Balcon-Berry, Sylvie - Boissavit-Camus, Brigitte - Chevalier, Pascale (dir.): La mémoire des pierres. Mélanges d’archéologie, d’art et d’histoire en l’honneur de Christian Sapin. Bibliothèque de l’Antiquité Tardive (BAT 29), 392 p., 73 b/w ill. + 235 colour ill., 1 b/w tables, 216 x 280 mm, ISBN: 978-2-503-55334-4, 80 €
(Brepols, Turnhout 2016)
 
Compte rendu par Alexandra Sotirakis, Paris-Sorbonne
(alex.sotirakis@laposte.net)

 
Nombre de mots : 3949 mots
Publié en ligne le 2016-11-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2831
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          Au travers de 31 contributions, 47 auteurs rendent hommage à Christian Sapin, le collègue ou le maître – et, très souvent, l’ami. Parus dans la collection de la bibliothèque de l’Antiquité tardive aux éditions Brepols en 2016, ces mélanges brossent un tableau complet de l’archéologue dans les différents champs disciplinaires qu’il a traversés. Avec un volume de plus de 380 pages, richement illustré en couleurs et noir et blanc, dont la lecture est facilitée par les renvois très clairs des notes de bas de pages aux bibliographies concluant chaque contribution, c’est un beau témoignage de reconnaissance qui est rendu à C. Sapin. L’importance fondamentale de ce dernier dans des disciplines variées se mesure au fil des pages, tant dans l’environnement bourguignon, sur lequel s’est concentrée une partie de sa carrière, que dans le reste de la France et au-delà des frontières de l’hexagone, ce que révèlent les articles de collègues d’institutions étrangères (d’Italie, Suisse, Allemagne et des États-Unis).

           

         L’avant-propos des trois éditrices (S. Balcon-Berry, B. Boissavit-Camus et P. Chevalier, p. 13), en retraçant brièvement le parcours professionnel de C. Sapin, souligne le « décloisonnement disciplinaire » qui le caractérise et qui a ouvert la voie à une nouvelle méthodologie de la recherche. Les textes qui suivent en sont le meilleur exemple, insistant fréquemment sur le bénéfice des enquêtes transdisciplinaires, et notamment sur la nécessité de confronter les vestiges matériels, quels qu’ils soient, aux sources textuelles.

           

         Le florilège s’ouvre par un portrait que dresse B. Young (p. 15), son ami de longue date, au travers duquel on découvre les débuts de l’archéologue, mais aussi quelques anecdotes amusantes. C’est dans les années 1970-1980, sur les premiers chantiers de Saint-Pierre-l’Estrier et Saint-Nazaire d’Autun, que s’est forgée une équipe de collaboration fructueuse, composée notamment de l’auteur, de W. Berry et J.-C. Picard, ce dernier formant par ailleurs le premier noyau du futur Centre d’Études Médiévales d’Auxerre.

 

         Les quatre contributions suivantes, signées d’historiens, révèlent combien les avancées en archéologie et son croisement avec l’histoire ont été bénéfiques à notre connaissance du Moyen Âge, « les deux disciplines [fonctionnant] alors comme des miroirs qui se renvoient des images dissemblables mais complémentaires d’un même objet ». C’est sur cette idée que concluent N. Deflou-Leca et M. Gaillard (p. 30) : tout en s’accordant sur la nécessité d’une approche complémentaire, les auteurs mettent en lumière les difficultés de l’exploitation des sources écrites par les archéologues, pointant ainsi un aspect quelque peu délaissé par la recherche. Le cas de la Vie de saint Colomban et de ses disciples montre par exemple combien la terminologie employée par Jonas de Bobbio représente un obstacle pour l’interprétation du texte, amplifié lorsqu’on l’aborde par l’intermédiaire d’une traduction ; en revanche, l’exploitation des Gestes d’Hugues de Chalon fut très féconde pour la connaissance de Saint-Étienne d’Auxerre, dossier cher à C. Sapin. Le constat de l’importance de l’archéologie pour les disciplines historiques s’impose dans les lignes d’A. Rauwel, qui propose une synthèse sur la question de l’autel dans l’église (p. 33). L’étude matérielle de l’objet (dimensions, matériau, forme) est intégrée à la réflexion sur ses valeurs et usages, prolongeant une enquête qui intéressait déjà C. Heitz, maître de C. Sapin. La question de la fonction de l’objet, qui n’est jamais négligée par ce dernier, est également au cœur des recherches menées par C. Treffort sur les endotaphes (p. 39), ces inscriptions placées à l’intérieur des sépultures dont il manque encore un inventaire complet. La recherche s’intéresse depuis une petite vingtaine d’années seulement à ces écrits, le corpus s’enrichissant au gré des fouilles (C. Sapin en a mis au jour certains exemplaires à Saint-Germain d’Auxerre), et les enjeux spirituels et matériels de ces pièces profondément paradoxales sont encore mal connus.

 

         L’intérêt qu’a porté C. Sapin aux cryptes tout au long de sa carrière se mesure aux nombreuses contributions qui leur sont dédiées dans le volume. C. Lambert livre les premières analyses d’une recherche encore en cours à Sainte-Trinité à Cava de’ Tirreni, Salerne (p. 47), site qui n’a bénéficié d’aucune étude archéologique systématique. Faute de vestiges matériels suffisants, l’auteur mène une lecture attentive des plans, dessins et descriptions postérieurs, restituant ainsi une crypte correspondant à l’église de la fin du XIe siècle. Une compréhension plus fine des différents niveaux archéologiques est toutefois conditionnée par des enquêtes thermographique, photogrammétrique et orthophotographique qui restent encore à effectuer. Les nouveaux outils qui sont aujourd'hui à notre disposition peuvent en effet apporter des corrections à notre perception d’un monument, à l’instar des examens au laser 3D réalisés à San Pietro de Breme en Lombardie (G. Cantino Wataghin, p. 267) : si les résultats ne sont pas encore entièrement exploités, l’auteur retrace déjà l’implantation de l’église du début du Xe siècle, à laquelle une crypte vient s’ajouter dans un second temps (fin du Xe-début du XIe siècle). Deux contributions font part de « découvertes » de cryptes en France. Le cas de la cathédrale de Reims est réexaminé par W. Berry (p. 255), à partir d’une relecture des sources écrites (Hincmar à la fin du IXe siècle, puis l’Historia Ecclesiae Remensis du milieu du Xe) confrontées aux documents de fouilles des années 1920. W. Berry est amené à restituer une première crypte construite lors de l’extension de la cathédrale vers l’est à la fin du VIIIe siècle (à mettre en lien avec l’oratoire dédié à saint Remi qu’évoquent les sources ?), puis une reconstruction au début du Xe siècle, lors de la campagne d’embellissement de la cathédrale menée par Hervé. À Saint-André-le-Haut à Vienne, site qui occupe les archéologues depuis dix ans, A. Baud (p. 301) formule les premières hypothèses de restitution de la crypte de l’édifice original (début XIe siècle), qu’aucune source ne mentionne. Les recherches ont mis en évidence son plan et des traces d’aménagement liturgique qui laissent présager l’existence de reliques, à propos desquelles l’hypothèse d’un culte dès l’Antiquité tardive devra être vérifiée par de prochaines fouilles.

 

         Les missions de l’archéologue, du travail de terrain à la restitution des résultats, sont évoquées par J. Terrier (p. 107) à partir du cas exceptionnel de Sainte-Cécile en Istrie, où les 12 années de fouilles ont permis d’identifier six phases antérieures à l’église actuelle ; les vestiges ont ensuite été restaurés et intégrés à un parcours de visite, et les objets exposés dans un musée créé pour l’occasion. La discipline comporte cependant bien des limites, qui sont cernées par J.-F. Reynaud (p. 65) : l’interprétation peut en effet poser des difficultés, notamment lorsque des hypothèses ne sont pas mises à l’épreuve des fouilles (par exemple à Saint-Pierre de Vaise, à Lyon, où l’on ne connaît toujours pas le plan précis de la première basilique). L’exemple de Germigny-des-Prés, traité par J.-P. Caillet (p. 73), illustre aussi ces limites : l’auteur fait le point sur la question d’une ascendance orientale ou hispanique de l’édifice, débat auquel C. Sapin a pris part. La particularité du plan pourrait en effet s’expliquer par l’intervention d’un architecte arménien, hypothèse qui, en l’absence de fouilles et de documents précis à ce sujet, ne peut être ni vérifiée ni écartée. À propos de la question cruciale de la datation en archéologie, D. Prigent (p. 85) s’appuie sur l’exemple de Saint-Martin d’Angers pour montrer combien l’apparition des nouvelles technologies dans les années 1990 fut déterminante pour sortir des chronologies tributaires des paradigmes en vogue (les grandes arcades de la croisée furent ainsi attribuées au début IXe-début Xe siècle). La connaissance des maçonneries, que D. Prigent et C. Sapin ont fortement fait progresser (et à ce propos la riche bibliographie fournit toutes les informations nécessaires), fut cependant essentielle pour compenser les difficultés parfois rencontrées dans l’interprétation des datations par radiocarbone, dendrochronologie et thermoluminescence ; les différentes études menées depuis les années 1990-2000 ont ainsi permis de mesurer la grande différence entre les maçonneries du début et de la fin du XIe siècle.

 

         L’archéologie du bâti est une jeune discipline dont l’évolution historiographique et méthodologique est exposée dans une solide synthèse de N. Reveyron (p. 175). Depuis les balbutiements dans les années 1970, l’étude de C. Sapin sur Saint-Germain d’Auxerre (devenue « référence incontournable ») et l’article fondateur de G.-P. Brogiolo en 1997, jusqu’aux analyses pratiquées aujourd'hui, l’auteur dresse un bilan de la recherche qui dépasse le seul cadre du prieuré de Nantua qui lui sert d’exemple. À propos de ce dernier, la restitution de l’état du XIe siècle, avec deux églises articulées autour d’un cloître et d’une salle capitulaire, est une manière de présenter les procédés d’une enquête morpho-spatiale et de déconstruction de l’objet. Cette contribution, à laquelle est attachée une abondante bibliographie couvrant l’espace européen, est un excellent point de départ pour qui veut approfondir les méthodes et la pratique du métier. H. Hartmann-Virnich et H. Hansen se livrent par ailleurs à un véritable exercice de style à propos de l’ancienne abbaye de Saint-Gilles-du-Gard (p. 311), dont ils décortiquent minutieusement les portions d’élévations encore conservées (le mur nord du bâtiment claustral méridional, à deux niveaux), analyse qui les conduit à proposer une datation (deuxième quart du XIIe siècle), une restitution, et une hypothèse d’interprétation fonctionnelle (salle capitulaire et dortoir à l’étage ?).

 

         La génération qui a pris la relève, celle à qui J.-F. Reynaud souhaite « bon courage » (p. 68) et qui est également représentée dans ce volume, est consciente de l’apport de C. Sapin dans le développement de l’archéologie du bâti par l’application d’une grille de lecture rigoureuse et globale aux sous-sols comme aux élévations et aux toitures. S. Aumard, S. Büttner, X. d’Aire, F. Henrion et G. Fèvre (p. 57) soulignent qu’il a largement contribué à intégrer l’étude des matériaux et des outils (et notamment des mortiers) à l’approche du monument, ouvrant la voie à une pratique aujourd'hui répandue grâce à la création du CEM, véritable laboratoire d’expérimentation de ces nouvelles méthodes. Les interprétations novatrices qu’apportent S. Bully, M.-L. Bassi, A. Bully, L. Fiocchi et M. Causevic-Bully sur l’implication des abbés de Cluny dans la fondation du monastère de Baume-les-Messieurs (p. 241) exploitent également les méthodes de l’archéologie du bâti que C. Sapin avait déjà mises à l’épreuve sur le site de Gigny, pour lequel il proposait justement un lien avec les abbés bourguignons. Cette contribution dévoile les premiers résultats des fouilles récentes, la grande découverte résidant dans les 1574 fragments de verre coloré provenant de vitraux et attribuables à la fin du VIIIe siècle, qui remettent clairement en question l’idée d’un édifice modeste à Baume-les-Messieurs durant le haut Moyen Âge.

           

         La question spécifique des matériaux est traitée par Q. Cazes (p. 119), qui approfondit l’étude de la brique dans les constructions toulousaines, déjà initiée dans les années 1990. À partir de Saint-Pierre-des-Cuisines, Saint-Sernin et Saint-Etienne, trois constructions des XIe-XIIe siècles qui emploient des briques dont les modules sont similaires à ceux du Ier siècle, l’auteur propose que la production ait été continue dans la cité depuis l’Antiquité, avec, à l’époque romane, un usage simultané de nouveaux matériaux et de remploi.

 

         C’est par un site italien qu’est le mieux représenté l’apport des outils géophysiques à l’archéologie d’aujourd'hui (F. Marazzi et A. James, p. 283). À San Salvatore a Telesino en Campanie, abbaye fondée entre 1065 et 1075, des enquêtes archéologiques avaient déjà révélé l’implantation possible de l’abbatiale, et les parties conventuelles commencent à être restituées par la mesure de résistivité et la prospection radar (Ground penetrating radar). Ces deux méthodes non destructrices suggèrent d’ores et déjà un important complexe répondant à un projet unitaire à la fin du XIe siècle, avec un cloître traditionnellement installé au sud de l’église. La connaissance des phases d’usage et d’abandon des différents édifices est toutefois conditionnée par une archéologie des sous-sols.

 

         Au champ spécifique du vitrail, sur lequel s’est aussi penché C. Sapin, sont consacrées trois contributions. F. Dell’Acqua ouvre un dossier peu étudié (p. 337), celui des panneaux de verre de fenêtres dans l’architecture byzantine, dont l’évolution est retracée à partir du site d’Amorium (Turquie). Les éléments retrouvés dans la basilique de la ville basse attestent l’apparition de transennes de plâtre avec des trous circulaires destinés à recevoir des disques de verre coloré dès la période médio-byzantine, ce qui en fait le plus ancien exemple, dans cette aire géographique, d’un schéma fort diffusé au XIe siècle. Une rigoureuse synthèse sur la composition et la mise en œuvre du verre de l’Antiquité tardive à l’époque caroligienne, menée par S. Balcon-Berry et B. Velde (p. 141) et accompagnée d’une riche bibliographie, permet de faire un tour complet de la question (France et étranger). À l’interrogation soulevée par C. Sapin en 2009 sur le bien-fondé d’une coupure entre le verre sodique et potassique au IXe siècle, les auteurs répondent en présentant des exemples antérieurs à cette époque (Wearmouth, Rezé) qui témoignent d’une utilisation concomitante de verre sodique et de verre potassique à base de cendre de bois, révélant ainsi peut-être la transition de l’un vers l’autre. C’est sous l’angle historiographique que F. Perrot aborde le vitrail (p. 191), en retraçant comment, depuis Vasari, cet art a progressivement gagné ses lettres de noblesse, d’abord au XVIIe siècle avec Félibien (« premier historien du vitrail ? ») puis au XVIIIe avec Pierre Le Vieil qui y consacre un véritable traité.

 

         La façon dont on étudiait l’architecture au XIXe siècle émerge du portrait que dresse M.-T. Camus de Fernand de Dartein, « précurseur de l’archéologie du bâti » (p. 209). L’auteure fut à l’origine de la découverte de ses archives, qu’elle publie progressivement ; ici, ce sont surtout les méthodes de travail de l’ingénieur qui sont mises en lumière, avec des dessins, relevés et coupes qui révèlent une très grande précision et qualité d’exécution, au-delà des erreurs chronologiques qu’il a pu commettre (les datations très hautes de Sant’Ambrogio de Milan notamment). Le débat qu’a suscité l’interprétation de la mosaïque au cerf de Saint-Pierre-aux-Images à Metz depuis le XVIIIe siècle est quant à lui un exemple de la façon dont l’archéologie peut être investie d’ « a priori culturels » (F. Hébert-Suffrin, p. 325). Aujourd'hui perdue, la mosaïque découverte dans un espace absidé en 1755 fut tour à tour attribuée à un sanctuaire de Diane, avec la représentation d’un cerf, ou à un sanctuaire chrétien primitif, avec un agneau ; si l’on ne peut plus trancher entre ces interprétations, l’auteur souligne que cet édifice fut réutilisé dans un contexte chrétien à une époque qu’on ne peut préciser.

 

         L’archéologie est aussi un moyen d’approcher la liturgie, parallèlement à l’étude des sources. Le cas de Saint-Nectaire permet à P. Chevalier et A. Marquet de montrer l’évolution du culte des saints en Auvergne (p. 129). Les récits de la vie de Nectaire, les traces d’une fosse d’autel du haut Moyen Âge contenant des inhumations, puis l’élévation des reliques vers un coffre de la fin du XVe siècle et les pèlerinages qui s’y déroulent jusqu’au XIXe, tout cela atteste une « volonté de doter l’Auvergne d’apostolicité » qui s’exprime par une double construction, textuelle et matérielle. À Genève, les recherches sur le baptistère donnent lieu à de véritables réflexions sur la liturgie du baptême dans la région au VIe siècle (p. 231). C. Bonnet et M. Gaillard communiquent ici leurs premières hypothèses sur la circulation des prêtres et des néophytes dans le complexe, en proposant, à partir des vestiges archéologiques, de sources écrites et de la topographie, d’interpréter deux annexes du baptistère comme le lieu de la confirmation et du lavement des pieds, un rite cité dans les sources et qui pourrait expliquer le deuxième bassin retrouvé.

 

         B. Boissavit-Camus montre bien que l’étude de la topographie ne peut être négligée dans l’approche de l’architecture et de ses fonctions (p. 97). À Poitiers, ville privilégiée des recherches de l’auteure, les sources mentionnent plusieurs églises situées près ou sur les portes d’enceinte. Saint-Michel est représentatif de la polyvalence fonctionnelle de ce type d’édifices, à la fois protection de la porte urbaine et desserte funéraire, mais aussi du type d’enquête qu’il faut mener (archéologique, topographique, textuelle) pour améliorer notre connaissance du réseau des églises urbaines.

 

         La peinture murale fait l’objet de deux contributions. C. Coupry et B. Palazzo-Bertholon (p. 155) illustrent parfaitement combien les analyses stratigraphiques et de laboratoire, développées depuis une trentaine d’années, sont fondamentales et complémentaires à l’étude des textes et à l’observation visuelle. L’impact de C. Sapin fut décisif dans ce domaine devenu partie intégrante de l’archéologie du bâti, à la fois par l’organisation d’une table-ronde en 1987 et par ses recherches sur les peintures d’Auxerre. Alors que l’on a longtemps imaginé des fresques constituées de cinq à sept couches d’enduits, à partir des sources écrites (Vitruve notamment, puis Théophile), les auteures montrent que la peinture médiévale peut être réalisée avec de nombreuses autres techniques, et souvent avec seulement trois couches. M.-G. Caffin et C. Castillo (p. 165) replacent en revanche la peinture dans un contexte plus large, évoquant les questions du statut du peintre, des fonctions et de l’interprétation de l’œuvre.

 

         L’histoire de l’art est somme toute assez peu représentée dans cet ouvrage. Elle conduit le lecteur vers l’époque gothique grâce à l’état de la question qu’établit D. Sandron sur les flèches du XIIe et XIIIe siècle, encore trop peu étudiées. Un corpus est en effet difficile à constituer, notamment à cause des destructions dont elles ont fait l’objet. Nombreuses étaient pourtant les cathédrales pourvues de cet attribut devenu caractéristique de l’architecture gothique (Chartres, Angers, Auxerre, etc.) ; la riche bibliographie jointe à la contribution permet d’en faire le tour complet. Les sources documentaires et matérielles suggèrent d’y voir de forts marqueurs de pouvoir (question d’un appui de la royauté, comme à Senlis ; éventuelle reprise du modèle de la cathédrale à l’échelle de la cité et du diocèse). Deux contributions sont consacrées à la sculpture. B. Maurice-Chabard s’intéresse au pélican de l’ancienne fontaine de l’Official d’Autun (p. 349), aujourd'hui au musée Rolin. Sa facture conduit l’auteure à y voir une œuvre du XIIIe siècle qui trouve un écho dans le pélican d’une verrière de la chapelle Sainte-Anne et du crucifix de la chapelle des Anniversaires dans la cathédrale. C’est par la sculpture monumentale que se clôt le florilège, avec une étude de K. Krüger sur les portails de Conques, Autun et Cluny III comme support de réflexion aux pratiques liturgiques (p. 359). L’auteure propose d’interpréter l’absence d’inscription à Cluny comme un moyen de préserver le caractère multiforme de la représentation, qui peut ainsi s’adapter à plusieurs fêtes du calendrier, en fonction des chants liturgiques dont les paroles varient dans l’année.

 

         La conclusion de D. Iogna-Prat (p. 371) retrace le bouillonnement intellectuel auquel a participé C. Sapin et une partie des auteurs de ce livre à la fin des années 1980, puis les années d’existence du CEM, devenu un outil indispensable de la recherche médiévale en France par l’importance qu’il accorde à la complémentarité des savoirs. 

           

         Au sein de ce recueil riche, qui survole plusieurs pays et près de huit siècles d’histoire, la lecture peut être rendue difficile par le choix d’organiser les contributions selon un ordre que l’on peine à saisir ; on pourra trouver dommage de ne pas les avoir distribuées selon des thèmes qui auraient pu souligner les champs d’action privilégiés de C. Sapin (archéologie des élévations, cryptes, pigments...) ou tout simplement selon un ordre géographique ou chronologique. Ce bémol, qui est certainement inhérent à un recueil de mélanges, n’enlève cependant rien à la qualité de l’ouvrage. S’y dessine la figure d’un archéologue qui a marqué sa génération et les jeunes chercheurs d’aujourd'hui ; archéologie, histoire et histoire de l’art ont bénéficié des nouvelles méthodes qu’il a mises en place. Chacune des spécialités dont se nourrit l’archéologie d’aujourd'hui est illustrée par les meilleurs acteurs de notre temps et par des bibliographies exhaustives (auxquelles s’ajoute celle relative à C. Sapin en dernières pages), faisant de ce volume une véritable somme actualisée de la recherche sur le Moyen Âge.

 

 

Table des matières

 

Sylvie Balcon-Berry, Brigitte Boissavit-Camus et Pascale Chevalier, Avant-propos, p. 13

Bailey Young, De Saint-Pierre de Montmartre à Saint-Pierre-l’Estrier, et au-delà: quelques souvenirs d’un ami américain, p. 15

Noëlle Deflou-Leca et Michèle Gaillard, Sources narratives et archéologie: quelques réflexions sur la topographie religieuse du haut moyen âge, p. 21

Alain Rauwel, L’autel chrétien médiéval entre archéologie et histoire : acquis et questions, p. 33

Cécile Treffort, Une écriture cachée aux yeux des hommes. Quelques réflexions autour des « endotaphes » médiévales, p. 39

Chiara Lambert, La crypte de l’abbaye de la Sainte-Trinité à Cava de’Tirreni (Salerne) : état actuel et lignes de recherche, p. 47

Sylvain Aumard, Stéphane Büttner, Xavier d’Aire, Fabrice Henrion, Gilles Fèvre, Déconstruire pour édifier : vers une archéologie globale du bâti, p. 57

Jean-François Reynaud, Aux limites de l’interprétation en archéologie, p. 65

Jean-Pierre Caillet, D’orient en Espagne… et à Germigny ? Essai de géographie raisonnée des formes architecturales haut-médiévales, p. 73

Daniel Prigent, Les édifices antérieurs au milieu du XIe siècle en Val de Loire : l’évolution du regard de l’archéologue, p. 85

Brigitte Boissavit-Camus, Enceintes urbaines et églises médiévales, p. 97

Jean Terrier, Les origines de l’ancienne église Sainte-Cécile en Istrie (Croatie) : approche archéologique, p. 107

Quitterie Cazes, La brique à Toulouse au XIe et au début du XIIe siècle, p. 119

Pascale Chevalier et Arlette Maquet, Cum sanctis, ad sanctos. Le culte des saints et ses témoignages matériels à Saint-Nectaire, p. 129

Sylvie Balcon-Berry et Bruce Velde, Évolution et caractères techniques et esthétiques du verre plat et du vitrail de l’antiquité tardive à l’époque carolingienne, p. 141

Claude Coupry et Bénédicte Palazzo-Bertholon, Pour une connaissance des peintures murales anciennes : des recettes de fabrication aux analyses physico-chimiques, p. 155

Marie-Gabrielle Caffin et Carlos Castillo, Regards croisés sur la peinture murale, p. 165

Nicolas Reveyron, Méthodes et enjeux de l’archéologie du bâti, l’exemple du prieuré clunisien de Nantua, p. 175

Françoise Perrot, Le vitrail vu par les XVIIe et XVIIIe siècles, p. 191

Dany Sandron, Flèches de pierre, témoins magnifiques mais négligés de l’architecture gothique en France (XIIe et XIIIe siècles), p. 195

Marie-Thérèse Camus, Un précurseur de l’archéologie du bâti médiéval, Fernand de Dartein (1838-1912), p. 209

Charles Bonnet et Michèle Gaillard, Autour de l’organisation du baptistère de Genève au début du VIe siècle : réflexions et hypothèse à propos de la liturgie du baptême, p. 231

Sébastien Bully, Marie-Laure Bassi, Aurélia Bully, Laurent Fiocchi et Morana Čaušević-Bully, Le « Monastère des Reculées » au haut moyen âge : avancées de la recherche archéologique sur Balma (Baume-les Messieurs, Jura), p. 241

Walter Berry, Abiding memory : The "Oratory of saint Remi" and the crypt of Reims cathedral, p. 255

Gisella Cantino Wataghin, L’abbazia de San Pietro di Breme : una nota sulla chiesa abbaziale e la sua cripta, p. 267

Federico Marazzi et Alice James, Alle origini del monachesimo "Normanno" in Italia meridonale. L’abbaia di San Salvatore Telesino (Benevento – Campania) : Ricognizione geofisica e analisi dele evidenze materiali, p. 283

Anne Baud, Découverte d’une crypte dans l’ancienne abbatiale des moniales de Saint-André-le-Haut à Vienne, p. 301

Andreas Hartmann-Virnich et Heike Hansen, Le « dortoir » roman de l’ancienne abbaye de Saint-Gilles-du-Gard. Sur les traces de l’histoire monumentale d’un espace de vie monastique déchu, p. 311

François Héber-Suffrin, Une archéologie du papier, le débat autour de la mosaïque au cerf et du chevet de Saint-Pierre-aux-Images à Metz, p. 325

Francesca Dell’Acqua, Plaster transennae and the shaping of light in Byzantium, p. 337

Brigitte Maurice-Chabard, Les pérégrinations du pélican mystique de la fontaine de l’official d’Autun, p. 349

Kristina Krüger, L’image et les mots – réflexions sur la présence ou l’absence d’inscriptions aux portails romans sculptés, p. 359

Dominique Iogna-Prat, Bâtir, p. 371

Bibliographie de Christian Sapin, p. 375

 


N.B. : Alexandra Sotirakis prépare une thèse de doctorat sur l’architecture romane et notamment sur les rapports entre la forme architecturale et la fonction de l’espace, sous la direction du professeur Dany Sandron (Paris-Sorbonne).