Belard, Chloé: Pour une archéologie du genre. Les femmes en Champagne à l’âge du fer, (Histoire et Archéologie, 1), 180 x 240 mm, 272 p., ISBN : 9782705691943, 35 €
(Les Editions Hermann, Paris 2017)
 
Compte rendu par Michel Chossenot, Université de Reims
(m.chossenot@free.fr)

 
Nombre de mots : 1439 mots
Publié en ligne le 2017-11-27
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=3039
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          Cet ouvrage est la publication d’une thèse soutenue en 2014. Ce passage de l’un à l’autre présente toujours quelques difficultés dans la mesure où l’A., dans la publication, ne s’adresse plus au même « public », ce qui demande un travail de réécriture, d’autant plus délicat ici qu’il s’agit d’un ouvrage sur le « genre » utilisant un vocabulaire spécifique.

 

         Le constat de départ est simple : l’étude de la notion de genre est encore peu développée en France et presque inconnue en archéologie funéraire. Les fouilleurs se sont longtemps contentés de  séparer hommes et femmes suivant leurs attributs : les sépultures à armes étaient masculines et celles avec des bijoux appartenaient aux femmes (ouf, j’allais écrire, féminines !). Faute de mobilier significatif, presque la moitié restait sans attribution. Cette séparation renvoie à tout un arrière-plan véhiculé par les auteurs anciens dont César, attribuant aux hommes, l’extérieur, le pouvoir politique, donc la guerre et la virilité et aux femmes, l’intérieur ; la femme au foyer s’occupant de son mari et de ses enfants etc. Certaines d’entre elles ont bien joué un rôle « réservé » aux hommes, mais elles ont été rares. Il s’est ainsi formé une image que les archéologues ont utilisée dans leurs fouilles, sous forme d’un sexisme et d’une confusion entre femme et féminin.

 

         Pour dépasser ce point de vue, l’A. a choisi de travailler sur les nécropoles de la Champagne qui ont fourni 50 000 sépultures (?) surtout à inhumation, de l’âge du fer, entre 800 et 450 (sic. p. 7) ou du VIIIe-1er s. av. J.-C., 4e de couverture ?). Cette base importante provenant surtout de fouilles anciennes, sans étude anthropologique, base dans laquelle, elle a choisi 30 nécropoles comptant au total 1733 sépultures.

 

On regrettera ici plusieurs choses :

 

  • l’étude porte sur la Champagne avec des « extensions» au sud, dans les vallées Seine-Aube et au nord dans celle de l’Aisne ce qui correspond exactement ce qu’on appelle la « culture Aisne-Marne », alors pourquoi ne pas l’avoir mis dans le titre de l’ouvrage au lieu de Champagne ?
  • la chronologie : du VIIIe s. av J.-C. ou plutôt du VI-Ve s. jusqu’à la fin du IIIe s. et non du Ier s.?
  • l’absence d’une critique plus serrée des sources : tombes recherchées avec la sonde, parties non explorées…qui peuvent affecter les dénombrements (incinérations et tombes d’enfants peu visibles etc.).
  • la prise en compte de plans de fouilles de nécropoles n’ayant pas tous la même valeur : très peu ont été décapées entièrement et de ce fait on n’en connaît pas toujours les limites exactes donc du nombre de tombes.
  • l’absence de distinction entre les fouilles sans étude anthropologique funéraire, ou avec une étude de médecin, comme celles de Pernant (Aisne), de Manre et d’Aure (Ardennes) et celles avec une véritable étude de spécialiste.
  • l’absence également de références à des publications récentes (C. Parésys et al., La nécropole de Saint-Etienne-au-Temple, Champ Henry, Marne, Bull. Soc. Arch. Champenoise, 102, 2, 2009, p. 153-193) et de prise en compte des nombreuses fouilles récentes avec étude de spécialistes dans les Documents Finaux de Synthèse (DFS).

 

         Revenons à l’ouvrage lui-même : dans l’approche traditionnelle des vestiges funéraires, l’A. dénonce l’amalgame entre « l’identité personnelle et l’identité sociale du défunt » (p.15-32), sorte de visibilité archéologique du sexe faite au travers des armes et des bijoux, et critique également les tentatives de reconstitution de groupes familiaux dans une même nécropole (nécropole de Chouilly, Les Jogasses). La question du torque est évoquée : attribut des guerriers au combat contre les Romains (ex. le Gaulois mourant) et des statues de divinités, mais par contre réservé aux femmes en Champagne (p. 25-27) ; elle se demande également que faire des tombes sans mobilier. Suit un long chapitre sur « l’image des femmes et de leurs rôles sociaux à l’âge du fer » (p.32-59) au travers des realia, mais aussi des représentations évoquées plus haut qui en ont été faites depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, même si quelques figures ont largement dérogé à cette image.

 

         La seconde partie évoque les moyens de dépasser ces « clichés » : il s’agit de rechercher une méthode et un moyen objectif de remédier à ces difficultés en partant des mêmes données, c’est-à-dire de trouver des « critères funéraires exclusifs, indicatifs ou indépendants du genre des défunts ». Mais sur 39 critères examinés, 27, soit 70 %, sont indépendants du sexe (p. 73). La conclusion est l’absence de critère exclusif du genre, permettant une distinction sociale homme/femme : que ce soit le traitement du cadavre (inhumation-incinération), la disposition sur le dos, l’orientation du corps des défunts, l’élaboration et les dimensions des fosses sépulcrales. Il en est de même pour le nombre et les catégories d’objets déposés, le dépôt d’offrandes animales, celui des vases céramiques et des objets métalliques : fibules, bracelets et torques. Seul l’armement fonctionnel a été exclu des tombes de femmes et d’enfants (p.73-94). L’archéologue doit donc tenir compte de l’intersection (l’A. insiste) entre les normes funéraires et les vivants qui les influent y compris l’idéologie du genre. (p. 95-108).

 

         Après ces constats d’incapacité à identifier les genres, l’A. expose ensuite sa méthode pour résoudre ces difficultés ; elle consiste à partir de la « dotation quantitative des assemblages mobiliers » qui est appréciable grâce aux rapports de fouilles anciennes qui en dressent presque toujours un inventaire précis. Même si ces assemblages mobiliers ne révèlent ni la richesse d’un individu ni l’organisation hiérarchique d’une société, ils ont un « caractère nécessairement hiérarchique » ; ils « peuvent être étudiés et modélisés à l’aide d’outils graphiques » : les représentations semi-logarithmiques (p. 111-112), qu’elle appelle le « niveau hiérarchique funéraire ».

 

         Cet outil permet ensuite de caractériser et de hiérarchiser les critères indicatifs du genre féminin. Au Hallstatt D2/3, c’est une grande diversité qui se dégage, à La Tène A-B1 une grande similarité et un niveau hiérarchique très élevé pour le genre masculin. Il permet également de réhabiliter les objets indépendants du genre. Ces données sont synthétisées dans les tableaux des fig. 38 et 39, p. 125 et 126. Le mobilier funéraire des enfants paraît avoir été constitué suivant des règles différentes de celles des adultes (moins divers, ainsi avec des niveaux hiérarchiques variables). En résumé : on a introduit au cours de la seconde période des objets nouveaux dans les tombes à char par exemple qui manifestent une surenchère hiérarchique au détriment de la distinction hommes-femmes (p. 129).

 

         Dans la troisième partie « Des associations de parure analysées en fonction du genre » l’A. étudie les parures annulaires (sept catégories) : anneaux de cheville, armilles, bracelets, torques, pendentifs, bagues, boucles d’oreille. Ces parures, surtout les bracelets et les torques  évoluent assez rapidement : métal utilisé : fer, bronze, or, lignite pour les bracelets ; or, fer et bronze pour les torques ; mode de fabrication : tubulaire, plein, décors gravés ou à la cire perdue etc. (fig. 40, p. 125). Les autres parures, plus rares, semblent avoir été réservées à certains défunts. Des objets sont rigoureusement associés formant de véritables parures, comme en bijouterie, comportant quelquefois des bijoux plus anciens. Les bracelets en constitueraient les éléments structurants ; elle en suit l’évolution au cours du temps.

 

         Le rapport complexe des objets de parure aux défunts : ils sont liés à l’âge du défunt, mais ont pu être modifiés au cours de la vie par l’ajout de parures et surtout au moment des funérailles, les vivants ayant voulu en donner une nouvelle image. Il semble aussi que certaines femmes « ont été exclues du droit de porter des objets de parure ». L’utilisation du mot « droit » ici, gêne quelque peu. Cette démonstration se conclut sur l’idée du rapport qui peut exister entre la représentation matérielle de la féminité et la représentation funéraire des femmes (p. 199).

 

         L’ouvrage se termine par une IVe partie intitulée : « Le genre comme méthode d’analyse en archéologie funéraire ». En archéologie, les identités de genre balancent entre réalité idéelle et réalité sociale, ainsi la représentation funéraire des femmes en Champagne à l’âge du fer montre une féminité décalée par rapport à leur vécu car certaines sont inhumées comme des chefs (tombes à char) et paraissent « proches du pouvoir ».

 

         En annexe cinq planches typologiques des céramiques utilisées dans l’étude (nécropole de Bucy-le-Long) qui n’étaient peut-être pas utiles au propos compte tenu de leur complexité. (référencées dans le texte ?).

 

         Au total c’est un ouvrage novateur, dense, un peu complexe par le souci de vouloir prouver le bien-fondé de la thèse défendue et de dépasser les approches un peu trop schématiques des archéologues.

 

 

Sommaire

 

Introduction : p. 7-11

Ière partie : p.13-59

IIe partie : p. 61-130

IIIe partie : p. 131-200

IVe partie : p. 201-236

Conclusion : p. 237-244

Annexe : planches (schémas) typologiques des céramiques utilisées dans l’étude, p. 245-252

Bibliographie : p. 253-266

Table des matières : p. 267-270.