire et le nom vulgaire correspondent. Pour clore cet ensemble d’articles sur la Turquie, J.-L. Bacqué-Grammont discute des toponymes turcs contenant le mot « noir ». C’est le mot kara  (et son dérivé  karaca ) appartenant au vocabulaire ancien de la langue turque qui est utilisé ; son sens est plus noble et plus riche que celui, plus prosaïque, du mot siyah, d’origine persane. Le terme kara  est présent dans 38 % des toponymes contenant un mot de couleur et les 2 123 entrées répertoriées sont listées à la fin de l’article. Ces noms de lieu évoquent des particularité du paysage, des végétaux, des animaux, des objets de la vie courante et enfin, des anthroponymes.

 

         L’article de Ch. Adle sur la signification et le symbolisme des couleurs en Iran occupe une place à part au sein de cette publication. Il est en effet le seul article à discuter de l’Iran et de la Perse ancienne, faisant ainsi la transition avec l’Inde dont il sera question ensuite, et il est, avec ses soixante-quatorze pages, le plus long. Trois grandes parties le composent. La première traite de la corrélation entre les couleurs et le monde exotérique. Ch. Adle présente la symbolique des couleurs chez le poète Nezâmi (ca. 522-603H/1128-1207), en particulier dans le Haft-Peykar (Sept-Portraits). Ce dernier établit « les relations et les correspondances entre les couleurs et les jours de la semaine, les planètes ainsi que les climats » (p. 93) résumées par un tableau synthétique fort utile (p. 108). L’œuvre de Nezâmi a influencé la vie de cour sous le règne de l’empereur moghol Homâyun (r. 1530-1540 et 1555-1556) qui fit ériger sept pavillons dont chaque couleur et fonction s’accordait au jour de la semaine suivant l’ordonnancement de Nezâmi. La deuxième partie, quant à elle, est consacrée à la corrélation entre les couleurs et le monde ésotérique. L’auteur présente l’ordre soufi Kobraviyeh au sein duquel l’élévation de l’âme, s’effectuant en sept étapes ou « rideaux  » (Pardeh), était représentée par une échelle chromatique correspondante. L’article se clôt avec la troisième partie, portant sur les racines préislamiques proches et lointaines de la symbolique des couleurs. On trouvait déjà, chez les Perses anciens, la correspondance entre les couleurs et les sept planètes que l’âme devait traverser avant d’atteindre le ciel depuis la terre. Plus loin dans le temps, la forteresse d’Ecbatane se composait, selon Hérodote, de sept murailles ornées chacune d’une couleur différente (cinq couleurs, dont l’or et l’argent pour les deux dernières). Si cette description ne résiste pas aux données archéologiques, du moins celles-ci ont mis en évidence l’importance de la couleur dans l’architecture mésopotamienne à travers l’usage de carreaux de faïence. Ainsi, malgré des évolutions dans l’emploi et la symbolique des couleurs, l’auteur met en valeur des constantes dans les correspondances entre le chiffre sept, comme autant de planètes et de jours de la semaine, et les couleurs.

 

         La série de cinq contributions discutant la couleur en Inde s’ouvre sur l’article de Th. Zéphir intitulé : « D’Ajaṇṭā à Tanjore : considérations sur la peinture murale indienne ». Les deux sites, où sont préservés les plus importants témoignages de la peinture murale indienne, illustrent remarquablement la tradition bouddhique (Ajaṇṭā) et la tradition hindouiste (Tanjore). Alors qu’à Ajaṇṭā les couleurs sont employées de façon naturaliste, l’usage des couleurs à Tanjore relève d’une symbolique plus aboutie. Par exemple, le dieu Śiva y est représenté d’une couleur différente suivant le caractère qu’on veut lui donner : il sera rouge en tant que divinité agressive, blanc en dieu dansant, cette couleur exprimant le merveilleux ou la sérénité. E. Parlier-Renault discute ensuite de la symbolique des couleurs dans la miniature râjpoute. Dans les textes sacrés indiens, la palette des couleurs est « une échelle de valeur qui permet de définir de façon non verbale la qualité respective des êtres, en particulier des dieux, et celle des émotions » (p. 190). Puis la signification de ces couleurs dans la peinture râjpoute est explicitée à l’aide de riches illustrations. E. Parlier-Renault souligne néanmoins l’ambivalence de cette symbolique, qui varie selon les textes. Le Mānasollāsa (Le plaisir de l’esprit), exposé ici par V. Kavali-Filliozat, est un ouvrage encyclopédique du Karnataka (sud de l’Inde). Une partie du texte énonce les codes de l’art pictural, allant de la préparation du mur à peindre aux choix des couleurs attribuées aux divinités en passant par le mélange des couleurs. Seize illustrations permettent de confronter le texte à des œuvres picturales indiennes. L’article de A. Vergati, « Les couleurs du mariage hindou », met en exergue l’importance de la couleur dans la société indienne à travers les rituels du mariage hindou. Avant sa célébration, plusieurs rituels de préparation recourent à la couleur : port de vêtements jaunes pour purifier les corps des futurs époux, cérémonie du henné. Lors du mariage, les couleurs des vêtements varient en fonction du rituel célébré. L’auteur termine en évoquant la fête de Holi pendant laquelle on célèbre les couleurs. P.-S. Filliozat inscrit sa contribution dans la continuité d’un article de J. Filliozat qui classait les couleurs et les lumières en sanskrit. Intitulée « La couleur des lettres et des dieux selon le Vātula-Śuddhākhya-Tantra », elle montre que la couleur est un moyen de sacraliser le langage. Un tableau présente les correspondances entre les lettres et la couleur attribuée à chacune d’elles.

 

         P. Baptiste est l’auteur de l’unique article sur le Cambodge. Il y discute la polychromie à travers la statuaire et le décor ancien (VIIe – XIIIe s.). Rares sont les restes de peinture encore visibles dans les sanctuaires et de nombreuses statues ont été repeintes au cours des périodes postérieures. L’auteur revient donc sur les descriptions des premiers inventeurs des sites khmers du XIXe et du début du XXe siècle dans lesquels il est fait mention de décors peints. En outre, la polychromie était obtenue par l’emploi de pierres de différentes tonalités (grès et latérite) associées à divers matériaux (bois, brique, stuc, terre cuite). Concernant la statuaire, seules quelques traces de peinture ont pu être retrouvées grâce à des études réalisées à la loupe binoculaire. L’auteur conclut en précisant que si la polychromie était bien attestée, son usage restait circonscrit à quelques éléments des sanctuaires et de la statuaire.

 

         L’ouvrage s’achève en Extrême-Orient par l’article de M. Parmentier sur les couleurs de l’arc-en-ciel dans le Japon de l’époque d’Edo (1603-1868). L’auteur présente l’évolution de la symbolique de l’arc-en-ciel au Japon. Celui-ci est d’abord perçu soit comme un dragon ou un serpent géant, soit, dans le cadre de la pensée confucéenne, comme un lien transcendantal entre la Terre et les hommes, mais il n’est pas défini par la polychromie. Dès le XVIe siècle, les missionnaires Jésuites introduisent l’idée d’un arc-en-ciel trichromique (jaune/vert/rouge) : cette idée survivra à leur expulsion du pays et sera intégrée à la vision confucéenne. À partir du XIXe siècle, du fait de la pénétration du savoir occidental, il est ensuite conçu comme un phénomène naturel et physique et défini par les sept couleurs newtoniennes. Un processus naturaliste de description de l’arc-en-ciel a ainsi abouti à la « coloration » de celui-ci à l’époque d’Edo et, aujourd’hui, sa représentation polychrome est évidente au point d’avoir occulté l’ancienne symbolique.

 

         Comme nous l’avons dit plus haut, si le cadre théorique est marqué par M. Pastoureau, il n’est quasiment pas fait référence à J. Cage dont l’ouvrage est une référence sur l’histoire des couleurs. Cela s’explique par la nature du livre : c’est une histoire des sociétés à travers les couleurs, et non pas une histoire des couleurs. Ainsi, cinq articles traitent principalement du lexique et de la linguistique, et autant d’articles traitent d’histoire de l’art à proprement parler. En outre, les auteurs s’appuient sur des sources plus que sur des études. Par exemple, Ch. Adle puise directement dans les textes de Nezâmi, et ses interprétations ésotériques sont marquées par les travaux d’H. Corbin, grand spécialiste de la pensée perse médiévale. L’ensemble de ce volume est de grande qualité, tant sur le fond que sur la forme puisque de nombreuses illustrations en couleurs viennent en enrichir les propos.

 

 

 

Table des matières 

 

Avant-propos, par Pierre-Sylvain Filliozat, p. I

Allocution d’accueil, par Michel Zink, p. XI

Isabelle Klock-Fontanille, « Étude du lexique des couleurs dans la littérature hittite », p. 1

Jean-Marie Durand, « L’usage de la couleur dans le monde mésopotamien », p. 15

Jean-Pierre Mahé, « Couleur du sang et de la vendange dans l’hymnographie arménienne », p. 29

Claudia Römer, « La fonction des couleurs dans les textes historiques ottomans du XVIe siècle », p. 39

Edith Gülçin Ambros, « Les couleurs dans les noms populaires de plantes en Turquie », p. 53

Jean-Louis Bacqué-Grammont, «  Le noir dans la toponymie turque », p. 63

Chahryar Adle, « Signification et symbolisme des couleurs dans le monde iranien à l’époque islamique », p. 85

Thierry Zéphir, « D’Ajaṇṭā à Tanjore. Quelques considérations sur la peinture murale indienne », p. 161

Édith Parlier-Renault, « La symbolique des couleurs dans les miniatures râjpoutes », p. 183

Vasundhara Kavali-Filliozat, « Les couleurs des dieux hindous d’après le Mānasollāsa du roi Cālukya Someśvara ou Bhūlokamalla », p. 209

Anne Vergati, « Les couleurs du mariage hindou en Inde du Nord », p. 223

Pierre-Sylvain Filliozat, « La couleur des lettres et des dieux selon le Vātula-Śuddhākhya-Tantra », p. 237

Pierre Baptiste, « La polychromie dans l’ancien Cambodge : statuaire et décor architectural (VIIe-XIIIe siècle), p. 249

Marie Parmentier, « Les couleurs de l’arc-en-ciel dans le Japon de l’époque d’Edo (1603-1868), p. 267

Liste des auteurs, p. 319