Darblade-Audoin, Maria-Pia: Lyon, Recueil général des sculptures sur pierre de la Gaule, sous la direction de Henri Lavagne, Lyon, (Nouvel Espérandieu, II) XLIX-216 p., 19 fig., 2 cartes, 204 pl. photo. h.t., 2006, prix 110 euros, ISBN : 2-87754-162-2
(Académie des Inscriptions et Belles-Lettres , Paris 2006)
 
Compte rendu par François Queyrel, EPHE Paris
(f.queyrel@wanadoo.fr)

 
Nombre de mots : 1583 mots
Publié en ligne le 2007-03-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
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Ce beau volume augure bien de l’entreprise du Nouvel Espérandieu que dirige Henri Lavagne. Après un premier tome, paru en 2003 (AA. VV., Vienne [Isère]), qui mettait à jour et complétait le catalogue d’Ernest Will (La Sculpture romaine au Musée lapidaire de Vienne, 1952), ce corpus rédigé par Maria-Pia Darblade-Audoin (abrégé D.-A.) réunit avec une exhaustivité presque complète les sculptures de Lyon, qui avaient fait, depuis la Renaissance, l’objet de nombreuses études ponctuelles et dispersées. Le volume est fort agréablement présenté ; son illustration est riche, même si certaines sculptures auraient pu être photographiées sous plusieurs angles. Il est pourvu d’une table de concordance (p. 197-206) et d’un index iconographique (p. 207-210), augmenté d’index des « Matériaux », des « Inscriptions » et des documents de comparaison reproduits dans l’ancien Espérandieu (p. 210). Il manque un index muséologique et un index des noms d’hommes. Pour les lieux de trouvaille, un index supplémentaire serait aussi souhaitable, même si deux cartes permettent de localiser les principales découvertes (p. 212-213).

Le chapitre introductif de D.-A. (« La sculpture antique à Lyon », p. XI-XLIII) retrace dans une première partie les étapes de la progression des connaissances à partir de la Renaissance. Lyon est alors un centre très actif de l’humanisme, au carrefour des influences venues d’Italie. Les grandes découvertes y sont épigraphiques : les Tables Claudiennes, découvertes en 1528, sont immédiatement étudiées par Claude Bellièvre (1487-1557), dont la maison située au bas de la colline de Fourvière était agrémentée d’un « Jardin des Antiques ». Retenons aussi les noms de G. Syméoni (1509-1570) et de Nicolas de Lange (1525-1606), neveu de Bellièvre. Les pages consacrées à Jacob Spon (1647-1685) résument avec précision et pertinence l’activité scientifique de ce grand voyageur, l’un des derniers à avoir vu le Parthénon avant son explosion en 1687 (p. XVII-XVIII). Les collectionneurs sont très actifs aussi au XVIIIe siècle et Lyon reste un centre de l’érudition. On rappellera le rôle important de l’Académie des sciences, arts et lettres de Lyon, fondée en 1700 et étudiée par Marie-Félicie Pérez (« L’archéologie à l’Académie de Lyon au XVIIIe siècle : tradition & innovation », dans La fascination de l’Antique 1700-1770, Rome découverte, Rome inventée, catalogue d’exposition, Lyon, Musée de la civilisation gallo-romaine, 20 décembre 1998-14 mars 1999, Paris, 1998, p. 158-159).

L’année 1704 est marquée par la découverte à Fourvière d’un autel taurobolique fort bien conservé (n° 337) : dès mars 1705, Gros de Boze fait paraître une dissertation à son sujet, où il reconstitue la cérémonie du taurobole d’après le texte de Prudence (Peristeph., X, 1006-1050) ; D.-A. a eu la bonne idée de reproduire la gravure qui reconstitue la cérémonie dans cette dissertation (p. XIX, fig. 7). Les faux sont alors légion : le chanoine de Saint-Irénée donne au cabinet de Sainte-Geneviève à Paris une urne cinéraire avec une inscription latine qu’il a inventée (p. XXIII, n. 122) ; comme le note Henri Lavagne dans une note liminaire, « la présence d’un très grand nombre de collectionneurs à Lyon explique cette abondance de faux ou de copies » (p. VIII).

Le cabinet des Jésuites au collège de la Trinité est particulièrement riche, favorisé par le Père de la Chaise, devenu confesseur de Louis XIV ; il comprend notamment une tête en basalte, dite de « Scipion l’Africain », aujourd’hui perdue (p. XXII), sur laquelle un mot de commentaire n’aurait pas été inutile. On croyait que les cicatrices en forme de X permettaient d’identifier Scipion l’Africain, qui aurait reçu jusqu’à vingt-sept blessures, au dire de Servius, le commentateur de Virgile (Ad Æn., X, 800). Il conviendrait de renvoyer à la tête en basalte vert, avec une cicatrice en forme de X, du Cabinet des médailles et antiques de Paris, autrefois interprétée aussi comme un portrait de Scipion l’Africain, qui fut retrouvée au XIXe siècle à Mantes (A. Durand et E. Grave, La chronique de Mantes, 1883, p. 36) ; il s’agirait d’un prêtre isiaque. Le goût pour ces portraits dits de Scipion l’Africain est bien connu au XVIIIe siècle : une tête en bronze d’« inconnu » au crâne chauve, conservée au musée du Louvre, est un pastiche de cette époque (K. de Kersauzon, Catalogue des portraits romains I, 1986, n° 107, p. 226, 1 fig. ; Paris, Musée du Louvre, Br 20). J. J. Bernoulli connaissait quarante portraits plastiques de ce type (Römische Ikonographie I, 1882, p. 36-44).

On ajoutera aux documents rassemblés par D.-A. un bas-relief représentant un « sacrifice à la campagne » de la collection du maréchal d’Estrées, « trouvé à Lion, à la montagne de Fourvieres », que signale Dom Bernard de Montfaucon en 1724 (Supplément au livre de l’Antiquité expliquée et représentée en figures, II, p. 75, pl. XXII = ouvrage numérisé).

Le musée des Beaux-Arts prend le relais des cabinets de curiosités au XIXe siècle. François Artaud (1767-1838) en conçoit l’aménagement au Palais Saint-Pierre et quelques dessins inédits témoignent de sa conception de la muséographie (p. XX-IV-XXV, fig. 9-13). Ce musée municipal s’enrichit sous la direction d’Ambroise Comarmond (1786-1857). D.-A. trace un tableau vivant de l’histoire de ce musée et des découvertes qui jalonnent le XIXe siècle. Au XXe siècle, Lyon a sa grande fouille, celle des théâtres, dirigée au bas de Fourvière par Amable Audin et Pierre Wuilleumier, avec le soutien éclairé du maire Édouard Herriot. Il reste à mentionner les fouilles du Verbe Incarné au sommet de Fourvière (des années 1970 à 1981) et tout récemment les fouilles d’archéologie préventive sur les quais de la Saône, d’octobre 2002 à juin 2004, pour lesquelles D.-A. devrait renvoyer au plan p. 213 (n° VI). Le nombre relativement réduit de sculptures retrouvées donne à Lyon une place particulière, notamment par rapport à Vienne, qui bénéficiait de sa situation de port fluvial à un point de rupture de charge, et contraste avec la grande quantité d’inscriptions qui en proviennent. D.-A. est tentée d’expliquer ce phénomène par les vicissitudes qu’ont connues les collections modernes et par l’existence de fours à chaux, comme c’est le cas à Fourvière, où l’on aimerait pouvoir déchiffrer le minuscule plan du théâtre qui, d’après la légende, doit permettre de situer l’« emplacement des découvertes de sculptures » (p. XXXII, fig. 18). On notera enfin dans certains cas quelque négligence, pour ne pas dire incurie, dans la conservation d’œuvres antiques, qui a entraîné la dégradation de la statue de Salonius (n° 261), restée à l’air libre jusqu’en novembre 2003 ; à la fin du XIXe siècle, la municipalité n’avait pas accédé au vœu d’Émile Guimet qui voulait l’abriter dans son musée parisien (p. XXX).

Dans la seconde partie de l’introduction, D.-A. présente diverses remarques sur la sculpture de la colonie de Lyon. On retiendra le développement sur l’autel fédéral consacré en 12 ap. J.-C., sanctuaire orné, d’après Strabon, de soixante statues des peuples des Trois Gaules, et sur les trouvailles de la colline de Fourvière. Dans l’étude des styles et des ateliers, la question des importations de marbres est récurrente. On aimerait disposer d’analyses isotopiques pour cerner leur provenance. La comparaison de certaines têtes avec les reliefs de la Chancellerie reste, à mon avis, une question ouverte, même si la datation de l’atelier d’où elles proviennent est plausible sous Domitien.

Dans la collection des sculptures qui proviennent de Lyon (419 numéros), je signale ici quelques exemplaires qui constituent un florilège.

  • La tête qui orne la jaquette (n° 5) illustre la production d’un atelier auquel on devrait aussi le Mars de Langres, selon une hypothèse du regretté Claude Rolley. Son identification a posé problème : plutôt qu’à une Cybèle, D.-A. pense à un Genius juvénile, à la suite de Robert Turcan. Le modius, aussi bien que, plus souvent, une couronne ornée de tours, peut se rencontrer dans l’iconographie de Genius, mais le Genius du peuple romain en est dépourvu sur les reliefs de la Chancellerie (F. Canciani, LIMC VII, n° 21, p. 440, pl. 350, s. v. « Populus, Populus Romanus »).
  • Un certain nombre de sculptures reproduit des types connus : citons une Minerve proche de l’Athéna Parthénos de Phidias (n° 25), une tête qui dérive du type dit de Saphô (n° 80), un Satyre au repos de Praxitèle (n° 10). La sculpture hellénistique trouve aussi des échos à Lyon. Une jeune fille assise est une dérivation du type de la Tychè d’Antioche attribué à Eutychidès (n° 390). Un Silène âgé (n° 7) est proche de Priapes hermaphrodites de Délos ; un vieux pêcheur daté du IIe siècle ap. J.-C. (n° 390) constitue une variante du type Vatican-Dresde, dont je publie un autre exemplaire découvert dans les fouilles de Raymond Sabrié au Clos de la Lombarde à Narbonne, qui date de la seconde moitié du IIe siècle. Un portrait de Zénon (n° 70) est conservé aussi à Lyon.
  • Un curieux instrument crochu du culte de Cybèle, la harpè, est représenté sur une série d’autels tauroboliques (nos 337-340). Pour expliquer son emploi, D.-A. aurait pu renvoyer à l’article « taurobolium » rédigé par E. Espérandieu dans le Dictionnaire des Antiquités de Daremberg et Saglio, tome 5, p. 46-50, qui cite Allmer à la page 48 (Musée de Lyon, I, p. 21) : « Il est aisé de comprendre (…) que ce crochet n’empêchait pas la lame de pénétrer profondément dans les chairs, et y entrait avec elle, mais ne pouvait revenir. Pour retirer l’arme, le sacrificateur était obligé de lui faire décrire, dans la plaie, une portion de cercle dont l’extrémité de cet espèce d’hameçon était le point pivotant, et d’ouvrir ainsi une blessure d’une largeur telle que tout le sang du taureau devait s’écouler presque instantanément. » (lien)

Cette belle publication est à porter au crédit du renouveau des études sur la sculpture en Gaule que suscite le Nouvel Espérandieu : les volumes paraissent en temps et heure et celui-ci est d’une qualité qu’il faut saluer.