Benard, Jacky : Urbanisme, Habitat et société d’un vicus gallo-romain, Vertillum, cité des Lingons. (Vertault, Côte-d’Or), 228 p., ISBN:978-2-35518-052-1, 52 €
(Editions Mergoil, Autun 2016)
 
Compte rendu par Nicolas Mathieu, Université Pierre-Mendès-France - Grenoble
(nicolas.mathieu@upmf-grenoble.fr)

 
Nombre de mots : 1986 mots
Publié en ligne le 2016-09-27
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2807
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          Cet ouvrage est une synthèse des fouilles conduites sur le site de l’agglomération entre 1846 et 1856 puis entre 1882 et 1939, publiées partiellement et de façon dispersée, jamais en totalité, avec utilisation de toute « la documentation graphique (croquis de fouilles, dessins d’objets) et écrite (journal de fouilles) » conservée à la Société Historique et archéologique du Châtillonnais. Y ont été ajoutées les données de la photographie aérienne qui complète les résultats des fouilles. Les auteurs rappellent en introduction que, en l’absence de vérification systématique de cette masse documentaire et surtout de regard critique sur elle, la seule précédente synthèse sur le site, dans le tome 3 de la Carte archéologique de la Gaule, 21. La Côte-d’Or, contient de nombreuses erreurs ou approximations. Pour cette raison, ils n’en tiennent pas compte dans leur publication.

           

         Le livre contient 43 figures consistant en plans divers du site et des maisons ou îlots fouillés, sept encarts de restitutions de maisons, qui « visent seulement à donner à imaginer, (…) ne se veulent pas vérité » (p. 119), par Fr. Bénard et P. Désert, tous très soignés et d’une grande lisibilité. C’est un beau travail scientifique et une édition rigoureuse où les figures (plans, restitutions) arrivent toujours au bon moment. L’homogénéité des plans et leur localisation par rapport à l’ensemble du site grâce à un petit cartouche systématiquement inséré sont appréciables. Les deux pages récapitulatives (116-117) des types de maisons et d’unités d’occupation sont pratiques. Le livre est organisé en deux parties après une introduction qui présente l’historique des fouilles et la définition des maisons, p. 9-18 : la première, consacrée à l’habitat privé, rend scrupuleusement compte des fouilles et des campagnes de photographie aérienne et consiste en une description des maisons, le catalogue des fouilles ; la seconde, intitulée Habitat, urbanisme, activités et société, p. 109-178, en est l’interprétation et l’analyse et constitue une véritable monographie d’une grande richesse et d’une finesse presque inespérée eu égard aux nombreuses lacunes de la documentation en raison des méthodes de fouille ancienne, des mauvaises conditions de conservation du matériel mis au jour, de sa perte ou de sa dispersion. Mentionnons deux exemples : les toitures et le nombre d’étages des maisons. Il n’y a rien ou très peu dans les carnets de fouille et parmi le mobilier conservé. Seules deux photos montrent des dalles de couvertures et seules des cages d’escalier sont parfois visibles. Il faut ajouter quelques rares maisons (052-01b et 056-01) avec une galerie en façade, ce qui suppose un second niveau. Au total, il y a dix maisons avec un étage assuré parce qu’une cage d’escalier est reconnue. Ce sont toutes des maisons du type des plus grandes (type 7) dont il est avéré qu’elles ont été occupées par les catégories les plus aisées. L’exploitation des fouilles et des photos atteste quelques rares trottoirs, des aménagements en façade : huit portiques, sept galeries. Les premiers sont toujours construits sur les espaces privés (à l’exception d’un), les seconds sur l’espace public. Ces aménagements sont associés à des maisons de notables.

 

         Vicus, au sens administratif du terme, certain car attesté comme tel par une inscription, Vertault est un exemple désormais bien éclairé sur le plan de l’urbanisme, des formes et de la diversité de l’habitat et de son organisation socio-spatiale. La reprise de l’ensemble de la documentation ancienne complétée par des fouilles plus récentes ont mis en lumière un lieu aggloméré vivant, et divers socialement. Témoignent de cette croissance d’une part une occupation progressive de l’espace délimité du site, d’autre part des réaménagements au fil du temps, aussi bien des maisons que des zones publiques. Architecture, plan et matériaux de construction des maisons révèlent des niveaux de richesses et de vie différents et des activités variées, allant de catégories populaires industrieuses et artisanales, notamment liées à la métallurgie du fer et du bronze, aux commerçants aisés et aux notables dont les fondements de la richesse étaient probablement la propriété foncière, qu’elle soit d’origine urbaine ou rurale. Les vestiges matériels, en l’absence d’inscriptions sur le site qui auraient donné des noms et des professions, ne permettent pas de dessiner complètement et finement la composition de la société de ce uicus des Lingons, mais ils suffisent à déduire deux traits : d’une part, toutes les catégories socioprofessionnelles étaient à peu près présentes, d’autre part, elles étaient topographiquement mélangées dans les îlots. Les activités déduites de vestiges sont principalement les suivantes : forgerie, maréchalerie-ferrante, chaudronnerie, serrurerie, tabletterie, travail du bronze, attesté par la découverte de soles de travail. À quelques rares exceptions près, il n’y a pas de quartier ou de rue spécialisée dans une activité ou une catégorie et il a été difficile, aussi bien pour des maisons anciennement et complètement fouillées que pour des maisons plus récemment étudiées, d’avoir une idée de la totalité de leur organisation et de la vie. Signalons, parmi les îlots centraux largement fouillés, les maisons n° 039-01 et 02 qui ont appartenu à un notable local qui occupait l’une d’elle (039-02) et louait l’autre à des boutiquiers (p. 20-24) : la régularité des locaux, en surface, en orientation sur la rue, en systèmes de fermeture par des vantaux, etc. ne laissent aucun doute sur leur destination. L’absence de traces matérielles de productions, du type foyer ou scories (métallurgie du fer), ou d’outils, laisse plutôt penser à des activités commerciales qu’artisanales dans ces maisons.

 

         La précision et la solidité des connaissances acquises pour l’ensemble du site doivent permettre d’orienter le questionnement et d’engager des recherches sur d’autres lieux pour suppléer les lacunes de la documentation, soit épigraphique, soit archéologique. Plusieurs points méritent l’attention dans l’identification d’éventuels uici : les traces d’une planification dans l’organisation spatiale car, comme le rappellent les auteurs en conclusion, dans le cas particulier de Vertillum, « l’opération précoce de viabilisation de toute la partie nord du site, dans le courant de la première moitié du Ier siècle, ne peut être interprétée que comme un acte émanant d’une autorité supérieure, l’ordo de la cité » (p. 180) ; la présence de constructions monumentales ou d’aménagements monumentaux excédant les besoins de particuliers ou de groupes ayant seulement un intérêt économique (voir la fig. 34, p. 158) : une vaste cour disposant d’une entrée qui présente une « certaine monumentalité » (p. 158), un édifice central carré avec des gradins sur trois côtés interprété comme une possible enceinte de vote (diribitoria), au sud, un édifice avec double alignement de colonnes, au sud-ouest un bâtiment à quatre nefs dont la durée de vie semble avoir été assez courte. Notons aussi, à l’extrémité est, un sanctuaire, et à l’extrémité ouest des thermes. Toutes ces constructions ont été édifiées à des moments différents et c’est une des difficultés de la représentation sous forme de plan à un instant donné de la réalité urbaine. À Vertault, il faut ajouter un murus gallicus, connu dans son dernier état, gallo-romain et précoce. Celui-ci et le vaste local, de 640 m² probablement destiné à des réunions, qui succède au bâtiment à quatre nefs, laissent penser à une fonction de représentation et des nécessités officielles. Observons qu’il n’existe pas de centre monumental selon les modèles romano-méditerranéens mais des « espaces ou constructions peu monumentalisés » dont les fonctions correspondent à ce qu’on attend ou trouve dans de tels centres : fonctions administratives, commerciales, religieuses. On devrait préciser selon des traits provinciaux, de société provinciale dans le cadre d’une administration sous autorité romaine selon une hiérarchie établie. Ainsi, les auteurs relèvent l’absence de forum ou de sanctuaire impérial dédié à une grande divinité du panthéon classique gréco-romain (p. 157)[1]. Mais ils observent (à l’est de l’îlot 040) la présence d’un sanctuaire de type indigène avec « fanum installé au fond du péribole » (p. 159)[2]. Enfin, tout en révélant la vitalité de cette agglomération, la diversité d’activités, la hiérarchie sociale dont témoignent les types de maison - des petites au-dessous de 50 m² aux plus grandes qui ont entre 250 et 900 m² au sol, souvent un jardin d’agrément -, la présence, à l’évidence, de notables aisés vivant dans des maisons qui disposaient de système de chauffage par hypocauste, ils insistent sur la modestie de ces demeures comparativement à ce qui existait dans les chefs-lieux de cité : peintures murales « peu élaborées » (p. 176), mosaïques et revêtements de marbre peu nombreux et, d’une façon générale, des aménagements soignés mais sans ostentation (sols des portiques et des galeries « constitué de cailloux noyés dans un mortier maigre de chaux » (p. 168), murs de mortiers et de moellons, à partir de Néron).  

 

         Avec cet ouvrage, les lecteurs disposent d’une monographie claire et utile à la compréhension d’un phénomène administratif et urbain qui permettra de faire des comparaisons régionales et provinciales. À côté de la cité des Lingons, en Germanie, pensons à celle des Éduens, en Lyonnaise, et à Alésia, site proche à la richesse archéologique ancienne et actuelle. Vertillum,  a déjà fait l’objet depuis le début de la décennie 2000 de deux ouvrages[3] et sont annoncées dans le présent livre d’autres synthèses[4] qui seront très utiles. La compréhension des réalités civiques provinciales, c’est-à-dire politiques, religieuses et administratives autour des questions sur les uici passe par toujours plus d’études monographiques où soient étroitement associés des archéologues et des épigraphistes[5].

 

 


[1] Sur la parure monumentale des uici voir M. Dondin-Payre, « Forums et structures civiques dans les Gaules : les témoignages écrits », dans A. Bouet éd., Le forum en Gaule et dans les régions voisines, Bordeaux, Ausonius, 2012, p. 55-63.

[2]  Il faut définitivement bannir l’association, courante dans le vocabulaire des archéologues en France, entre fanum et sanctuaire indigène. Fanum, mot latin qui a le sens générique de lieu de culte  et se rencontre en Italie et dans les provinces, n’est pas réservé à un monument de type indigène ni encore moins gaulois. Pour ne prendre qu’un exemple dans les Trois Gaules et les Germanies, en Aquitaine, chez les Lémovices, à Rancon en Haute-Vienne, une inscription (CIL, XIII, 1449) mentionne un fanum pour Pluton. Dans l’épigraphie de la péninsule Ibérique, le mot n’est attesté qu’une fois et dans Britannia, exclusivement dans les exécrations connues par des tablettes inscrites.

[3]   Jean-Paul Guillaumet, Gérard Laude, L’art de la serrurerie gallo-romaine. L’exemple de l’agglomération de Vertault (France, Côte-d’Or), Dijon, EUD, 2009 ; Jacky Bénard, Martine Méniel, Christophe petit dir., Gaulois et gallo-romains à Vertillum. 160 ans de recherche archéologique, Gollion, InFolio, 2010.

[4]   Martine Jouin-Méniel, Jacky Bénard, Jean-Paul Guillaumet, Vertault. Bilan des recherches de 1836 à 2009. Sources écrites et manuscrites, documents graphiques et photographiques.

[5]  voir la note 69, p. 160 sur la provenance de l’inscription CIL, XIII, 5661, trouvée à l’entrée du frigidarium qui révèlerait un acte évergétique de magistrats. Alors qu’Y. Le Bohec, dans le corpus des Lingons, en 2003 (ILGB, Lingons, 325), pense qu’elle n’a pas été découverte dans son emplacement d’origine mais pour un dépôt avec des déblais dans le comblement des thermes, les archéologues pensent que son état de conservation est plutôt compatible avec une provenance des thermes mêmes. 


 

 

Sommaire

 

Introduction, p. 9 :

p. 10-14, Historique des fouilles et du plan de la ville

p. 14-17, Les maisons, définition.

Première partie : L’habitat privé : définition des maisons, p. 19 :

- Les îlots centraux très largement fouillés, p. 20-79

- Les îlots centraux incomplètement fouillés, p. 79-101

- Les îlots Nord, 101-105

- Les îlots Sud principalement connus par les prospections aériennes, p. 105-108.

Deuxième partie : Habitat, urbanisme, activités et société, p. 109

- Quelques jalons chronologiques, p. 110-118

- L’habitat privé, p. 118-150

- Géographie d’un vicus, p. 150-178.

Conclusion, p. 179-183.

Bibliographie, p. 184-188

Photos des fouilles anciennes, p. 189-192

Annexes, p. 193-223 : elles consistent en 35 tableaux récapitulatifs de données interprétées des fouilles sur les maisons, les types de locaux, des sous-sols, des enduits et d’une tentative d’évaluation démographique à partir des données du site.