Carayon, Agnès - Depondt, Sylvie (dir.): Jardins d’Orient. De l’Alhambra au Taj Mahal, 20 x 26 cm, 210 p., ISBN: 97894-6161-291-5, 25 €
(Snoeck, Gent 2016)
 
Compte rendu par Sterenn Le Maguer, Université Aix-Marseille
(sterenn.lemaguer@gmail.com)

 
Nombre de mots : 1479 mots
Publié en ligne le 2017-05-17
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2955
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          Le catalogue Jardins d’Orient. De l’Alhambra au Taj Mahal accompagnait l’exposition éponyme qui s’est tenue à l’Institut du Monde arabe du 19 avril au 25 septembre 2016. Comme l’explique en introduction Sylvie Depondt, l’une des commissaires de l’exposition, cet ouvrage ambitionne de traiter de l’art des jardins de « la plus haute Antiquité » à nos jours, et « de la péninsule Ibérique [...] jusqu’au sous-continent indien [...]. » (p. 10). Le sujet est donc large aussi bien chronologiquement que géographiquement et permet de réunir trente-et-une contributions rédigées par de grands spécialistes de la Mésopotamie ancienne, de l’art islamique, un botaniste, des architectes et des paysagistes. Ces contributions sont réparties entre six sections et sont hiérarchisées : en effet, treize courts « focus » viennent enrichir les dix-neuf contributions principales.

 

         L’introduction ouvre le catalogue sur la conception du jardin éphémère installé sur le parvis de l’IMA qui accompagnait l’exposition. La volonté était de présenter aux visiteurs les principes du jardin oriental énoncés lors du parcours muséographique dans une réinterprétation moderne matérialisée par le choix de l’anamorphose. Claude Mollard pose des jalons pour l’exposition de l’art des jardins en proposant une scénographie originale reposant sur la complémentarité entre l’exposition et la réalisation d’un jardin.

 

         La première partie, « Apprivoiser la nature », revient sur la genèse du jardin oriental, fruit de la combinaison des facteurs environnementaux et d’une volonté de rationnaliser un espace vert en milieu urbain. Le jardin est défini par F. Awada et P.-M. Tricaud comme un lieu organisé dans un but esthétique, pour le plaisir des sens, ce qui le distingue de l’espace agricole tel que l’oasis, dont il est question dans l’un des trois « focus » de la partie. Pour apprivoiser la nature, les hommes ont dû apprendre à maîtriser l’eau, favorisant ainsi le développement de l’ingénierie hydraulique. Il est judicieusement rappelé que les jardins dits « islamiques » s’inscrivent dans la tradition des « paradis » (de l’ancien perse paridaeza signifiant « enclos ») nés en Mésopotamie dès le Ier millénaire av. J.-C. Les plus célèbres sont les jardins suspendus de Babylone. Le jardin persan divisé en quatre espaces (chahâr-bagh : quatre jardins) apparaît à Pasargades au VIe siècle av. J.-C., site ayant fait l’objet de fouilles archéologiques dans les années 1970, offrant ainsi une riche documentation. Ce type de jardin sera décliné dans le monde arabo-musulman des rives de l’Atlantique à l’Inde.

 

         La deuxième section intitulée « Dessiner un jardin d’Orient » s’ouvre sur le lien étroit qui unit le jardin à l’idée du Paradis, idée déjà développée dans la section précédente. Puis trois grands types de jardins sont présentés : les jardins persans, les jardins andalous et les jardins de l’Inde moghole. La tradition perse des jardins apparaît comme une source commune d’inspiration dans l’agencement des jardins de l’Orient à l’Occident, c’est-à-dire comme un ensemble clos divisé en quatre parties égales généralement séparées par un canal rappelant les quatre fleuves du Paradis. Il est aussi question de la flore et de la faune qui agrémentent les jardins et réjouissent les sens des promeneurs. 

 

         Dans une troisième section, le jardin est présenté sous l’angle sociétal. S’il est un lieu de plaisirs pour les princes, le jardin est aussi un espace symbolique, image terrestre du paradis céleste. Alors que les contributions d’Agnès Carayon et de Nasser Rabbat reviennent sur le rôle des jardins dans la société musulmane médiévale, l’article de Gaëlle Gillot permet d’apprécier l’évolution de ces espaces verts dans la société actuelle. Le jardin devient alors un espace public mais néanmoins fermé, « à part » au sein de l’espace urbain. Pour clore cette partie, Aurélie Samuel explique que le jardin avait une telle importance chez les princes moghols qu’il influença grandement la production textile pour cette période.

 

         Puis la quatrième section propose de présenter les influences réciproques entre l’Orient et l’Occident. Les apports orientaux ne sont pas seulement esthétiques, ils sont aussi techniques. De nouvelles essences sont également importées d’Orient : orangers, oliviers, figuiers, dattiers, pour ne citer que les plus emblématiques. À la Renaissance, la tulipe est introduite en Europe du Nord grâce aux contacts avec l’Empire ottoman. Plus tard, à la fin du XIXe siècle et, surtout, au début du XXe siècle, la colonisation de l’Afrique du Nord permet de redécouvrir les jardins orientaux, inspirant notamment Jean-Claude-Nicolas Forestier, promoteur de cet art des jardins en Espagne, au Maroc et en France. C’est sous son impulsion que des « jardins orientaux » furent aménagés pour l’Exposition universelle des Arts décoratifs  et industriels modernes tenue à Paris en 1925. Ces jardins suscitèrent un engouement certain qui influença notamment la création du jardin de la mosquée de Paris inaugurée en 1926. Ce jardin fait l’objet d’une contribution rappelant l’origine de son élaboration et présentant le projet de restauration. Les jardins de La Hamma et de Majorelle illustrent également cet engouement des Occidentaux pour les jardins orientaux.

 

         Enfin, la cinquième section est une ouverture vers l’avenir. Bertrand Warnier y défend le retour des jardins dans les villes du monde arabo-musulman et Kamel Louafi s’interroge sur les publics auxquels s’adressent les espaces verts urbains, rappelant à quel point les citoyens sont attachés à leurs jardins publics. Cette partie se conclut sur trois exemples d’aménagements d’espaces verts contemporains. Le parc Al-Azaiba à Mascate (Sultanat d’Oman) illustre comment il est possible d’aménager un espace vert en tenant à la fois compte des contraintes urbaines et naturelles. Le parc Al-Azhar au Caire (Égypte) s’est révélé être un facteur de dynamisme au sein du quartier de Darb al-Ahmar qui souffrait jusqu’alors d’un certain déclin. Enfin, le dernier exemple est celui du projet de palmeraie de Dar al-Qamar (Algérie) qui, en s’appuyant notamment sur une gestion raisonnée de l’eau, vise à recréer une biosphère en plein désert.

 

         La question des jardins dans le monde arabo-musulman a donné lieu à une littérature abondante et l’exposition « Arabesques et jardins de paradis » présentée au Musée du Louvre en 1989-1990 abordait ce thème sous l’angle de l’histoire de l’art islamique. Le catalogue de l’Institut du Monde arabe offre, quant à lui, un large panorama de la question des jardins en Orient sous l’angle de sa relation à l’urbanisme depuis ses origines à nos jours. La terminologie employée pour désigner ces « jardins d’Orient » est diverse : « jardin « islamique » (p. 37), jardin « musulman » (p. 41), bustân (p. 122-123), jardin « arabe » (p. 100, p. 158), jardin « arabo-musulman » (p. 32 et 36), jardin « arabo-andalou » (p. 82, p. 149), jardin « perso-islamique » (p. 89), ce qui empêche de dégager une unité. S’il peut s’agir des déclinaisons locales d’un type général, les critères de distinction ne sont pas clairement énoncés.

 

         Néanmoins, Jardins d’Orient présente l’avantage de proposer un format court accessible à un large public. Les contributions, rédigées par des chercheurs réputés, sont d’une grande qualité scientifique tout en étant accessibles à un lectorat de non-spécialistes. Les nombreuses illustrations accompagnent pertinemment le propos et rendent la lecture agréable.

 

 

Sommaire

 

Introduction :

Jardins d’Orient – De l’Alhambra au Taj Mahal, Sylvie Depondt, p. 9

Le Jardin « arable », Michel Péna, p. 13

Réinventer la forme parfaite et changer notre regard sur le monde, François Abélanet, p. 17

Exposer le jardin, Claude Mollard, p. 21

 

I.Apprivoiser la nature

Villes et jardins indissociables, Fouad Awada et Pierre-Marie Tricaud, p. 27

Les « paradis » achéménides... Aux origines d’une tradition séculaire, Odile de Bruyn, p. 35

L’eau fondatrice des jardins arabo-musulmans, Mohammed El Faïz, p. 43

Focus :

L’oasis, modèle environnemental et social, Henri Rouillé d’Orfeuil et Georges Toutain, p. 50

Les jardins mésopotamiens, Jean-Jacques Glassner, p. 54

Pasargades, Rémi Boucharlat, p. 58

 

II.Dessiner un jardin d’Orient

Jardiniers de paradis, Arnaud Maurières, p. 65

Jardins persans, Yves Porter, p. 73

Les jardins d’al-Andalus, Antonio Almagro, p. 81

Jardins d’agréments et tombes-jardins – La tradition perso-islamique des moghols, Raffael Dedo Gadebusch, p. 89

Focus :

Les récits des grands voyageurs, Agnès du Vachat, p. 96

La faune et la flore, un jardin des sens, Jacky Libaud, p. 100

Dans les jardins du Maroc, Mohamed Métalsi, p. 104

 

III.Un miroir de la société

Le prince en son jardin – Des festivités ostentatoires aux plaisirs intimes, Agnès Carayon, p. 111

Le jardin arabo-musulman : une image complexe, Nasser Rabat, p. 119

Le « dedans-dehors » des jardins publics, Gaëlle Gillot, p. 127

Focus :

Se vêtir d’un jardin, Aurélie Samuel, p. 132

 

IV.Fascination réciproque

« Un printemps agréable au milieu de l’hiver ». De l’Orient à l’Occident, le paradis comme archétype du jardin, Michel Audouy et Chiara Santini, p. 141

Revival des jardins hispano-andalous, Bénédicte Leclerc, p. 149

Les jardins de la Grande Mosquée de Paris, Isabelle Levêque et Claire Vignes-Dumas, p. 155

Focus :

La tulipe, Christiane Morin-Muller, p. 162

Le Hamma : modèle de création continue pour les jardins d’essai, Bernadette Saou-Dufrêne, p. 166

Le jardin Majorelle, Pierre Bergé, p. 170

 

V.Le jardin oriental, source de modernité

La ville-jardin – Un rendez-vous manqué du XXe siècle ?, Bertrand Warnier, p. 177

Places et jardins publics pour qui ?, Kamel Louafi, p. 187

Focus :

Le parc Al-Azaïba à Mascate (Oman), Jacqueline Osty, p. 192

Le parc Al-Azhar et la revitalisation du quartier Darb al-Ahmar au Caire, Christophe Bouleau, p. 196

Dar al-Qamar, création d’une biosphère, Rachid Koraïchi, p. 200

 

Liste des œuvres exposées, p. 204

Bibliographie, p. 210