AA.VV.: Reflets d’or. D’Orient en Occident, La céramique lustrée IXe – XIVe siècle, catalogue de l’exposition « Reflets d’or » au musée de Cluny, musée national du Moyen Âge (9 avril au 1er septembre 2008), 21x27 cm, 128 pages, 30 euros, ISBN 978-2-7118-5535-3
(Réunion des musées nationaux, Paris 2008)
 
Compte rendu par Delphine Dixneuf, Institut français d’archéologie orientale du Caire
(ddixneuf@ifao.egnet.net)

 
Nombre de mots : 1738 mots
Publié en ligne le 2008-09-12
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=290
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L’ouvrage, magnifiquement illustré, Reflets d’or. D’Orient en Occident, La céramique lustrée IXe – XIVe siècle entend présenter l’exposition intitulée « Reflets d’or » qui se tient au musée national du Moyen Âge à Paris (musée de Cluny, 9 avril - 1er septembre 2008). Cette exposition, organisée sous la direction de Xavier Dectot (Conservateur au musée de Cluny), Sophie Makariou  (Conservateur en chef, chargé du département des Arts de l’Islam au musée du Louvre) et Delphine Miroudot (Ingénieur d’études au département des Arts de l’Islam au musée du Louvre), est consacrée à l’histoire de la céramique islamique à décor de lustre métallique, entre l’Orient et l’Occident, du IXe au XIVe siècle.

 

Le décor de lustre métallique est, d’après le glossaire en fin d’ouvrage, une « technique décorative (…) consistant à peindre sur la surface d’une pièce préalablement cuite avec sa glaçure un décor avec un mélange à base de composés métalliques oxydés (de cuivre et d’argent). Ce décor est ensuite cuit à plus basse température dans une atmosphère appauvrie en oxygène (cuisson réductrice), permettant aux oxydes de pénétrer dans le verre de la glaçure et de se transformer en nanoparticules de métal » (définition p. 119). Cette technique, connue auparavant des artisans verriers, apparaît dans l’industrie céramique dans le courant de l’époque abbasside au IXe siècle, vraisemblablement par des potiers égyptiens installés en Irak. Elle se développe durant l’époque fatimide, puis mamelouke. Au XIVe siècle, le déclin de la technique en Orient correspond alors à son apogée en Occident et plus particulièrement au Levante espagnol, puis vers la fin du XVe siècle au développement des productions italiennes de majoliques, précurseurs des faïences européennes.

 

Le catalogue s’organise en sept sections principales et suivant deux axes : chronologique (du IXe au XVe siècle) et géographique (de Samarra en Irak à Valence en Espagne). Chacune de ces sections suit un schéma similaire. Après une rapide remise en contexte historique, les objets sont présentés sous forme de notices et illustrés par une ou deux photographies dont on soulignera la qualité. Sont ainsi indiqués la provenance, une datation, la pâte et le type de lustre, les dimensions de la céramique, les données relatives à son acquisition, la bibliographie, le lieu de conservation et le numéro d’inventaire. Les notices sont de plus suivies d’une description précise du décor et d’un commentaire afin de mieux replacer l’objet dans son contexte de production.

La première partie, rédigée par Delphine Miroudot, est consacrée aux premières productions de céramiques à décor de lustre métallique. C’est selon toute probabilité à des potiers musulmans d’origine égyptienne installés en Irak que l’on doit l’utilisation de la technique du lustre pour décorer des céramiques, vers la fin du VIIIe ou au début du IXe siècle. En effet, les premières pièces ont été découvertes lors de la fouille du complexe palatial de Dar al-Khalifa à Samarra entre 836 et 892 (p. 15).

La technique du lustre se diffuse rapidement vers l’Égypte fatimide (Sophie Makariou). Les nombreuses céramiques découvertes à Fostat, site de fabrication, illustrent la nature et la qualité des productions égyptiennes. Les décors se multiplient et s’enrichissent de nouveaux thèmes où la figure humaine tient une place importante. Les décors les plus remarquables consistent en scènes liées aux plaisirs de la cour comme la luthiste (n° 14), le jeune buveur portant à ses lèvres un gobelet (n° 17) et la représentation d’un cornac avec deux girafes (n° 16). On soulignera aussi la présence plus fréquente de signatures avec parfois la mention du lieu de fabrication. L’époque fatimide sera également témoin de plusieurs innovations technologiques, notamment l’introduction de la pâte artificielle riche en silice durant la seconde moitié du XIe siècle, les décors gravés et le développement des glaçures colorées (p. 29).

Vers la fin du XIe ou le début du XIIe siècle, la technique du lustre se diffuse en Syrie et notamment à Raqqa sur les bords de l’Euphrate, important centre de production durant la première moitié du XIIIe siècle (Carine Juvin) et en Iran à partir de la seconde moitié du XIIe siècle (Delphine Miroudot). Outre la qualité et la finesse des pièces présentées, fréquemment datées et/ou signées, notre attention a été attirée par la mention de deux traités comprenant chacun une partie dédiée à la fabrication des céramiques à décor de lustre. Il s’agit du traité sur les pierres précieuses, les minerais et les métaux achevé en 1196 par Muhammad al-Jowhar al-Neyshaburi et du traité de minéralogie écrit vers 1300 par Abu’l-Qasim, lui-même originaire d’une grande famille de potiers établis dans la ville de Kashan, centre de production de lustre majeur et vraisemblablement unique en Iran pour cette période. Parmi les pièces présentées, on mentionnera, outre le panneau de quinze carreaux de revêtement en étoiles et croix dont l’agencement est arbitraire (n° 39), un magnifique plat ilkhanide, daté de la seconde moitié du XIIIe siècle (n° 37), dont le décor central illustre une scène de trône ; « les deux desservants au classique visage de lune et aux longues mèches encadrent un souverain au physique bien distinct. Son long visage porte barbiche et longues moustaches tombantes » (p. 58).

Avec le cinquième chapitre, écrit par Claire Déléry, se pose la question du début de la  production de céramiques à décor de lustre en Ifriqiya, difficile à dater, et le problème du transfert des technologies entre l’Ifriqiya et al-Andalus. Il est cependant certain que la fabrication de lustre se développe en Espagne durant la première moitié du XIIe siècle, Almerìa et Murcie étant les principaux sites de production. Durant l’époque nasride, le royaume de Grenade regroupe plusieurs centres dont les productions sont largement diffusées en Méditerranée (Sophie Makariou).

La dernière section (Xavier Dectot) nous transporte dans la région de Valence qui constitue alors une étape majeure dans la diffusion de la technique du lustre et l’apparition des premières faïences en Occident. Dès la seconde moitié du XIIIe siècle, les potiers produisent de la faïence, ce n’est toutefois qu’à partir du milieu du XVe siècle que les céramiques de Valence acquièrent une certaine notoriété ; les décors consistent essentiellement en motifs floraux et fréquemment héraldiques, à l’instar d’un plat creux aux armes des Ricci de Florence, découvert à Manisès et daté du troisième quart du XVe siècle (n° 69). Le lecteur est alors frappé par la qualité et la richesse des pièces, qu’il s’agisse des plats « à la biche » (n° 63) ou à « décor d’oranges » (n° 66) ou du célèbre vase à ailes aux armes des Salvi de Sienne, des Nori ou des Gentili de Florence (n° 68). Dans cette section est également abordée la question de l’utilisation de cette catégorie de récipients. En effet, en raison de la technique et des matériaux employés, de la richesse des décors, de la présence d’inscriptions, de représentations figurées et de l’héraldique, il semble fort probable que ces céramiques luxueuses avaient une fonction plus d’apparat qu’utilitaire. De plus, sur certaines pièces, on note une perforation, parfois réalisée avant la cuisson de l’objet, ce qui laisse supposer la volonté de les présenter (p. 87).

 

La conclusion, rédigée par Sophie Makariou, nous offre un aspect de la survivance ou de la renaissance d’une technique inventée en Orient, enrichie en Occident et qui émerge de nouveau en Iran dans la seconde moitié du XVIIe siècle, durant la période safavide. Il semble alors probable que la technique ait été réintroduite en Iran par des importations espagnoles… La production s’enrichit de nouvelles techniques (glaçures désormais transparentes et alcalines) avec des couleurs vives : bleu outremer, vert sombre ou rouge (p. 107). Le répertoire des formes consiste principalement en vaisselles, plus rarement en éléments architecturaux ; le décor, principalement des motifs floraux et végétaux et quelques animaux (n° 75a : coupe au paon ; n° 75b : plat au bouquet d’œillets), est fortement influencé par le décor des marges des ornemanistes.

 

Avant de conclure sur la qualité de l’ouvrage et sa place dans la production scientifique, signalons la présence d’une annexe consacrée à la présentation d’une série d’analyses des céramiques (pâtes, glaçures et lustres proprement dit) réalisées par le laboratoire du Centre de recherche et de restauration des Musées de France et présentées par Anne Bouquillon, Marc Aucouturier et Delhia Chabanne. Les résultats sont clairement présentés sous la forme d’un tableau géochronologique des constituants des céramiques - pâtes, glaçures et lustres – (fig. 3, p. 114) et offrent ainsi un schéma évolutif des techniques du lustre dans les principales régions de production. L’ouvrage se termine par un glossaire des dynasties, un glossaire des termes techniques et une bibliographie des principales publications.

 

Ainsi, ce catalogue offre une vision claire de la petite « histoire » des céramiques à décor de lustre métallique à travers les siècles, du IXe au XIVe siècle, et les principales régions de production que sont l’Irak, l’Égypte, l’Iran, le Maghreb et l’Espagne. Cette présentation témoigne également des liens unissant l’Orient et l’Occident durant l’époque médiévale au travers des échanges commerciaux et du transfert des techniques, au gré des vicissitudes de l’Histoire ; « cette technique dessine une route qui semble être le tracé en filigrane de l’histoire islamique » (p. 9).

Cependant, malgré la qualité de l’ouvrage et l’importance du travail réalisé, on déplorera l’absence de dessins archéologiques des objets en complément des photos. En effet, ces dernières ne rendent pas forcément compte de la forme générale de la céramique. Une ou deux planches de dessins par régions de production et suivant la chronologie auraient peut-être contribué à mieux cerner les caractéristiques des grandes familles de lustre qui ne se limitent pas seulement au décor et à sa technique, mais également à la forme de l’objet qui témoigne soit d’influences étrangères soit de traditions locales. Par ailleurs, une description macroscopique plus précise de l’aspect des pâtes – des indications de couleur, de texture et du type d’inclusions rencontrées – aurait été fort utile à tout céramologue étudiant les céramiques islamiques en contexte archéologique. Cependant, il convient de souligner l’importance des analyses physico-chimiques des céramiques qui apportent un éclairage nouveau sur la nature des productions. Elles permettent également, associées aux études typologiques, stylistiques et historiques, de fournir une « fiche descriptive » la plus complète possible de chaque famille de lustre métallique. Malgré les deux points soulignés plus haut et qui trahissent une approche différente de l’objet entre le conservateur de musée et le céramologue de terrain, cet ouvrage nous invite fortement à visiter l’exposition ou du moins à consulter le catalogue dont les pièces présentées sont remarquablement bien décrites et illustrées.