Golosetti, Raphaël: Archéologie d’un paysage religieux. Sanctuaires et cultes du Sud-Est de la Gaule (Ve s. av. J.-C - IVe s. ap. J.-C), 544 p., 21 x 29, ISBN : 9788881674749, 50 €
(Osanna Edizioni, Venosa 2016)
 
Compte rendu par André Buisson, Université Lyon 3
(andre.buisson@univ-lyon3.fr)

 
Nombre de mots : 1367 mots
Publié en ligne le 2016-12-09
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2830
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          L'ouvrage est tiré d'une thèse de doctorat soutenue en 2009 sous la direction de Dominique Garcia ; le texte a été remanié et expurgé d'une partie importante des dossiers abordés durant la recherche. Le territoire sélectionné par l'auteur correspond à une région plus vaste que le Sud-Est de la France puisqu'il inclut le Valais suisse, le canton de Genève, le Haut-Rhône, les Alpes occidentales jusqu'au littoral méditerranéen, le val d'Aoste, la région montagneuse du Piémont italien de Turin à Suse et à Cuneo. Cette aire couvre donc les Provinces alpines de l'empire romain (Maritimes, Cottiennes, Grées et Pénines).

 

         Le sujet de l'auteur se résume en une question relativement simple : dans la perception de l'espace, le sanctuaire est-il un élément fondateur de la composition? On remarque dès le départ que la réponse se révèle complexe, et que la recherche doit tout d’abord dépoussiérer toutes les scories charriées par le « sentiment général » sur de telles matières. Cette enquête repose donc sur un très long examen des données issues de la bibliographie et/ou de la fouille, examen qui permet à l'auteur de proposer une liste bien expurgée des lieux rentrant réellement dans cette catégorie des « marqueurs du paysage ». Au terme de cette enquête, il retient un corpus de 275 sites.

 

         La première partie est consacrée aux « Espaces sacrés et paysage naturel » couvrant la période protohistorique. L’auteur pense tout d’abord qu'il faut définitivement abandonner l'idée de « cultes naturistes » et discuter également l'idée d'une sacralisation de la nature, en évitant de faire appel au concept de géosymbole. Il commence alors un examen très critique des données sur les eaux sacrées, à partir de celui de quatre ensembles emblématiques (Glanum, Vernègues, Aix-en-Provence, Aix-les-Bains), dans lesquels on a pu relever la conjonction de trois faits majeurs : la monumentalisation, la présence de thermes et le dépôt de monnaies. L'importance à accorder, dans l'analyse, aux contextes (découvertes environnantes, remplois) est bien montrée. Raphaël Golosetti prouve ainsi que, pour l'Âge du Fer, seul le cas de Glanum est convainquant. De la même manière, grâce à une analyse contextuelle, il souligne que la présence d'une dédicace à une divinité portant un nom celtique (Bormanus ou ses dérivés, par exemple) n’atteste pas pour autant la présence d'un culte à l'Âge du fer.

 

         En ce qui concerne les sources auxquelles des thermes n'ont pas été adjoints, lauteur évoque les exemples de Fontaine-de-Vaucluse, de Toulon ou de Réotier. Dans ces trois cas, on peut parler de culte car il s'agit d'une manifestation singulière (fontaines pétrifiantes à Réotier). La question des confluences est également abordée, car elle touche également à des géosymboles : l'autel de Lyon au confluent du Rhône et de la Saône, le trophée de Fabius Maximus au confluent de l'Isère et du Rhône, de même que les dépôts monétaires ou autres, au point de franchissement des cours d'eau. À propos du cas particulier du val du Fier, où le culte de Vintius Augustus a été identifié par deux dédicaces et par une toponymie évoquant une colline de Vens, R. Golosetti considère le cours d'eau comme un géosymbole linéaire. Il rappelle également le cas des bois sacrés, comme Luc (en Diois), Aix-les-Bains (inscription), les environs de Marseille (Lucain, Pharsale), ou le nemeton de Vaison. Il examine ensuite les grottes à offrandes et les sanctuaires érigés autour de cavités (Constantine), les dépôts cultuels des sites de hauteur, dont la position dominante est bien marquée. Un certain nombre de concepts, comme celui de « lecture mémorielle de l'espace », sont élaborés par l’auteur, qui traite de questions complexes comme celle liée à l’attribution à telle ou telle divinité de la paternité d'un sanctuaire, en l'absence de données épigraphiques. Ces géosymboles s’avèrent aussi complexes à étudier en contexte rural qu'en contexte urbain (exemples d'Orange, de Vienne).

 

         Un chapitre est précisément consacré à une « nouvelle approche explicative du géosymbole ». Avec la même méthode et avec les mêmes précautions de départ, l'auteur propose quelques clés permettant d’éviter la surinterprétation : les aménagements hydrauliques, en particulier, qui réclament la présence d'une source dans les environs, ou d'une canalisation, d'un bassin ou d'un établissement thermal, jouent un rôle prépondérant dans l'existence du sanctuaire (Saint-Paul-Trois-Châteaux, Allan, Grand Saint-Bernard, etc.). Il en va de même pour les reliefs, les sommets, les versants (Lachau, Orpierre, etc.), dans les domaines rural ou urbain. En ce qui concerne les ensembles urbains, l'implantation de sommet ou de versant correspond à une mise en scène des cultes impérial et civique (Vienne, Orange, etc.). Le chapitre 3 de l’ouvrage, quant à lui, offre une étude sur les sanctuaires des grands cols alpins, dont quatre sont établis à plus de 1500m d'altitude. Avec les cultes de Jupiter Poeninus (Grand saint-Bernard), de Jupiter, Mars et Hercule (Petit-Saint-Bernard) et peut-être celui des Matronaeou de Jupiter (Montgenèvre), le culte ne se conçoit que par la fréquentation de ces passages et par l'existence d'un réseau routier, qui a pu générer une fréquentation cultuelle ; en ce qui concerne le tertre des Sagnes et le sanctuaire de la Sauze d'Oulx, ces lieux de culte se situent au sein d’espaces fréquentés uniquement dans le cadre d'une activité agro-pastorale. Dans les zones d'altitude plus faible, les cols sont encore revêtus d'une forte dimension géosymbolique (col du Chat, entre autres.).

 

         En seconde partie, l'auteur examine les « lieux de culte protohistoriques et gallo-romains dans les zones de peuplement, viaires et les territoires ». Il interroge tout d’abord l'existence de lieux de culte à l'origine des agglomérations, de la Protohistoire à l'époque romaine ; cette question est traitée à travers l'exemple de Glanum, de Vernègues, de Lançon (Constantine), avec l’aide de sources littéraires comme Pline pour qui ces sources « fondent des villes ». Dans le cas d'Aix-en-Provence, la source ne constitue pas le seul élément fondateur, puisqu'on a découvert des fosses à banquet en périphérie d'agglomération (terrain Coq) que Golosetti rapproche des exemples connus à Lyon (colline de Fourvière), à Genève, à Vienne ou à Larina. À Aix-les-Bains, la source sacralisée est encore, avec le temple de Diane, très probablement à l'origine de la ville. L'auteur aborde également le cas d’agglomérations secondaires ; il parvient à la conclusion qu'en dehors des sanctuaires des eaux, aucun autre espace sacré ne parvient à jouer un rôle identique de polarisation.

 

         R. Golosetti envisage ensuite le rôle des sanctuaires dans le monde rural, au sein de l'espace urbain et péri-urbain, à propos des sanctuaires de quartiers notamment (Martigny, Vienne). La place des sanctuaires dans les résidences rurales est analysée à l’aide notamment du cas des déesses-mères à Saint-Paul-Trois-Châteaux (St Vincent) et à Allan. L’auteur élargit le dossier en lui joignant le cas des autels dédiés aux Proxsumae ; il les compare aux laraires vésuviens et en profite pour réexaminer le cas du Castellar des Lardiers et celui des dieux Rudianus et Dexiva.

 

         En conclusion, R. Golosetti revient sur la grille d'analyse qu'il a élaborée, et qu’il a appliquée au processus d'implantation des sanctuaires. Tous les dangers d'une surinterprétation de la topographie naturelle sont démontrés et l'accent est mis sur la notion de géosymbole naturel, mémoriel et sur la notion de sanctuaire considéré comme un géosymbole. Un lieu de culte peut, dans un certain nombre d’occurrences, récupérer un lieu de mémoire. L’étude comporte 165 figures, mais également 26 graphiques (comme celui décrivant la superficie des aires monumentales sacrées, ou l'histogramme de répartition des sanctuaires du Haut-Empire par classe d'altitude, etc.). Quant à la bibliographie, qui occupe les pages 447 à 519, elle est quasi exhaustive sur les ensembles religieux étudiés.

 

         L'ouvrage qui nous est soumis propose véritablement un travail de réflexion, permettant au lecteur de raisonner par extrapolation en étudiant d'autres secteurs géographiques notamment : dans le champ de comparaison possible, évidemment en dehors du secteur d'étude, on pense au positionnement du sanctuaire de source nouragique de Santa Vittoria de Serri en Sardaigne, à des sites de sanctuaires séquanes comme ceux du Lac d'Antre à Villars d'Héria (Jura) ou du Molard Jugean à Culoz (Ain), au Trou de la Chuire sur le plateau de Larina à Hyères-sur-Amby ou bien au sanctuaire de Notre-Dame des fontaines à La Brigue (06).