Castorio, Jean-Noël - Maligorne, Yvan (dir.): Mausolées et grands domaines ruraux à l’époque romaine dans le nord-est de la Gaule (Scripta antiqua, 90), 190 p., 25 €
(Ausonius Éditions, Bordeaux 2016)
 
Compte rendu par Filipe Ferreira, Université Paris-Sorbonne
(fcferreira@hotmail.fr)

 
Nombre de mots : 1937 mots
Publié en ligne le 2017-05-24
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2972
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          Le présent ouvrage constitue les actes de la journée d’étude intitulée Mausolées et grands domaines ruraux à l’époque romaine dans le nord-est de la Gaule  qui s’est tenue le 18 avril 2015 à l’Institut National d’Histoire de l’Art. Cette journée a été éditée par Jean-Noël Castorio (Université du Havre) et Yvan Maligorne  (Université de Brest) dans le cadre du programme Rurland dirigé par Michel Reddé (EPHE). L’intégration de cet atelier à un vaste projet de recherche orienté sur l’occupation des campagnes en Gaule a naturellement encouragé les éditeurs à aborder la question des relations entre « mausolées et grands domaines ruraux » qui avait déjà été soulevée en 1996 à l’occasion du colloque Monde des morts, monde des vivants en Gaule romaine, dont la publication fut dirigée par Alain Ferdière.

 

         L’ouvrage est composé de sept contributions. La première, rédigée par les éditeurs, constitue une importante introduction générale sur la question de l’architecture funéraire à l’époque romaine. Dans ce premier texte, le sujet est rapidement restreint aux seuls mausolées et autres monuments funéraires des élites présents dans les campagnes. Il aborde les principaux jalons de l’historiographie sur le sujet, tant à l’échelle de la Gaule qu’à celle de l’Empire. Cet exercice permet aux auteurs de souligner les principales limites des travaux concernant les monuments funéraires comme l’insuffisance de la documentation épigraphique, les comparaisons forcées entre monuments issus d’ensembles pourtant hétérogènes et l’absence d’études sur l’architecture funéraire dans plusieurs régions de l’empire. Les auteurs proposent donc une approche plus locale du sujet.

 

         Trois problématiques ont été plus particulièrement soulignées dans cette nouvelle démarche. La typologie des monuments funéraires permet premièrement d’étudier le rapport entre le monument funéraire et le statut social du défunt ainsi que la corrélation entre les éléments figurés (statuaire et reliefs) et la personnalité du commanditaire. Les auteurs rappellent plus particulièrement les problèmes posés par une interprétation strictement symbolique des décors au détriment d’une lecture plus pragmatique des programmes iconographiques employés. La localisation et le rapport visuel entre le monument et son environnement sont également à prendre en considération afin de comprendre son rôle en tant que marqueur du paysage. Enfin, il convient de réfléchir aux raisons qui ont poussé les élites à intégrer ces dernières demeures à leurs domaines.

 

         Les articles réunis dans cet ouvrage apportent plusieurs éclairages sur ces questions, illustrées par des exemples variés et choisis à l’échelle de la civitas, d’une ville ou de sites isolés.

 

         L’article collectif qui a pour premier signataire Nathalie Achard-Corrompt présente un corpus des monuments funéraires découverts sur les territoires des Rèmes et des Tricasses. Les composantes de ce corpus s’organisent selon un ordre précis : paragraphe introductif, description du monument et de son enclos, datation. Quelques précisions sont éventuellement apportées au sujet du contexte dans lequel s’insère le monument. Cette formule permet au lecteur d’anticiper aisément la synthèse qui met en avant quelques caractéristiques des monuments funéraires des deux civitates, comme la pérennisation des espaces d’inhumation d’origine protohistorique, l’absence de résidence à proximité ou encore l’agglomération de nécropoles autour d’un premier monument funéraire. La présence d’une liste en fin d’article rappelant les sites exclus du corpus, mais traditionnellement interprétés comme des monuments funéraires, est également appréciable.

 

         Dans l’article suivant publié par Sandy Gualandi, l’objectif est de nuancer les critères d’implantation des mausolées qui ont été définis par Henner von Hesberg, en s’appuyant sur la répartition des monuments funéraires en territoire lingon. Les quatre exemples choisis par l’auteur se distinguent par leur état de conservation : les deux premiers sont conservés in situ sous la forme de maçonneries fortement arasées, tandis que les seconds ne sont connus que par leurs membra disiecta. Malgré les faibles données dont elle dispose, l’auteur réussit à mettre en évidence le rôle structurant qu’avaient les mausolées non seulement dans l’espace rural, mais aussi en périphérie des villes. Toutefois, aucun critère d’implantation ne peut être attribué spécifiquement aux uns ou aux autres montrant la nécessité, comme le souligne l’auteur, d’étendre ces premières réflexions à l’ensemble de la Gaule.

 

         La synthèse de Gabrielle Kremer sur les monuments funéraires de la partie occidentale du territoire des Trévires constitue l’une des seules contributions du présent volume à traiter spécifiquement des commanditaires et de leur image. Grâce à des exemples variés et pertinents, l’auteur réalise une typo-chronologie des monuments funéraires et de leur iconographie. L’abandon des thèmes martiaux, en vogue au Ier siècle après J.-C., en faveur de scènes de métiers dans le courant du IIe siècle traduit alors une profonde mutation de la société qui se définit « plutôt par [ses] richesses matérielles et par des références à la mythologie classique que par le succès militaire et la carrière au service de l’Empire ».

 

         L’étude présentée par Claude Massart montre la persistance des tumuli dans une partie du territoire des Tongres. Ces monuments, en vogue entre la fin du Ier siècle avant J.-C. et le début du Ier siècle après J.-C., sont maintenus par les grands propriétaires dans la partie nord du territoire jusqu’au milieu du Ier siècle après J.-C. L’auteur, s’intéressant également à l’identification des défunts au sein de ces monuments, souligne notamment la présence significative des femmes. L’information est importante car elle peut être mise en relation avec le rôle social de la femme dans les sociétés germaniques, et rappelle les liens étroits qui existaient entre les pratiques funéraires des élites romanisées et celles de leurs voisins de la Germanie libre.

 

         Le cas helvète d’Avenches-En Chaplix étudié par Daniel Castella diffère quelque peu des approches précédentes. En effet, l’auteur s’intéresse plus particulièrement à deux temples (l’un au nord, l’autre au sud de la voie) associés aux deux monuments funéraires bien connus, publiés en 2006 par Pierre Hauser et Laurent Flutsch. Une sépulture et des fosses de dépôt, utilisées pendant près de cinquante ans, précédaient la construction des deux temples. Le mobilier découvert permet de supposer que les destinataires de ces premiers monuments étaient de sexe féminin. L’auteur s’intéresse alors plus particulièrement au statut de ces défuntes et aux raisons de la monumentalisation de leur sépulture ou lieu de mémoire. Si les comparaisons sont rares, plusieurs exemples pourraient traduire l’existence de cultes privés assurés par les propriétaires en mémoire de leurs ancêtres. Bien que l’héroïsation ou la déification d’un ancêtre soit plausible, plusieurs inconnues comme la nature des monuments et l’identité des destinataires des cultes empêchent toute conclusion certaine au sujet des rites qui s’y pratiquaient.

 

         L’exemple de Damblain présenté par Karine Boulanger constitue un exemple précieux pour comprendre la relation étroite qui pouvait exister entre un monument funéraire et une villa. Grâce à une connaissance précise de la chronologie du site, l’auteur présente un exemple particulièrement intéressant de villa précédée d’un mausolée antérieur à la seconde moitié du Ier siècle après J.-C. Alors que la pars urbana se développe entre la fin du Ier siècle après J.-C. et le courant du IIe siècle après J.-C., le mausolée est déplacé à l’extérieur de la villa et un cénotaphe, qui subira plusieurs modifications, est ajouté dans la pars rustica. L’alignement entre le mausolée, le triclinium, le cénotaphe ainsi que l’imposant bâtiment agricole dans la pars rustica constituait une intéressante mise en scène qui contribuait au prestige du propriétaire.

           

         Ces quelques articles permettent d’aborder de façon concrète une problématique précise qui vise à définir les rapports qui existaient entre les monuments funéraires des élites et leur contexte. Concernant les commanditaires et leur statut social, les monuments des Tongres et des Trévires soulignent leur importance. La transformation de certains monuments funéraires comme ceux de Damblain et d’Avenches-En Chaplix laisse également supposer un changement de rapport entre le propriétaire et le souvenir du défunt dont le mausolée fait l’objet d’une monumentalisation. En dehors de l’article de Gabrielle Kremer, l’image du défunt et le rôle de l’iconographie des édifices funéraires sont peu étudiés, mais cela est davantage dû à l’état de conservation des monuments cités qu’à un désintérêt de la question. Il était plus aisé, au vu des données disponibles réunies dans ces actes, de s’attarder sur la localisation des édifices. Les mausolées observés à proximité de voies chez les Lingons, les Rèmes et les Tricasses rappellent l’importance accordée à certains facteurs d’implantation comme la visibilité. Les sites situés sur des hauteurs dégagées sont généralement favorisés. L’accessibilité est un facteur important pour le choix de l’implantation du monument. En effet, une approche de la circulation autour des mausolées permettrait d’émettre quelques hypothèses sur leur utilisation. Car c’est bien la question du rituel funéraire au sein de la villa qui est régulièrement soulevée. La présence de ces édifices, parfois directement intégrés à la pars urbana de la villa comme à Bierbach, pose plusieurs problèmes d’ordre juridique et religieux : qu’advenait-il de ces monuments lorsque la villa changeait de propriétaire ? Le souvenir des défunts était-il entretenu ? La présence de mausolées au cœur même de certaines résidences était acceptée en raison de la valeur morale attribuée au défunt qui, comme le rappelle très justement Daniel Castella, pouvait faire l’objet d’une héroïsation ou d’une divinisation.

 

         L’ouvrage édité par Jean-Noël Castorio et Yvan Maligorne se distingue des colloques précédents sur le thème de l’architecture funéraire par une approche précise du sujet, elle-même permise par le court format de l’événement. Ils favorisent ainsi l’apport de réponses concrètes aux problématiques posées en introduction. La documentation traitée est généralement récente ce qui fait de cet ouvrage, et de la bibliographie qui lui est intégrée, un utile jalon pour la recherche sur les monuments funéraires. Il faut également souligner l’importance des synthèses régionales proposées qui complètent celles publiées par Dominique Tardy et Jean-Charles Moretti en 2006, dans les actes du colloque L’architecture funéraire monumentale dans l’empire romain qui s'est tenu à Lattes en 2001. Si les études architecturales avaient été privilégiées à cette occasion, les actes de la présente journée relient étroitement le travail de terrain et l’étude architecturale des monuments, auxquels ont été associés plusieurs travaux anthropologiques et environnementaux. Notons que la documentation soumise au lecteur est pratique et diverse : des frises typo-chronologiques et des plans synthétiques permettent de comprendre aisément l’évolution complexe des différents sites et des monuments. Les autres illustrations sont nombreuses et de bonne qualité.

 

         La publication de cette journée d’étude constitue à la fois un complément utile aux précédents colloques sur le sujet et une actualisation nécessaire des problématiques liées à la localisation et à la fonction des mausolées dans les campagnes romaines.

 

 

Sommaire

 

Jean-Noël Castorio, Yvan Maligorne, « Introduction : état de la question, problématiques de la recherche », p. 9-34

Nathalie Achard-Corrompt, Michel Kazpryck, Raphaël Durost, Régis Bontrond, avec la collaboration de Raphaël Gestreau, Rudy Jemin, Marine Gérard, Stéphane Izri, Pierre Nouvel et Vincent Riquier, « Présence des élites en milieu rural en territoire rème et tricasse durant le Haut-Empire : l’apport dans les monuments funéraires », p. 35-64

Sandy Gualandi, « Périurbains ou ruraux : critères d’implantation de quelques mausolées lingons », p. 65-74

Gabrielle Kremer, « Monuments funéraires de la cité des Trévires occidentale : réflexions sur les commanditaires », p. 75-92

Claire Massart, « Les tumulus dans la cité des Tongres. Caractéristiques et diversité régionales », p. 93-104

Daniel Castella, « Monuments funéraires et lieux de culte privés en pays helvète », p. 105-122

Karine Boulanger, « Mausolée, cénotaphe ou temple ? Évolution des pôles funéraires et cultuels au sein du domaine bâti de la  villa de Damblain (Vosges) », p. 123-144

Bibliographie, p. 145-156

 


N.B. : Filipe Ferreira prépare actuellement une thèse de doctorat intitulée "Les édifices de spectacle dans le nord-ouest des Gaules du Ier au IVe s. après J.-C.", sous les co-directions de Gilles Sauron (Université de Paris-Sorbonne) et Jean-Charles Moretti (Université de Lyon 2).