AA.VV.: Georges Clémenceau à son ami Claude Monet, Correspondance, 21x28 cm, 200 pages, 30 euros, ISBN 978-2-7118-5544-5
(Rmn, Paris 2008)
 
Compte rendu par Sarah Katrib, Université Strasbourg II
(sarah.katrib@voila.fr)

 
Nombre de mots : 1467 mots
Publié en ligne le 2009-08-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=292
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            Réalisé à l’initiative de la Société des Amis de Georges Clemenceau, cet ouvrage rassemble une centaine de lettres que l’homme politique a écrites à son ami Claude Monet entre le mois de mai 1895 et septembre 1927, trois mois avant la mort du peintre. En 1928, Clemenceau publiait un hommage à son ami, Claude Monet, les Nymphéas. Ces lettres proviennent du musée Clemenceau et ont été données par Mme Blanche Monet, belle-fille du peintre, après la mort du « Tigre ».

 

            La particularité de cette correspondance est de faire apparaître à la fois quelques facettes de la personnalité et de la pensée de Clemenceau et, en creux, le portrait du peintre, dont on devine les préoccupations personnelles et artistiques à travers les mots de son ami : il s’agit aussi bien d’un hommage à l’homme qu’à l’artiste. Les lettres sont de longueur et d’importance variables ; les récits anecdotiques, les conseils médicaux et les promesses de visite sont entrecoupés de lettres pleines de sagesse et de poésie consacrées à la peinture, à la beauté de la nature, à la vieillesse et à la mort.

 

             La correspondance est précédée de trois textes d’introduction fort instructifs. Le premier, « Clemenceau et les beaux-arts », écrit par Jean-Baptiste Duroselle, de l’Institut, détaille la nature des rapports de l’homme surnommé « le Tigre » ou « le Père la Victoire » avec les artistes et les beaux-arts. Le deuxième, « Clemenceau et Claude Monet, une singulière amitié », est écrit par André Wormser, président de la Société des Amis de Georges Clemenceau. Ce texte rend compte de la progression de la relation entre les deux hommes, depuis leur rencontre jusqu’à la mort de Monet,  sans omettre l’importance de certains amis communs, comme Octave Mirbeau et le critique d’art Gustave Geffroy. Enfin, le troisième texte, « Clemenceau et le peintre Monet », est signé par Michel Hoog, conservateur général chargé du musée de l’Orangerie. Il évoque l’intérêt de Clemenceau pour la peinture de Monet, c’est-à-dire, à la fois ce qu’il admirait dans son art, et les efforts qu’il entreprit pour le soutenir. La correspondance est ponctuée d’annotations très éclairantes de Jean-Claude Montant, professeur des Universités de Lille IV et d’Artois, qui explicitent certaines références à des personnes ou à des événements précis.

 

            La préface de Jean-Baptiste Duroselle nous renseigne sur l’intérêt que Clemenceau vouait aux beaux-arts. Bien que sa pratique de l’art se soit cantonnée à la littérature à partir de 1893, il a été très tôt influencé par son père Benjamin Clemenceau qui, lui, s’adonnait au dessin, à la gravure, à la peinture et au modelage. Il lui a transmis son goût de l’art, en le sensibilisant à la beauté des paysages vendéens. C’est également grâce à lui qu’il rencontra en 1880 le jeune journaliste et critique d’art Georges Geffroy, à qui il fut lié par une amitié durable. De 1862 à 1865, alors que Clemenceau terminait ses études de médecine à Paris, il fréquentait les milieux artistiques, notamment à la Brasserie des Martyrs, et assistait à des réunions de jeunes républicains. C’est à ce moment-là qu’il fit la connaissance de Zola, des frères Manet, et de Claude Monet. Il devint également ami avec le photographe Nadar, qui organisait des expositions de peintres impressionnistes et qui collaborait à La Justice, le journal de Clemenceau. Sa proximité avec Gustave Geffroy et la fréquentation de certains salons contribuèrent à renforcer son intérêt pour l’art de son temps, mais aussi pour des pratiques artistiques plus anciennes ou étrangères. Ainsi, si Clemenceau a combattu aux côtés de Monet, pour que l’Olympia de Manet soit achetée par l’Etat après la mort de l’artiste, il était également passionné d’art grec ancien, aimait se rendre au musée Guimet et possédait une collection d’art asiatique qui comprenait notamment des kogos, des boîtes à encens japonaises. Monet, quant à lui, possédait une importante collection d’estampes japonaises, exposées aujourd’hui à la fondation de Giverny. Les deux hommes avaient donc quelques affinités en termes de goût artistique. Mais, on le remarque au fil de la correspondance, l’art qui les rapprochait le plus était la peinture de Monet, à laquelle Clemenceau vouait une admiration sincère. C’est ainsi que dans une lettre du 17 avril 1922, après avoir loué chez son destinataire sa constante recherche de l’au-delà, Clemenceau lui fait part de sa reconnaissance par ces mots : « Je vous aime parce que vous êtes vous, et que vous m’avez appris à comprendre la lumière. Vous m’avez ainsi augmenté. Tout mon regret est de ne pas pouvoir vous le rendre. Peignez, peignez toujours, jusqu’à ce que la toile en crève. Mes yeux ont besoin de votre couleur et mon cœur est heureux. » Toutefois, Jean-Baptiste Duroselle note que Clemenceau ne possédait pas le talent critique de Geffroy, responsable de la rubrique des expositions dans la revue La Justice, et qu’il parle moins des qualités objectives de la peinture que de cette lumière. C’est sans doute ce qui le fascinait tant dans les œuvres de Monet qui, selon lui, taillait « des morceaux de l’azur pour les jeter à la tête des gens » (lettre du 23 décembre 1899).

 

            Tandis que l’actualité politique n’est que rarement mentionnée, ces lettres teintées de tendresse et d’humour ont pour thème principal l’amitié entre les deux hommes. Celle-ci s’inscrivait dans le quotidien, mais était ancrée dans un fond de pensée commun. La préface d’André Wormser s’intéresse à ce que cette amitié avait de « nécessaire et de paradoxal », et dans quelle mesure elle permet de comprendre certains aspects de leurs carrières. Wormser relève tout d’abord la proximité entre l’homme politique, « symbole de la gauche, du radicalisme social et politique », et les artistes appartenant au courant avant-gardiste de l’impressionnisme. Un même combat contre l’académisme et le conservatisme, aussi bien en art qu’en politique, les animait. Il rappelle que Monet a vivement salué l’engagement d’Emile Zola dans l’Affaire Dreyfus et la publication de son texte « J’accuse » par Clemenceau dans le journal L’Aurore. Par ailleurs, en 1893, Clemenceau était en pleine déroute politique : impliqué dans le scandale de Panama, il perdit son siège de député dans le Var. Il se consacra alors à l’écriture de son roman Les Plus Forts et entama une série de transformations de son journal La Justice ; le premier article qu’il y publia, le 3 octobre 1893, fut consacré aux Cathédrales de Rouen de Monet. Mais, surtout, Wormser note que la spécificité de leur amitié était leur « quête commune de la lumière ». Effectivement, la primauté de la lumière se perçoit distinctement au fil des lettres : la lumière qui fascinait tant Clemenceau, dans la peinture de Monet, avait une valeur qui excédait le cadre de l’art. Dans les lettres, la contemplation de la lumière des tableaux de Monet donne lieu à des réflexions sur la beauté du monde et de la vie. De même, lorsque Clemenceau fait un tableau de Bénarès à son ami dans une lettre du 19 décembre 1920, c’est avant tout le « prodigieux bain de lumière » qu’il veut lui faire partager.

 

            La préface de Michel Hoog fait le point sur l’originalité de la peinture de Monet pour son époque, et sur les différents actes de soutien de Clemenceau à l’égard du peintre. L’auteur rappelle que, dès 1895, Clemenceau a souhaité que l’Etat acquière l’ensemble des vingt vues de la cathédrale de Rouen. Il souhaitait que la série soit maintenue ensemble dans un bâtiment spécifique, le musée du Luxembourg, contre ce qui se faisait alors dans l’administration des beaux-arts. C’est Clemenceau encore qui a rendu possible l’installation des Nymphéas aux Tuileries. Michel Hoog évoque également les prises de position de Monet par rapport à l’art et à la politique culturelle de son temps : non seulement il a œuvré pour faire connaître la peinture de Cézanne, mais il a également encouragé Clemenceau à faire déplacer l’Olympia de Manet du Luxembourg au Louvre en 1907. Monet a en quelque sorte été un guide pour l’homme politique. Selon Michel Hoog, Clemenceau, dont l’éducation artistique n’était pas très approfondie et qui appartenait à une « génération marquée par le rationalisme », n’a pas été très sensible à la nouveauté que constituait le mouvement impressionniste. Son admiration pour l’art de Monet tenait davantage à l’amitié qui l’attachait au peintre. Malgré tout, il a trouvé dans les « mouvements de couleur » des Nymphéas la matérialisation de sa propre vision panthéiste : il a consacré une préface hautement poétique de son recueil d’articles politiques, Le Grand Pan, à cet art qui « réalise à nos yeux le frémissement heureux de la pelouse liquide, de la voûte bleue, du nuage, de la fleur qui ont quelque chose à nous dire, mais ne nous le diraient pas sans Monet ». Au fil des lettres, cette vision commune se donne à voir : les deux amis, travailleurs acharnés, poursuivant éternellement l’accomplissement de leurs œuvres, étaient mus par une même « puissance créatrice », pour reprendre les mots de Clemenceau.

 

 

            La publication de cette correspondance présente un intérêt certain pour l’histoire, puisque le lecteur découvre un aspect peu connu de Georges Clemenceau, mais elle intéresse également l’histoire de l’art : Claude Monet, que Clemenceau encouragea jusqu’à la fin à travailler, apparaît comme un peintre qui a traversé des périodes de doute intense, concernant tant son art que sa vision, peu à peu affaiblie par une cataracte. En outre, grâce à cet ouvrage, certaines œuvres dont il est question à plusieurs reprises sont replacées dans leur contexte, aussi bien du point de vue de leur création que de leur réception. Parmi elles, citons Le Bloc peint par Monet en 1889,  et la série des Nymphéas. On regrette l’absence de lettres de Claude Monet, mais, un an avant sa mort, « Le Tigre » détruisit par le feu la majeure partie de ses papiers, sans épargner sa correspondance.