Deru, Xavier : La Gaule Belgique, 24 x 30 cm, 140 p., 125 ill. en coul., ISBN : 978-2-7084-1009-1, 44 €
(Picard, Paris 2016)
 
Compte rendu par Nicolas Mathieu, Université Pierre Mendès-France, Grenoble
(nicolas.mathieu@univ-grenoble-alpes.fr)

 
Nombre de mots : 2040 mots
Publié en ligne le 2017-03-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2836
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          Inaugurée avec la synthèse de P. Gros sur La Gaule Narbonnaise. De la conquête romaine au IIIe siècle apr. J.-C., et après celles d’A. Ferdière pour la Gaule Lyonnaise et A. Bouet pour la Gaule Aquitaine, la collection s’enrichit du volume sur la plus septentrionale des Trois Gaules, la Gaule Belgique, considérée ici dans les limites qui sont définies à la fin du Ier s. apr. J.-C., donc en excluant les districts germaniques devenus deux provinces. Comme les précédents volumes, celui-ci est abondamment illustré de photographies, cartes, plans, schémas de grande qualité qui arrivent toujours à propos, viennent illustrer ou éclairer le discours, lui-même écrit dans une langue fluide, claire et précise. C’est un bel ouvrage qui se lit agréablement. On apprécie la capacité de l’auteur à livrer une information à jour avec rigueur et sobriété, permettant un accès rapide et solide à un public qui n’est pas nécessairement spécialiste. Très appréciables aussi sont la mesure et les nuances dans les interprétations, l’auteur replaçant toujours les données factuelles dans le temps long et les comparant avec celles des temps plus proches. C’est une intelligente et toujours nécessaire façon de battre en brèche certains écueils ou excès. Le chapitre III est ainsi judicieusement intitulé « Les agglomérations » et après « Les chefs-lieux », première partie, sont présentées « Les agglomérations rurales » dont il est précisé les modes de désignation par les archéologues en Allemagne et en Belgique : « uici » et en France : « agglomérations secondaires », entre guillemets, ce qui est une bonne chose. Au sujet de la forme architecturale des temples, il est bon de rappeler comme le fait X. Deru (p. 87) que ce sont les archéologues qui « dénomment généralement ce temple gallo-romain « fanum » pour le distinguer » du temple méditerranéen mais que « ces noms latins n’avaient pas de signification si précise à la période romaine. » De même, il faut retenir en deux endroits des remarques de bonne méthode : à propos des ateliers de poterie. Si le nombre de 200, fouillés ou reconnus en prospection dans la province, peut sembler élevé et donc ravir les historiens de l’Antiquité, l’auteur rappelle que cela ne représente « sans doute qu’un millième des établissements agricoles » (p. 71) et que leur durée d’exploitation dépasse rarement une quinzaine d’années alors que celle des établissements agricoles dure souvent plusieurs siècles. À propos des importations d’amphores, évaluée à partir des tessons, et conséquemment de la consommation, il indique que si « la Gaule a vraisemblablement importé soixante-cinq millions d’amphores et donc bu un milliard et demi de litres de vin », cela « reste peu, sachant que la France en produit de nos jours annuellement trois fois plus. »

 

         Le plan suivi est simple, efficace et logique. L’introduction, p. 6-15, permet de situer le territoire étudié dans son cadre naturel (géologique, géographique, climatique) et chronologique, antérieurement à la conquête romaine. Le livre est ensuite organisé en sept chapitres. Les six premiers concernent la Gaule Belgique du Haut-Empire selon les grands thèmes classiques qui permettent de voir les cadres de vie et les activités humaines : Histoire et administration (chap. 1, p. 16-28), Les agglomérations (chap. 2, p. 29-46), Le monde rural (chap. 3, p. 47-65), Artisanat (chap. 4, p. 66-78), Dieux et hommes (chap. 5, p. 79-94), Le monde des morts (chap. 6, p. 95-105). Le septième chapitre est relatif à l’antiquité tardive (p. 105-126) et reprend les thèmes des six précédents chapitres : la chronologie avec La crise du IIIe s.(p. 106-107) et Le Bas-Empire (p. 107-113), Les agglomérations de l’Antiquité tardive (p. 113-114), Les campagnes (p. 115-117), La religion (p. 118-119) et Le temps de l’inhumation (p. 120-124). Les conclusions générales, p. 127-131, mettent en perspective l’histoire de cette province selon quatre angles : la question de la romanisation, celle des héritages, notamment architecturaux et monumentaux, celle de la recherche archéologique dès la Renaissance et enfin celle de la place de cette province dans le monde et dans l’histoire.

 

         L’ouvrage est complété par une bonne bibliographie (p. 133-136) thématiquement présentée. Elle comporte aussi bien des articles spécialisés ou ponctuels que des ouvrages de synthèses et des catalogues d’exposition de qualité. Nombre de références sont très récentes ce qui témoigne du reste de la vivacité de la recherche historique et archéologique dans ce territoire. Enfin, se trouve en p. 137 un index des lieux.

           

         Le livre fait la part belle aux données issues des fouilles. Les chapitres ou parties les meilleures sont celles où l’auteur, lui-même archéologue, en tire pour le lecteur les aspects les plus significatifs en les replaçant dans une durée longue et une aire large. Les tableaux sur les agglomérations, les campagnes, l’artisanat, les productions et les échanges sont particulièrement réussis, tant en termes d’information que de méthode et réflexion. Les sources littéraires (César en tête) et épigraphiques sont aussi utilisées, les références sont données selon les règles (CIL, AE), parfois citées. Précisons, pour la grande inscription de Cerialius Rectus, à Bois l’Abbé, qu’il faudrait ajouter la mention : AE, 2006, 836 (= AE, 1982, 716) et, pour la dédicace votive à la Marne, apporter une correction p. 81 et fig. 75 : le dédicant n’est pas un citoyen romain mais un affranchi, Successus, Natalis l(ibertus), c’est-à-dire affranchi de Natalis.

 

         « Emblématique de la culture romaine » (p. 52), la uilla , en réalité, se décline diversement en Gaule Belgique comme le montrent plusieurs exemples décrits et illustrés avec précision. La uilla des « Rouaux » (p. 53-54), chez les Médiomatriques, qui connut plusieurs états de la période augustéenne au IIIe s., les transformations allant dans le sens d’une monumentalisation avec galerie à colonnade, extensions en périphérie, ajout de bains. Celle de Peltre, site du « Larry » (p. 55), atteint sa taille la plus grande au IIe s. La résidence occupe alors 1500 m² bâtis et la partie agricole une dizaine d’ha. À l’intérieur de la province, s’intercalent, parmi ces uillae, des fermes plus modestes selon des schémas plus traditionnels, avec délimitation de la ferme par un enclos fossoyé divisant en outre l’espace interne selon des activités (site de Bohain chez les Viromanduens, p. 56-57), où les bâtiments sont construits sur poteaux et où la tuile n’apparaît que dans une seconde phase. Mais sur le littoral, sur les terrains sablonneux, ce n’est pas le modèle de la uilla qui est présent. Les bâtiments sont construits sur poteaux et mêlent différentes fonctions (agricoles, domestiques). Quoi qu’il en soit, ne semble pas avoir prédominé une continuité par rapport à l’occupation indigène antérieure à la conquête romaine.

 

         Particulièrement intéressantes sont les pages relatives aux productions agricoles et artisanales où l’auteur a réussi à combiner les sources c’est-à-dire à faire d’une diversité apparemment hétérogène une complémentarité significative. C’est le cas en ce qui concerne l’occupation du sol, parmi les cartes et commentaires, p. 48, sur le semis d’établissement ruraux sur le plateau lorrain entre Seille et Nied, au sud de Metz ; p. 61 sur les paysages agricoles,  par les climats et représentations du uallus à mettre en relation avec les cartes du substrat géologique et des sols, p. 8-9 (fig. 2 et 3). Ou bien encore, relevons ce qui concerne la céramique, catégorie de vestiges qui apporte le plus d’éléments d’information sur les changements de répertoire, les consommations, la diffusion des productions, c’est-à-dire le commerce à longue ou courte distance. L’installation d’ateliers de production dans les provinces et, pour la Gaule Belgique, en Rhénanie, Moselle et Argonne, a favorisé l’approvisionnement. L’ensemble de la vaisselle recueillie sur un site, dans une tombe, informe sur les conditions sociales mais conduit aussi à s’interroger sur l’origine possible de leurs utilisateurs. En effet, la diversité des formes peut suggérer une certaine aisance sociale ou des types de cuisine.

 

         Cet ouvrage livre une histoire culturelle suggérée par petites touches de méthodes ou d’exemples. Diversité et évolution des uillae ; permanence (un monde du vin et un monde de la bière) ou évolution des pratiques alimentaires révélées par les amphores et la céramique ; exploitation voire surexploitation du bois, notamment du chêne, révélée par les sciages et révélatrice des transformations des constructions ; valorisation des ressources naturelles (maritimes avec le sel ou des terres avec le monde des blés nus, comme le froment, celui des blés vêtus comme l’épeautre ou celui de l’orge ; richesse et profondeur de la religion qui s’est hiérarchisée, fonctionnalisée dans le cadre administratif et politique romain sans renier les substrats, comme en témoignent continuités ou élargissements topographiques de certains sanctuaires ou la conservation de théonymes ou d’attributs ; évolution des modes de sépulture, avec une augmentation de la pratique de l’inhumation à l’Antiquité tardive et une raréfaction des tombes privilégiées, alors que des monuments en élévation dessinent une province bien intégrée au monde romain qui, progressivement, voit s’accentuer des différences entre une partie orientale et intérieure, tournée vers la Germanie, et une partie occidentale, la Belgique Seconde du Bas-Empire, qui apparaît éloignée de tout.

 

         Bien écrit, le livre a été favorablement édité de sorte qu’il y a très peu de coquilles. Signalons une lettre manquante (« une » transformé en « ne », p. 28 ; ou un u dans le nom du prêtre de Rome et d‘Auguste donateur du théâtre et de l’avant-scène de Bois l’Abbé : L. Cerialis Rectus, dans le texte, p. 90, mais en réalité, Cerialius, comme le montre le dessin reproduisant la dédicace (p. 92, fig. 90) ; une erreur ou une inversion de numéro de figure (p. 81, inversion des fig. 74 et 75) ; une lettre erronée (p. 81, divinae au lieu de diuinae puisque à la ligne suivante il est question des ciuitates) ;  ou encore un malheureux indicatif au lieu d’un subjonctif (p. 63 après « bien que »).

 

         Très lisibles par leur format, les couleurs et la qualité des traits, les très nombreux plans de sites et cartes thématiques ne sont pas toujours immédiatement compréhensibles : la faute au choix de numéroter dans le plan ou la carte les symboles du document et de renvoyer à la légende hors document, c’est-à-dire hors-champ visuel, l’explication des numéros. Il y a plus simple. Du reste, ce défaut de conception – probablement plus éditorial que scientifique - se révèle dans l’intéressante carte des importations d’amphores italiques Dressel 1 et des oppida (fig. 7, p. 13) : le lien est inexistant entre la légende hors carte (A et B) et les symboles dans la carte qui, eux, sont numérotés 1 et 2.  De même, appelées page 10, à propos de « l’inondation de la plaine maritime, dénommée transgression Dunkerque II », les figures 110 et 112 sont loin d’être évidentes du fait de l’absence de légende. On suppose qu’il faut interpréter les surfaces littorales blanches dans ces deux cartes comme les lieux submergés… La carte (fig. 78, p. 83) de « répartition des dédicaces aux dieux Mars et aux divinités topiques chez les Trévires et dans l’est du territoire » aurait mérité plus de clarté et de précision d’une part, en classant les symboles dans cet ordre (Mars Lenus, les autres Mars, enfin les autres dieux au nom indigène), d’autre part, en figurant les limites des cités, à commencer par celle des Trévires. En ce qui concerne le sel (p. 66-68 et notamment la fig. 60, p. 67), on aurait aimé quelques remarques comparatives avec le littoral armoricain.

 

         Agréablement rédigé et informé, très suggestif, ce livre reflète bien l’état des connaissances actuelles et montre le meilleur de la recherche historique lorsqu’elle décloisonne les spécialités et les fait entrer en résonance. Lecteurs comme chercheurs doivent se convaincre de cet enrichissement.

 

 

 

Sommaire

 

Introduction, p. 6-15

- La Belgique de César, p. 6

- Les données naturelles, p. 6-10

- Les peuples antérieurs César, p. 11-15

Chapitre 1, Histoire et administration, p. 16-28 :

- La conquête, p. 16-19

- Des Gaules à la Belgique, p. 19-21

- Une province sans histoire (Ier-IIe s.) : des crises ponctuelles, le conseil des Gaules, l’administration des cités, p. 21-28

Chapitre 2, Les agglomérations, p. 29-46 :

- Les chefs-lieux, p. 30-42

- Les agglomérations rurales, p. 43-45

- Les thermes, un marqueur de la romanité, p. 46

Chapitre 3, Le monde rural, p. 47-65 :

- L’occupation des campagnes, p. 47-52

- Les structures de l’occupation, p. 52-59

- Les productions agricoles, p. 60-65

Chapitre 4, Artisanat, p. 66-78 :

- Le sel, p. 66-68

- La pierre, p. 68

- Le fer, p. 69-70

- Le textile, p. 70

- La terre, p. 71-73

Consommer, p. 74-78

Chapitre 5, Dieux et hommes, p. 79-94 :

- Le panthéon, p. 79-86

- La Belgique et son apport à l’architecture religieuse, p. 86-89

- Les cultes, p. 90-92

- Les religions orientales, p. 93-94

Chapitre 6, Le monde des morts, p. 95-105 :

 

Chapitre 7, L’Antiquité tardive, p. 106-126

Conclusions, p. 127-131