Quertinmont, Arnaud (dir.) : Dieux, génies et démons en Égypte ancienne. À la rencontre d’Osiris, Anubis, Isis, Hathor, Rê et les autres…Exposition présentée au Musée royal de Mariemont, Morlanwelz, Belgique, du 21 mai au 20 novembre 2016, 384 p., 300 ill., 23 x 30 cm, EAN : 9782757210161, 45 €
(Musée royal de Mariemont, Morlanwelz, Belgique / Somogy éditions d’Art, Paris 2016)
 
Compte rendu par Jean-Louis Podvin, Université Littoral Côte d’Opale
(jean-louis.podvin@univ-littoral.fr)

 
Nombre de mots : 2163 mots
Publié en ligne le 2016-08-23
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2827
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          Jean-Marcel Humbert rappelle que l’intérêt pour le panthéon égyptien, Isis en tête, a été vif, surtout à partir de la fin du XVIIIe siècle, et qu’il ne se dément pas aujourd’hui, que ce soit dans l’art, la bande dessinée, ou encore le cinéma.

 

         En introduction, Claude Traunecker tente d’expliquer cette diversité des dieux. Il aborde d’abord le nom netjer, hiéroglyphe d’un mât avec fanion, généralement traduit par le mot « dieu ». Est en fait netjer tout ce qui est accessible au rituel, aussi bien un dieu ou un roi qu’un défunt. Difficile de cerner ces netjérou, puisque ce sont des réalités changeantes dans le temps et dans l’espace. Claude Traunecker propose de distinguer deux strates : celle des fidèles et pratiquants, et celle des érudits et savants.

 

         Pour contenter les netjérou, on leur doit des rites, dont le plus important est la fumigation d’encens (senetjer, qui signifie aussi « rendre divin »). Dans la seconde moitié du dernier millénaire, l’homme n’hésite pas à s’adresser directement aux dieux, par le biais de l’oracle à la porte du temple.

 

 

QUI EST DIEU ?

 

         Jean Winand revient sur la question du nom de dieu, dont il rappelle l’origine, puis le devenir en copte. Netjer est apparu dès l’aube de la civilisation égyptienne, comme sur la plaquette d’Aha (Ie dynastie), où il est associé à un temple de Neith. L’étymologie reste confuse, mais la proximité du mot avec celui de l’encens est probante, car celui-ci était indispensable au culte. Les prêtres sont les serviteurs du dieu, les hiéroglyphes les paroles des dieux, et le roi défunt est dieu, tout comme certains animaux vivants (on pense en particulier au taureau Apis). Certains de ces dieux, comme Atoum à Héliopolis, Khnoum à Éléphantine, Ptah à Memphis ou Amon à Karnak, sont des démiurges, mais beaucoup d’autres naissent, meurent (Osiris, mais c’est pour mieux vivre dans l’Au-delà). Ils côtoient peu les hommes, car même leur temple est inaccessible au plus grand nombre. 

 

         Audrey Dégremont traite ensuite des rituels pour maintenir le divin et diviniser l’humain. Quiconque est ou devient netjer (le mot netcher aurait dû être harmonisé dans l’ensemble des contributions) ne peut le rester qu’à condition de bénéficier de rituels. Pour un dieu, cela se déroule a fortiori au cœur d’un temple, et garantit l’ordre du cosmos contre le risque de chaos. Le service quotidien qui se déroule en trois temps est donc fondamental : il consiste à nourrir la statue, à l’encenser, à la laver et à l’habiller pour la faire vivre. Lors des fêtes, elle est sortie de son temple pour profiter des réjouissances populaires. De son côté, le roi, devenu netjer à son couronnement, ne l’est pleinement qu’après sa mort. Quant au particulier, il peut aussi le devenir s’il surmonte les épreuves dans l’Au-delà (pesée du cœur), dans le cadre de son culte funéraire.

 

         Nadine Gulhou présente Rénénoutet et Népri, rencontre d’une déesse et d’un génie du grain. Rénénoutet, Themouthis sous son nom grec, connaît son heure de gloire au Nouvel Empire. On la représente souvent sous une forme de serpent, à qui l’on apporte une table d’offrandes, car la déesse porte le nom d’un mois de la saison des récoltes. Le roi, nourricier de l’Égypte, et la déesse opèrent naturellement un rapprochement. Népri a, quant à lui, une forme humaine, et il symbolise le grain, la fécondité : il n’a pas de sanctuaire.

 

         De son côté, Christian E. Loeben se penche sur Thouéris et Bès, deux divinités qui connaissent un réel succès populaire. La première, « La Grande », est une déesse hippopotame, généralement représentée debout sur ses pattes postérieures, ce qui met encore plus en relief son ventre rebondi et ses seins féminins volumineux : elle est d’ailleurs la protectrice des femmes enceintes et de leurs petits enfants, d’où sa fréquence sur les amulettes, couteaux magiques ou chevets. Bès est lui aussi très typé et il est traditionnellement figuré de face. Ce nain difforme dont le masque léonin est attesté précocement tient des attributs peu communs pour les dieux (instruments de musique notamment). Il ne devient un « vrai » dieu qu’à l’époque tardive.

 

         Rita Lucarelli aborde alors les démons, dont la distinction avec les dieux n’est guère aisée. Ils sont plutôt invoqués dans des buts précis, certains sont protecteurs, gardiens de lieux précis dans l’Au-delà (des portes) ou messagers des dieux, alors que d’autres, êtres maléfiques plus souvent masculins, sont vagabonds. Nombre de ces démons sont thériomorphes.

 

         Les termes en « théisme » sont-ils adaptés à la religion des Égyptiens ? C’est la question que pose Youri Volokhine. Dans les premiers temps de l’égyptologie, on a d’abord cherché un monothéisme caché, plus tributaire des croyances des savants que de celles des anciens. De même, le panthéon égyptien est une création moderne, et un Égyptien de l’époque ramesside n’adorait – et sans doute ne connaissait – que quelques dizaines de dieux, qui différaient partiellement de ceux d’une localité voisine. Les réunions divines se faisaient davantage sous la forme de triades « familiales », d’ogdoades ou d’ennéades (groupes de huit ou neuf dieux).

 

         Trente-cinq documents (cat. 1 à 35) accompagnent cette première partie ; on retiendra tout particulièrement une statue de Bès nourricier (n° 12).

 

 

NOMMER ET REPRÉSENTER LES DIEUX

 

         Dimitri Meeks étudie les noms des dieux égyptiens. Les noms sont fondamentaux, car ne pas en avoir, c’est ne pas exister. Chaque dieu a un nom véritable qu’il cache à tous les autres, car le connaître permettrait d’exercer une influence sur lui : Isis le sait bien, et, grâce à ses talents de magicienne, elle réussit à obtenir celui de Rê.

 

         Arnaud Quertinmont s’intéresse plus particulièrement à Anubis. Représenter le divin, c’est déjà lui donner vie, et ce dès l’origine de l’histoire égyptienne. Mais les Égyptiens croyaient-ils vraiment que leurs dieux étaient moitiés humains, moitié animaux ? C’est surtout dans leurs fonctions qu’il faut chercher les explications : ainsi, Isis doit retrouver son mari tué et démembré, ce qui explique sa représentation sous la forme d’un milan (œil perçant, cri, mode de chasse). De son côté, Anubis s’occupe du défunt et assure sa momification en lui retirant les viscères, comme le Canis aureus lupaster dévore les entrailles de ses victimes, sans détériorer – du moins en apparence – le reste du corps. Anubis intervient donc largement dans le monde funéraire, assurant la renaissance du défunt. Il a aussi un rôle dans la cérémonie de la pesée du cœur et acquiert une fonction pastorale à l’époque ptolémaïque. Ses liens avec Oupouaout, l’ouvreur des chemins, sont étroits, même si les deux canidés demeurent distincts, et ne sont pas toujours simples à distinguer dans l’iconographie.

 

         Richard Veymiers montre ensuite les nouveaux visages des dieux en Égypte gréco-romaine. Par le biais de l’interprétation, les différents polythéismes donnaient déjà des équivalences à telle ou telle divinité à l’époque d’Hérodote. Mais avec la conquête d’Alexandre, puis celle d’Octave, l’Égypte connaît de grands bouleversements, et le domaine religieux est largement concerné. Isis, Sarapis et Harpocrate sont particulièrement intéressants. Sarapis apparaît comme le nouveau nom de l’Osiris-Apis égyptien : une stèle d’Apollonios à Abydos, d’iconographie égyptienne, figure ainsi Osiris, alors que l’inscription en grec invoque Sarapis. L’iconographie de Sarapis emprunte généralement l’image hellénisée d’Hadès, même si, à l’origine, la couronne atef miniaturisée est plus fréquente que la calathos. Associé à Isis, il est protecteur de la famille royale lagide. Cette déesse a, elle aussi, adopté une image grecque, et elle a acquis de nouvelles charges, comme celle de protectrice de la flotte frumentaire sous l’Empire romain. Quant à Harpocrate, la corne d’abondance traduit son hellénisation. Isis peut aussi accompagner d’autres divinités, comme Sobek au Fayoum, un dieu habituellement figuré sous la forme d’un crocodile. Parmi les originalités de l’époque romaine, signalons les dieux en uniforme militaire, dont plusieurs figurines se trouvent à l’exposition.

 

         Thot, ibiocéphale ou cynocéphale, est le gardien de l’écrit et de la norme, et son succès se prolonge au-delà de l’Antiquité (hermétisme, franc-maçonnerie), comme le montre Marie-Cécile Bruwier. Bien qu’étroitement associé à la lune, il est pourtant le représentant du dieu solaire Rê. Compteur du temps, scribe et archiviste, il inscrit le nom des rois sur l’arbre iched ; associé à Ptah dans la cosmogonie memphite, c’est aussi un dieu funéraire, présent au même titre qu’Anubis lors de la pesée de l’âme (cœur), dont il note scrupuleusement le résultat. De ses nombreux lieux de culte, Hermopolis magna (Achmounein) est le plus renommé, avec les catacombes de Touna el-Gebel, abritant des milliers de momies de singes ou d’ibis ; mais même là, sa théologie reste obscure. Il a aussi des catacombes à Sakkarah, il est honoré en Nubie, et dans les oasis du désert libyque.

 

         Parmi les 75 pièces du catalogue qui suivent, on retiendra une déesse aux sabots de vache, peut-être une Hathor (n° 58), et d’intéressantes divinités zoocéphales (n° 59-61) ou polymorphes (n° 67).

 

 

QUE FONT LES DIEUX ?

 

         Marie-Astrid Calmettes nous introduit dans les textes qui apportent des explications différentes de l’origine du monde, mais qui se rejoignent sur le point de départ, le Noun, univers obscur et aquatique, non créé, d’où émerge à un moment donné le démiurge. À Héliopolis, autour d’une Ennéade, à Memphis autour de Ptah, ou à Hermopolis, avec l’Ogdoade, on découvre les cosmogonies les plus connues, mais il en existe d’autres à Thèbes, Hérakléopolis, Dendérah, Esna... Cette étape de la création doit être étayée pour maintenir en équilibre le cosmos, par le biais de l’offrande de la Maât par le roi ou son représentant, le prêtre, qui évite ainsi le retour du chaos. En ce sens, « le cosmos n’est jamais définitivement créé, il continue à être créé et à se créer sans cesse » (p. 275).

 

         Alain Fortier détaille ensuite le rôle du démiurge héliopolitain, Rê, et insiste sur le renouvellement quotidien de la création. Le soleil passe par quatre phases : naissant (Khépri), au zénith (Rê-Horakhty), couchant (Atoum), et nocturne (bélier). C’est au cours de cette dernière étape qu’il est le plus menacé et subit les attaques d’Apophis, serpent gigantesque incarnant les forces du chaos : Apophis attaque la barque nocturne de Rê (Mesektet) au moment où celui-ci accomplit un acte essentiel pour les défunts, en illuminant la Douat (Au-delà) et en leur apportant ainsi la lumière. Grâce notamment à Seth, ces attaques demeurent vaines, et Rê peut réapparaître au lever du jour dans son autre barque, appelée Mândjet.

 

         Hanane Gaber rappelle que, lors du jugement des morts (ch. 125 du Livre des Morts), les dieux sont omniprésents. Osiris préside le tribunal, en présence d’Isis et de Nephthys, ses sœurs (Isis est aussi son épouse), des fils d’Horus et des assesseurs : Anubis, Thot, mais aussi les 42 divinités gardiennes de l’accès au tribunal, dont le défunt doit connaître le nom sous peine de s’en voir refuser l’entrée. S’il satisfait aux opérations, le défunt sera récompensé ; dans le cas contraire, il sera condamné à être déchiqueté par la dévoreuse Âmmout, démon hybride de lionne, crocodile et hippopotame.

 

         René Preys termine l’ouvrage en insistant sur l’ambivalence des dieux. Il présente ainsi l’œil de Rê, qui peut se monter terrible et vengeur, ravageant tout sur son passage quand le démiurge l’envoie punir les hommes de leurs excès, et nécessitant un stratagème de celui-ci pour l’empêcher de détruire toute l’humanité. L’œil est successivement Hathor, Sekhmet, Tefnout, et emprunte différentes formes animales (vache, lionne). Seth est un autre exemple de cette ambivalence. On le connaît comme meurtrier de son frère, dont il jalousait les exceptionnelles qualités et qui régnait sur le monde. Il s’en débarrasse mais doit ensuite affronter le fils d’Osiris, Horus, dans une lutte épique. Pourtant, ce même Seth est aussi l’ardent défenseur de Rê, et il permet le renouvellement quotidien de la création. Certains souverains (Séthi) se placent d’ailleurs sous sa protection à l’époque ramesside.

 

         Par le biais de ces courtes contributions, les auteurs abordent plusieurs pans de la religion des Égyptiens dont ils laissent entrevoir l’extraordinaire richesse. Les 159 objets présentés dans le catalogue sont très largement issus des collections belges, auxquelles se sont greffées d’autres en provenance des Pays-Bas et de France.

 

 

Sommaire :

 

Jean-Marcel Humbert, « Par Horus demeure ! Ou l’éternelle fascination des dieux égyptiens » p. 11

Claude Traunecker, « Introduction », p. 14

 

QUI EST DIEU ? Catégories du divin, p. 22

Jean Winand, « Le nom de dieu », p. 25

Audrey Dégremont, « Des rituels pour maintenir le divin et diviniser l’humain », p. 35

Nadine Guilhou, « Rénénoutet et Népri, rencontre d’une déesse et d’un génie du grain », p. 41

Christian E. Loeben, « Thouéris et Bès : déesse démoniaque et démon divin ? », p. 47

Rita Lucarelli, « Les démons dans l’Égypte ancienne », p. 55

Youri Volokhine, « La religion égyptienne : monothéisme, polythéisme, théisme ? », p. 61

 

NOMMER ET REPRÉSENTER LES DIEUX, p. 116

Dimitri Meeks, « Les noms des dieux égyptiens », p. 119

Arnaud Quertinmont, « Anubis, ou le corps des dieux dans l’Égypte pharaonique », p. 125

Richard Veymiers, « Nouveaux visages des dieux en Égypte gréco-romaine », p. 135

Marie-Cécile Bruwier, « Thot aux multiples facettes », p. 147

 

QUE FONT LES DIEUX ?, p. 268

Marie-Astrid Calmettes, « Créer ou maintenir le cosmos en équilibre ? », p. 271

Alain Fortier, « Le voyage de Rê et sa lutte contre Apophis », p. 277

Hanane Gaber, « L’interaction des dieux, des génies et des démons dans la scène de la psychostasie », p. 185

René Preys, « De l’ambivalence des dieux : l’œil de Rê et Seth », p. 291

 

ANNEXES, p. 360
Carte de l’Égypte ancienne, p. 362
Chronologie, p. 363
Index des divinités, p. 364
Bibliographie, p. 367
Œuvres exposées non reproduites, p. 381