Martin, Stéphane (dir.): Monnaies et monétarisation dans les campagnes de la Gaule du Nord et de l’Est, de l’âge du Fer à l’Antiquité tardive, (Collection Scripta antiqua, 91), 220 p., 25 €
(Ausonius Éditions, Bordeaux 2016 )
 
Compte rendu par Pierre-Marie Guihard, Université de Caen
(pierre-marie.guihard@unicaen.fr)

 
Nombre de mots : 4930 mots
Publié en ligne le 2017-11-16
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=3018
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          Cet ouvrage est issu d’un atelier organisé à Paris le 11 septembre 2015, dans le cadre du programme RurLand dirigé par Michel Reddé et financé par l’European Research Council (2014-2018). Il est né du constat que la circulation monétaire était un sujet rarement abordé dans les travaux consacrés aux campagnes, un constat qui serait autant valable pour la Gaule que pour le reste du monde romain (p. 9). Une introduction annonce une série de 8 articles rédigés en langues française et anglaise, qui se présentent comme une suite d’études de cas complémentaires, portant sur des périodes et des zones variées pour mieux comprendre comment la monnaie circulait dans le monde rural de la Gaule du Nord. L’ensemble est complété par des indices (des sources littéraires et juridiques, des inscriptions, des sources numismatiques, des lieux). Le corps du texte est également bien illustré, avec des cartes, de nombreux tableaux et graphiques, ainsi que des reproductions de monnaies nécessaires à la compréhension de certains développements.

 

         Les contributions répondent toutes à une logique propre dont les traits communs sont sensibles : en premier lieu, il s’agit de fonder les analyses sur les découvertes monétaires issues d’opérations archéologiques récentes ; une démarche qui suit en cela le développement, ces dernières années, d’une numismatique archéologique, annoncée notamment par la création d’une revue consacrée à ce sujet (The Journal of Archaeological Numismatics) et par des publications spécifiques[1]. Stéphane Martin, qui a dirigé le présent ouvrage, appartient précisément au cercle, restreint, des numismates attachés aux enseignements des monnaies de fouilles antiques, comme en témoigne d’ailleurs la publication récente de sa thèse de doctorat[2]. Ce matériel, composé surtout de petites monnaies souvent corrodées et usées, est certes d’un abord délicat, mais son étude permet d’approcher, lorsque les contextes archéologiques sont correctement documentés, un éventail très large de sujets touchant aux questions de circulation et de chronologie et, bien évidemment, aux usages de la monnaie.

 

         Stéphane Martin, « Monnaies et marchés dans les campagnes gauloises : concepts, lieux, objets » (p. 13-32), aborde le problème de la monnaie dans les campagnes. D’emblée, il s’inscrit en faux contre une certaine vulgate historiographique très influencée par les historiens dits « primitivistes » de l’Université de Cambridge, l’amenant à dénoncer le tableau classique d’une non-circulation et utilisation des monnaies dans le monde rural par opposition à une économie monétaire qui serait d’abord un phénomène urbain. Ce contexte historiographique est jugé « défavorable » (p. 14) et n’est pas sans évoquer, du reste, la vision de l’économie sous l’Ancien Régime tracée par J. Meuvret, à savoir un monde rural autarcique et dominée par une économie naturelle. Ceci expliquant peut-être cela, on sait que J. Meuvret participa justement à la collection The New Cambridge Moderne History. À l’aune d’une archéologie qui ne manque pas de révéler la pénétration de la monnaie dans les campagnes, l’on ne peut que souscrire à la prise de position de Stéphane Martin, tout en gardant à l’esprit la nécessité d’une lecture nuancée selon les régions et les époques, ce à quoi appelle d’ailleurs l’auteur dans sa conclusion : « nous voudrions souligner l’importance d’une approche des campagnes à la fois globale et différenciée » (p. 27). Une attention particulière est également accordée au concept de « monétarisation » pour étudier la pénétration de la monnaie dans les transactions de la vie quotidienne. Autrement dit, la monétarisation permettrait d’évaluer la part des biens et de services payés en monnaie ; un concept qui aurait surtout l’avantage, en sus des monnaies, de prendre en compte d’autres données archéologiques (mobilières et immobilières). Par ce biais, Stéphane Martin a résolument le mérite d’abattre les cloisons derrière lesquelles les numismates ont tendance à s’enfermer. La relative pénétration des monnaies dans les campagnes n’implique pas obligatoirement leur mise à distance de l’économie monétaire. « On peut plutôt penser que les transactions n’avaient pas lieu directement sur le domaine mais dans des lieux qu’il faut essayer de reconnaître » (p. 15-16), comme ceux où pouvaient se tenir des marchés ou des foires. On pourra regretter que dans la variété des lieux de marché possibles (villae, vici ou sanctuaires ayant pu accueillir des marchés) n’ait pas été plus abordée la piste religieuse, notamment à travers le rôle joué par certains lieux de culte de l’époque gauloise. Sur nombre d’entre eux, les découvertes monétaires peuvent être massives : il pourrait tout autant s’agir d’offrandes et de gestes liés au culte que de pertes assignables aux activités économiques, ce qui ne serait pas sans évoquer, toute proportion gardée, les Panégyries du monde grec classique et hellénistique, ces foires locales ou régionales qui, autour d’un sanctuaire commun, constituaient un moment privilégié pour les échanges. Ces rassemblements étaient l’occasion de véritables marchés, apportant également aux particuliers des compléments au commerce quotidien. Lors de la Panégyrie d’Artémis Amarysia à Érétrie, les vendeurs avaient explicitement le droit de vendre « dans les sanctuaires[3] ». Dans une dernière section, Stéphane Martin attire l’attention sur les objets archéologiques, autres que les monnaies, qui pourraient induire l’utilisation de numéraire. Les tessères nummulaires, les instruments de pesée, les contenants ou encore les boîtes à sceaux seraient à considérer pour aborder la circulation et les usages des monnaies, même en leur absence. Déterminer en somme le degré de monétarisation des campagnes protohistoriques et antiques ne passerait pas par la seule prise en compte des trouvailles monétaires. À tout le moins, une démarche qui, en révélant l’invisible, permettrait de mieux percevoir l’usage économique de la monnaie.

 

         Stéphane Martin, François Malrain, Thierry Lorho, « La circulation monétaire dans les campagnes gauloises de l’Âge du Fer. Éléments de synthèse à partir des découvertes répertoriées dans la base de données des établissements ruraux du second Âge du Fer » (p. 33-59), dressent un bilan général à l’échelle de la moitié nord de la France de la circulation monétaire en milieu rural à l’époque protohistorique. Cette étude « consiste à partir, non d’un corpus numismatique, mais d’un ensemble de sites archéologiques afin de voir lesquels ont livré des monnaies » (p. 33). Elle a bénéficié en cela du support d’une base de données dédiée aux établissements ruraux du second Âge du Fer (datAFer2, http://agedufer.inrap.fr). 618 occupations ont été prises en compte, parmi lesquelles 80 ont livré des monnaies. Un dépouillement complémentaire a permis d’ajouter 21 sites qui n’étaient pas présents dans la base de données. Le catalogue des sites avec monnaies est détaillé à la fin de l’article (annexes A, B et C). Il ressort de cette enquête des différences d’une région à l’autre. Ainsi, en s’appuyant sur le découpage administratif contemporain (fig. 6, p. 40), l’est de la France a des valeurs proches de la moyenne générale du corpus. L’ouest de la France – limité à la Bretagne, aux Pays-de-la-Loire et à la Haute-Normandie – offre des valeurs globalement inférieures. Peut-être aurait-il été plus juste d’écarter des comptages les 9 bronzes frappés découverts dans un trou de poteau sur le site du Val-de-Reuil, puisqu’il s’agit probablement d’un petit dépôt volontaire et non de monnaies isolées. Les auteurs reviennent également sur l’absence bien connue de monnaies isolées dans la péninsule armoricaine. Dans cette zone occidentale, seules font exception les régions de la Basse-Normandie et du Poitou-Charentes qui semblent plus riches en monnaies. Le nord de la France présente également des valeurs assez faibles. Sans surprise, en dehors des sanctuaires du Belgium, les monnaies sont rares. On pourra regretter ici le caractère minimaliste des références bibliographiques, et, notamment, l’absence de mention à l’important ouvrage de L.-P. Delestrée[4], dans le lequel était déjà souligné la très faible circulation des monnaies sur les sites d’habitat (Delestrée 1996, p. 14-15). L’Île-de-France et une partie des régions Centre et Bourgogne ont livré un nombre de trouvailles par site plus important. Pour expliquer ces variations régionales, les auteurs tirent argument de l’organisation des territoires : les monnaies seraient plus nombreuses là où les habitats groupés et oppida ont un rôle ancien, dès La Tène C2 et D1. Une autre hypothèse est également avancée : celle de modes de production et de circulation différents. La carte de répartition par alliage monétaire et par région (fig. 8, p. 42) montre ainsi une opposition entre la Gaule occidentale qui reste fidèle à l’usage de l’étalon statère et/ou de monnaies d’or, et une Gaule orientale plus tournée vers l’utilisation de l’argent. Un défaut mérite néanmoins d’être souligné. Dans la fig. 8, les découvertes de Parville (Eure) et du Val-de-Reuil (Eure) sont intégrées à la Basse-Normandie (voir également l’Annexe B du catalogue). Or, ces deux communes comptaient parmi celles de Haute-Normandie avant la réunification de la Normandie en 2015, de sorte que les cartes sont brouillées. Une attention particulière est également donnée à la chronologie. Les différents contextes archéologiques présentés montrent que la circulation monétaire dans les campagnes est contemporaine du début de la production ou de très peu postérieure. Ceci permet d’avoir une idée intéressante de la diffusion du numéraire, une diffusion qui ne fut pas, semble-t-il, progressive dans le temps et dans l’espace depuis des centres de production que l’on situe traditionnellement dans les agglomérations. Au final, l’approche archéologique suivie ici a permis de nuancer l’idée d’une faible pénétration du numéraire dans les campagnes, offrant aux auteurs l’occasion d’exprimer leur opposition avec certains travaux antérieurs, notamment ceux de M. Nick et de P.-M. Guihard. Pour autant, dans un cas au moins[5], le trait a été particulièrement forcé. Ainsi est-il caricatural de prétendre (sans renvoi aux pages concernées) que l’ouvrage en question conclut « à l’absence d’un usage économique de la monnaie dans les campagnes » (p. 33). Il a seulement été indiqué que, dans l’actuelle Normandie, la monnaie ne paraissait pas circuler partout avec la même intensité (Guihard 2012, p. 158 à 169) : elle est certes peu attestée sur les établissements ruraux, mais elle n’y est pas absente. Au premier abord, dans les campagnes, les obligations quotidiennes ne rendaient pas évidente un usage monétaire développé, à l’exception vraisemblablement des établissements ruraux sur lesquels une activité artisanale (ayant généré des surplus ?) a été reconnue. Il y a là une nuance importante, qui ne sous-entend pas un recul des campagnes (Guihard 2012, p. 169). La circulation de la monnaie aurait pu être avant tout facilitée par la complémentarité des réseaux de routes et de voies navigables, le développement d’activités spécialisées (quels que soient les sites de provenance qui ont été caractérisés), et la structuration de marchés intérieurs par le biais de la concentration des populations.

 

         Jean-Marc Doyen, « Structures agricoles, occupation du sol et monétisation des campagnes de la civitas Remorum (Aisne, Ardennes, Marne) de la fin du IIIe s. a.C. à 68 p.C. » (p. 61-88), s’intéresse à la circulation monétaire sur le territoire des Rèmes. La réflexion porte avant tout sur les découvertes de monnaies isolées, soit 8330 gauloises et 4414 romaines émises entre le début du IIe s. a.C. et 68 p.C. Elle tient compte de la nature des lieux de provenance. Afin d’étudier l’usage de la monnaie en tant que moyen physique d’échange, l’auteur opère une distinction entre « monétarisation » et « monétisation » (p. 68-69). La monétarisation serait, dans la version en ligne du Dictionnaire Larousse, « l’évolution des structures monétaires ». Selon Jean-Marc Doyen, il ne serait plus question de monnaie physique. Au nom « monétarisation » est préféré celui de « monétisation », qui impliquerait que l’usage même de la monnaie se situerait à différents niveaux. Toutefois, l’usage de « monétisation » adopté dans cet article n’emporte pas la conviction, car il ne correspond pas, comme le souligne à juste titre Stéphane Martin dans ses conclusions (p. 183-184), au sens accepté depuis le XIXe siècle (« transformer (des métaux) en monnaie »). Après ce point de terminologie, l’auteur expose les caractéristiques de la circulation monétaire. Pour la période gauloise, la circulation de l’or se concentre d’abord sur les lieux de culte puis sur les agglomérations. Mais les habitats ne seraient pas tenus à l’écart. Il est intéressant de remarquer que la répartition des aurei d’époque impériale est, quant à elle, différente. Les sites urbains semblent s’effacer au profit des campagnes ou des agglomérations mineures. La diffusion du monnayage celtique d’argent indique que ce sont les agglomérations qui drainent l’essentiel des espèces (exogènes et tardives). À partir des années 40 a.C., apparaîtrait dans la circulation le monnayage romain républicain, avec une préférence pour le denier sur le quinaire. Les agglomérations concentrent toujours le numéraire blanc, tandis que les sanctuaires triplent subitement leurs offrandes en deniers. À l’époque gauloise, l’usage du bronze connaîtrait une pénétration progressive dans la circulation. À la fin de LT C1 (entre 210 et 180), le premier potin rème est ainsi attesté sur 17 sites. Dès LT C2, 51 ont été dénombrés et même 117 entre 150 et 60 a.C. Après cette date, le nombre de sites faisant usage du bronze reste constant jusque dans les années 20 a.C. (96 localisations enregistrées). Les sites ruraux semblent mis à l’écart de la circulation des bronzes de la fin de la République. La fig. 13 (p. 79) montre très clairement que les émissions lyonnaises d’asses au nom d’Auguste « marquent la véritable (re)monétisation des campagnes rèmes » (p. 78). D’une manière générale, ce sont les sanctuaires, ruraux pour la plupart, qui aspirent l’essentiel du numéraire. Si les sanctuaires représentent de 6 à 8 % des sites, ils agglomèrent 35 % (des monnaies gauloises : fig. 16, p. 81) et même 71 % (des monnaies romaines : fig. 17, p. 82) des espèces perdues chez les Rèmes. Les agglomérations, qui ne représentent que 10 % des sites de l’Âge du Fer, totalisent 56 % des trouvailles. Sous les Julio-Claudiens, les agglomérations représentent 25 % des sites et offrent 24 % des découvertes monétaires. Le monde rural ne montre guère d’évolution au fil du temps. Les habitats antérieurs à la Conquête représentent 37 % des sites, avec 5,3 % des trouvailles monétaires. Sous l’Empire romain, 8 % des sites appartiennent à cette catégorie. Ils reçoivent 4,1 % du monnayage. Cette stabilité ne concernerait que la petite monnaie, celle d’usage quotidien, tandis que l’or non thésaurisé, utilisé précédemment dans les campagnes et les commerçants des agglomérations, disparaîtrait quasi totalement avec la Conquête. L’argent ferait son apparition après 40 a.C. et aurait pu ainsi se substituer à l’or dans la thésaurisation, d’autant que les aurei circulent en très faibles quantités (p. 76).

 

         Johan van Heesch, « The Multiple Faces of the Countryside : Monetization in the North West of Gaul during the High Empire (1st-3rd c. AD) » (p. 89-108), traite de la circulation monétaire chez les Ménapes et les Nerviens. Son étude fait écho à celle de Jean-Marc Doyen centrée, comme nous venons de le voir, sur la cité des Rèmes, mais, à la différence de celui-ci, l’auteur opte pour une approche régressive et utilise préférentiellement à un inventaire complet des établissements ruraux (ayant livré ou non des monnaies) des cartes de distribution des trouvailles monétaires (isolées et groupées). La diffusion des monnaies des années 138-193 (fig. 2, p. 93) et 193-294 (fig. 3, p. 93) montre assez clairement qu’une large partie de la population avait accès aux monnaies. Beaucoup de découvertes ne sont pas isolées et beaucoup se retrouvent sur des sites ruraux ou sur des centres religieux ruraux. En soulignant également la large diffusion des monnaies d’or dans les campagnes (observée aussi chez les Rèmes), l’auteur rappelle à raison qu’elles ne sont pas le privilège des soldats ou des officiers et qu’elles peuvent être distribuées occasionnellement à la population par les empereurs. Plus intéressante encore est la différence qui s’observe avec le Ier s. Les cartes de diffusion des fig. 7 et 8 (p. 97) indiquent, par rapport aux IIe et IIIe s., une utilisation plus limitée de la monnaie dans les zones les plus reculées ainsi que sur les établissements ruraux. L’usage de la monnaie semble se concentrer sur certains sites ruraux centraux au cours du Ier s., avec l’omniprésence de petites dénominations, plus petites encore que les asses romains. C’est le cas notamment des bronzes celtiques dits « au rameau » ou à la légende Avaucia découverts en nombre sur les agglomérations de Kruishoutem et de Liberchies. Si l’usage de la monnaie varie au cours du temps, il apparaît finalement que la monnaie a joué depuis le Ier s. un rôle non négligeable dans les transactions quotidiennes. À travers cette étude, Johan van Heesch montrerait comment une économie monétaire peut s’accommoder en quelque sorte de la « rareté » du numéraire. Sur la forme, en revanche, il eût sans doute été utile de présenter un classement synthétique des trouvailles monétaires par type de sites, afin de mieux identifier l’évolution de certains usages sur lesquels l’auteur fonde son développement.

 

         Caty Schucany, « Money and Market in the Countryside of the Helvetian civitas » (p. 109-118), se concentre particulièrement sur les profils monétaires de 4 villae (Biberist, Dietikon, Seeb et Neftenbach), qu’elle compare à d’autres types d’occupation. D’emblée, il apparaît que les sites ruraux livrent toujours moins de monnaies que les agglomérations et le camp militaire de Vindonissa. Après avoir rapporté le nombre de monnaies découvertes au volume de couches archéologiques réellement fouillées (fig. 3, p. 111), l’auteur insiste sur le cas de la villa de Dietikon, où le nombre de monnaies surpasse celui mis au jour sur un site urbain. La même tendance se retrouve pour la villa de Cham-Hagendorn. Or, ces deux villae sont connectées à un sanctuaire, ce qui pourrait expliquer que les monnaies y soient plus nombreuses. D’une manière générale, la comparaison des profils monétaires entre les 4 villae montre des tendances similaires, avec notamment la prédominance des monnayages du IIe s., alors que sur les sites urbains, les monnaies du Ier s. sont toujours les plus communes. Pour l’auteur, la primauté du IIe s. serait à replacer dans le cadre d’un développement de l’économie domestique au sein de certains établissements ruraux (« Within the estates, a proper domestic economy seems to have developped », p. 117). Des installations spécialisées ont ainsi été identifiées, pour le traitement de la nourriture par exemple. La production de surplus n’est pas écartée, si bien que Caty Schucany envisage que les biens aient été apportés et directement vendus dans les villae au cours du IIe s., par opposition aux sites urbains qui montrent une intense activité monétaire au Ier s.

 

         Ludovic Trommenschlager et Gaël Brkojewitsch, « La circulation monétaire des villae médiomatriques : analyses méthodologiques, numismatiques et archéologiques » (p. 119-139), abordent les découvertes monétaires réalisées sur 7 villae implantées à moins de 30 km de Metz et récemment explorées. Au total, 782 monnaies ont été mises au jour. Les villae de « Grigy », Liérhon et Peltre « Les Rouaux » fournissent à elles seules 88,36 % de l’échantillon, avec respectivement 447, 136 et 108 monnaies. Quoi qu’il en soit, entre tous les sites, se dégage un faciès globalement identique (fig. 5 à 11, p. 128-131). Il ressort en effet que le monnayage antérieur au milieu du IIIe siècle est toujours faiblement représenté par rapport au monnayage total. Les monnaies sont majoritairement datées entre le milieu du IIIe s. et la fin du IVe s. ; les auteurs concluent à la forte monétarisation de l’Antiquité tardive (p. 126). Par ailleurs, toutes périodes confondues, les petites dénominations dominent sur l’ensemble des sites étudiés : pour le Haut-Empire, les sesterces et les asses sont majoritaires face aux dupondii et aux deniers ; le IIIe s. se caractérise par un lot important d’antoniniens officiels et imités ; le IVe s. est représenté par l’omniprésence des nummi et des aes 3. À l’exception de la villa de « Grigy », dont la préservation particulière des niveaux archéologiques a conservé les sols de la cour, les monnaies proviennent généralement de contextes secondaires (21,1 %), à savoir des couches de démolition (remblais et comblements), et de niveaux indéterminés (41,82 %) comme les unités stratigraphiques perturbées par les travaux agricoles, le décapage et les contextes indéterminés ou HS. À peine 2,94 % du monnayage mis au jour en fouille se rattache à un contexte proprement d’occupation (p. 134 et fig. 14, p. 135). Sur ce point, l’attention est attirée par le fait que les phases d’abandon se caractérisent par la forte présence du monnayage tardif, qui est dès lors interprété comme la conséquence d’un démantèlement organisé ayant nécessité le recrutement d’ouvriers (p. 137). C’est une idée intéressante, car elle mérite qu’on y insiste. Le haut pourcentage des niveaux indéterminés (41,82 %) encourage néanmoins à la prudence dans les conclusions. De surcroît, peut-on être certain qu’il s’agit bien de monnaies utilisées au moment de la récupération de ces villae ? ou bien s’agit-il de monnaies « résiduelles », qui pourraient être notamment issues de niveaux antérieurs bouleversés lors de ces travaux de démolition ?

 

         Antonin Nüsslein, « Des ateliers monétaires dans les campagnes médiomatriques pendant l’Antiquité tardive : qui sont les fabricants de monnaies d’imitation de la vallée de la Sarre ? » (p. 141-157), s’attache aux vestiges d’ateliers de monnayage d’imitation de la fin du IIIe s. au sein d’habitats antiques. Le secteur d’étude embrasse l’Alsace Bossue (Bas-Rhin) et le Pays de Bitche (Moselle). Il est délimité par le cours de la Sarre à l’ouest, par la Blies au nord et par le début des Vosges du nord à l’est. Dans cette zone, 7 ateliers ont été identifiés (p. 145-148) sur la base d’artéfacts jugés discriminants (découvertes de flans, résidus de découpe de flans, boudins, bâtonnets et pièces ratées). On note que la fabrication d’imitations (fig. 5, p. 149) est attestée avant tout dans les villae : une production présente à la fois dans « les demeures des propriétaires de grands domaines fonciers » et dans « les villae de petits aristocrates », mais surtout au sein de villae « moyennes » (p. 150). La fouille de deux habitats (Heidenkopf et Gurtelbach) a montré, en particulier, que la production prenait place dans les bâtiments artisanaux de la pars rustica, là où d’autres activités métallurgiques sont attestées, ce qui pour Antonin Nüsslein laisse « à penser que la fabrication de monnaies d’imitation est probablement l’apanage d’artisans qui disposent déjà d’un savoir-faire dans le travail des métaux » (p. 150). La production d’imitations est également attestée dans deux agglomérations (Bliesbruck et Olferding). La concentration de ces ateliers en milieu rural, loin des grandes villes des alentours (Strasbourg, Brumath, Metz), est interprétée comme une volonté d’échapper au regard de l’administration centrale (p. 153). Si l’on suit Antonin Nüsslein, il y aurait ici contradiction avec un certain laisser-faire admis pourtant en introduction : « Les autorités auraient laissé se dérouler ce phénomène sous condition que les monnaies d’imitation ne puissent pas être confondues avec le numéraire officiel » (p. 142). Quoi qu’il en soit, la fabrication d’imitations dans cette partie de la vallée de la Sarre serait la conséquence d’un « manque drastique de numéraire » (p. 141), qui supposerait par là-même que les productions répondaient « aux besoins d’une vie quotidienne monétarisée » (p. 153). La phase principale (dernier quart du IIIe s.) de production d’antoniniens imités a souvent été interprétée en effet comme une réaction à l’insuffisant approvisionnement des anciennes provinces de l’Empire gaulois en nouvelles monnaies argentées (les aureliani introduits en 274). Toutefois, on ne partagera pas ici la conclusion de l’auteur selon laquelle la fabrication d’imitations serait finalement une réponse à un problème d’ordre « micro-régional » (p. 153). Cette interprétation fait trop peu cas du caractère épidémique que revêt la production d’antoniniens imités en Gaule dans le dernier quart du IIIe s. Pour cette période, les historiens de l’économie retiennent comme fait marquant l’inflation des prix, qui atteignent un niveau jusqu’ici inégalé dans l’Empire[6]. Ils voient surtout dans cette flambée des prix un effet direct de la réforme aurélienne. Aurélien n’aurait pas seulement remplacé l’antoninien par l’aurelianus, il aurait aussi conféré à ce dernier un pouvoir libératoire surpassant largement la valeur métallique de la nouvelle monnaie (qui titrait autour de 4 %). Par cette manipulation, l’empereur aurait affaibli la confiance des usagers dans la valeur de l’aurelianus. Les historiens attribuent ainsi à Aurélien la responsabilité d’une violente crise inflationniste, qui fut marquée par une folle embardée des prix multipliés par 8 ou 10 dès le milieu des années 270. La demande accrue de numéraire, entretenue par la flambée des prix, engendra l’ouverture d’ateliers non officiels multipliant la production de numéraire par imitation des monnaies disponibles : avant tout des antoniniens de Tétricus mais aussi de Victorin, Gallien et Claude II.

 

         Alexandre Burgevin et Benoît Filipiak, « Remarques sur la circulation monétaire dans les campagnes à la fin de l’Antiquité en Gaule de l’Est » (p. 159-180), signent une contribution qui est complémentaire à la précédente. Près de 2596 monnaies, issues principalement d’établissements ruraux à vocation agricole, ont été répertoriées. Les monnaies identifiées se répartissent chronologiquement entre 161 exemplaires antérieurs au principat d’Auguste (7,3 %), 333 exemplaires du Haut-Empire (15,1 %), 1662 exemplaires de l’Antiquité tardive (75,2 %) et 53 exemplaires postérieurs à la période romaine (2,4 %). Entre les ensembles, de nombreux points communs se font jour, en particulier la place massive tenue par les antoniniens imités du dernier quart du IIIe s. La ventilation des espèces par périodes d’émission offre une structure proche de celle observée dans les lots monétaires d’agglomérations (p. 169), bien que la comparaison se limite seulement à trois sites urbains (on s’étonne que les trouvailles isolées de Trèves, Mayence, Dourges, Boulogne-sur-Mer, Rouen ou encore Tours soient tout bonnement laissées de côté, alors que ces lots constituent d’intéressants éléments de comparaison). Il ressort en revanche un dynamisme monétaire à la fin du IVe s. moins prégnant, semble-t-il, dans les villes que sur les sites ruraux. En outre, il est difficile de suivre les auteurs lorsqu’ils présentent les imitations de la fin du IIIe s. comme le produit d’ateliers de faux-monnayage (entre autres p. 173, 178). L’aspect de ces imitations marque une si profonde distance avec celui des monnaies officielles qu’on peine à croire qu’elles aient été destinées à tromper l’usager sur leur vraie nature (observation également retenue par Stéphane Martin dans ses conclusions, p. 184). Convoiter un quelconque profit n’était certainement pas le but recherché, à la différence des monnaies coulées du IIIe s. ou des deniers subaerati. Ces réserves mises à part, Alexandre Burgevin et Benoît Filipiak attestent de façon précise, sur la base de contextes archéologiques bien documentés, la circulation prolongée des imitations de la fin du IIIe s. jusque dans la seconde moitié du IVe s. au plus tôt (p. 172-173), un phénomène généralement admis mais relativement peu documenté. C’est à partir de la période valentinienne que les frappes officielles reprendraient l’avantage grâce à un volume de production plus important.

 

         Par la réunion d’études de cas aux approches souvent stimulantes, Stéphane Martin a apporté une contribution des plus intéressante – et synthétisée par d’utiles conclusions (p. 181-190) – pour comprendre comment la monnaie circulait dans le monde rural de la Gaule du Nord depuis le IIe s. a.C. jusqu’au Ve s. p.C. Si la collecte des données ne doit surtout pas empêcher l’archéologue de réfléchir, c’est cette collecte et la mise en série des résultats qui constituent notre responsabilité première, afin que le plus grand nombre puisse débattre en connaissance de cause. Autant dire que l’on mesure ici l’importance du travail accompli, non sans quelques réserves toutefois.

 

 


[1] Entre autres exemples récents : Frédérique Duyrat, Catherine Grandjean (éd.), Les monnaies de fouille du monde grec (VIe-Ier s. a.C.): apports, approches et méthodes, Bordeaux ; Athens : Ausonius Éditions ; École française d'Athènes 2016. (Scripta Antiqua. 93)

[2] Stéphane Martin, Du statère au sesterce. Monnaie et romanisation dans la Gaule du Nord et de l’Est (IIIe s. a.C.-Ier s. p.C.), Bordeaux : Ausonius Éditions 2015. (Scripta Antiqua. 78)

[3] Christophe Chandezon, « Foires et panégyries dans le monde grec classique et hellénistique », Revue des Études Grecques, 113, 2000, p. 70-100 (en part. p. 87 et n. 73-74).

[4] Louis-Pol Delestrée, Monnayages et peuples gaulois du Nord-Ouest, Paris : Errance ; Maison Florange 1996.

[5] Pierre-Marie Guihard, Monnaie et société chez les peuples gaulois de la basse vallée de la Seine. Recherches sur les usages monétaires d’une région entre le début du IIIe et la fin du Ier siècle avant J.-C., Montagnac : Monique Mergoil 2012. (Protohistoire européenne. 14)

[6] Jean-Michel Carrié, « Les crises monétaires de l’Empire romain tardif », dans Bruno Théret (dir.), La monnaie dévoilée par ses crises. Volume I : Crises monétaires d’hier et d’aujourd’hui, Paris : EHESS, 2007, p. 131-163.

 

 

Table des matières

 

Introduction   : p.  9 

Stéphane Martin,

 

Monnaies et marchés dans les campagnes gauloises :concepts, lieux, objets    : p.  13 

Stéphane Martin, 

François Malrain, 

Thierry Lorho,

 

La circulation monétairedans les campagnes gauloises de l’Âge du Fer. Éléments de synthèseà partir des découvertes répertoriées dans la base de donnéesdes établissements ruraux du second Âge du Fer   : p.  33 

Jean-Marc Doyen, 

 

Structures agricoles, occupation du sol et monétisationdes campagnes de la civitas Remorum (Aisne, Ardennes, Marne)de la fin du iiie s. a.C. à 68 p.C.   : p.  61 

Johan van Heesch, 

 

The Multiple Faces of the Countryside: Monetization inthe North-West of Gaul during the High Empire (1st-3rd c. AD)    : p.  89 

Caty Schucany,

 

Money and Market in the Countryside of the Helvetian civitas, p. 109

Ludovic Trommenschlager, Gaël Brkojewitsch,

 

La circulation monétaire des villaemédiomatriques : analyses méthodologiques, numismatiques et archéologiques     : p. 119 

Antonin Nüsslein,

 

Des ateliers monétaires dans les campagnes médiomatriquespendant l’Antiquité tardive : qui sont les fabricants de monnaies d’imitationdans la vallée de la Sarre ?   : p.  141 

Alexandre Burgevin, Benoît Filipiak, 

 

Remarques sur la circulation monétaire dans les campagnes à la fin de l’Antiquité en Gaule de l’Est     : p. 159

Stéphane Martin,

 

Conclusions     : p. 181

 

Index des sources littéraires et juridiques   : p.  191

 

Index des inscriptions   : p.  193

 

Index des sources numismatiques   : p.  195

 

Index des lieux : p. 197