AA.VV.: Coquery, Natacha - Ebeling, Jörg - Perrin Khelissa, Anne - Sénéchal, Philippe (dir.) "Les progrès de l’industrie perfectionnée". Luxe, arts décoratifs et innovation de la Révolution française au Premier Empire, 24 x 24 cm, 200 p., index général, bibliographie, ill. coul, n.& b., ISBN : 8-2-8107-0483-5-0483-5, 22 €
(Presses Universitaires du Midi, Toulouse 2017)
 
Compte rendu par Jean-François Luneau, Université Clermont-Auvergne
(j-francois.luneau@univ-bpclermont.fr)

 
Nombre de mots : 1820 mots
Publié en ligne le 2017-09-29
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=3050
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          Produit d’un colloque tenu à l’Institut national d’histoire de l’art en juin 2014, cet ouvrage rassemble 13 communications précédées d’une introduction, suivies d’un index et des références bibliographiques afférentes à chacune des interventions. Ce regroupement permet évidemment d’utiliser des abréviations dans les notes infrapaginales de chaque article, mais leur éloignement à la fin du volume les rend assez peu maniables, d’autant plus que malgré leur classement dans l’ordre des trois parties de l’ouvrage, elles sont annoncées uniquement par intervalles de page, sans rappel des titres des communications. On notera cependant que, pour chaque intervention, les sources imprimées et la littérature secondaire sont soigneusement distinguées.

 

          L’introduction est signée des quatre directeurs du colloque auxquels se sont joints Jean-François Belhoste et Philippe Bordes. Le texte, après avoir montré comment le luxe est redéfini par des théoriciens comme Quatremère de Quincy ou Percier et Fontaine, brosse un état de la question pour la période considérée, soit les 25 ans qui séparent la réunion des États généraux de la fin de l’Empire. Les auteurs commentent une large bibliographie autour des thèmes de l’histoire économique et de la production de luxe, de l’histoire des art décoratifs et de l’histoire des techniques. Les ouvrages d’André Guillerme n’y figurent pas : même s’ils ne relèvent pas directement de l’histoire des techniques, ses travaux sur « l’industrie organique » parisienne sous la Révolution et l’Empire auraient mérité d’y figurer, en raison de l’incidence de cette industrie sur certaines productions de luxe. L’introduction s’achève par un appel à une « approche pluridisciplinaire et pragmatique » des arts décoratifs, dont le volume d’actes constitue un exemple.

 

         La première partie, « L’État : rôle et intervention », regroupe quatre communications. La première, rédigée par Thomas Le Roux, évoque le rôle croissant des chimistes dans les perfectionnements industriels, un rôle qui a débuté dès la fin de l’Ancien Régime et s’est poursuivi sans relâche au cours de la Révolution et de l’Empire. Ce rôle est renforcé par l’intrication des milieux scientifiques, industriels et politiques. Christiane Demeulenaere-Douyère examine ensuite la question des matières premières « indigènes », notamment l’acclimatation en France du ver à soie de Chine à cocon blanc et la promotion de produits de substitutions au sucre, au café et aux matières tinctoriales. L’article montre comment les guerres et le blocus continental ont stimulé l’innovation, ce qui était aussi le cas du développement de la chimie industrielle décrit dans la précédente communication. La communication suivante, de Camilla Murgia, examine les quatre expositions de produits de l’industrie de 1798, 1801, 1802 et 1806. Elle montre le rôle de l’État dans ces manifestations chargées de mettre en concurrence les producteurs français, susciter l’émulation et affirmer l’excellence de l’industrie nationale. L’auteur analyse aussi leur rôle dans les rapports entre l’industrie et les beaux arts. En montrant que ces liens sont nés bien avant la Restauration, l’auteur complète utilement le catalogue d’exposition de 1991, Un âge d’or des arts décoratifs. Enfin, Justin Beaugrand-Fortunel traite du mobilier de campagne de Napoléon Ier. Le sujet pourrait paraître anecdotique – d’autant plus qu’il a été bien étudié récemment par ailleurs lors d’une exposition (Le Bivouac de Napoléon. Luxe et ingéniosité en campagne, Ajaccio, 2014, Paris, 2015). Cependant, l’auteur se sert de ce mobilier en partie conservé et bien documenté par les archives du Mobilier national, pour décrire les entreprises qui ont participé à son élaboration.

 

         La deuxième partie, « Les secteurs de production : organisation et fonctionnement », comprend, comme la première, quatre interventions. Marie-Agnès Dequidt décrit le monde des horlogers parisiens : malgré les bouleversements induits par la pénurie de matériaux, la baisse de la demande aristocratique et la tentative d’instauration de l’heure décimale, les mêmes acteurs se maintiennent, même s’ils peinent à contrecarrer la concurrence de l’horlogerie suisse alors en plein essor. Élodie Voillot aborde ensuite le secteur de la production de bronze, où la Révolution donne une impulsion décisive à la technique de la fonte au sable, laquelle concurrence la production traditionnelle de canons dans des moules en terre. Lorsque la demande d’armement décroît, les fondeurs au sable investissent dans la fonte de statuettes dont la demande est alors assez forte. Le secteur textile est ensuite examiné par David Celetti, qui montre que la Révolution n’empêcha pas la mécanisation croissante de la filature de coton, laquelle répondait à une recherche de productivité mais aussi de qualité des fils. Enfin, Stéphane Piques analyse l’organisation de la production faïencière autour de Martres-Tolosane (Haute-Garonne). Il constate que malgré les troubles révolutionnaires et les difficultés de tous ordres, les faïenciers traditionnels se maintiennent et accroissent leur pouvoir, produisant une faïence commune dont la demande constante les détourne de l’innovation de produit (faïence fine) comme l’innovation de procédé.

 

         La troisième partie, « les œuvres et les décors : création et aménagement », regroupe cinq communications. La première, due à Bernard Jacqué, évoque le papier peint en analysant deux chantiers bien documentés, celui des Tuileries exécuté par des manufactures parisiennes et celui d’une maison de Francfort réalisé par la manufacture de Mulhouse, en les comparant à des décors en place en Allemagne ou en Russie. Valéria Mirra évoque ensuite la production de vases et d’ornements en terre cuite de la manufacture fondée par les frères Piranesi à Mortefontaine (Oise). Les fils du célèbre graveur italien, graveurs et éditeurs d’estampes représentant des ornements architecturaux, se lancèrent dans la production d’ornements en terre cuite moulée inspirés de l’Antique. L’auteure évoque aussi les sculpteurs attachés à cette entreprise, notamment Camillo Pacetti, auquel elle attribue deux œuvres de façon convaincante. Iris Moon propose ensuite une lecture politique du décor du Cabinet de Platine de la Casa del Labrador d’Aranjuez, commandé en 1800 par le roi Charles IV d’Espagne à un orfèvre parisien peu connu, Michel-Léonard Sitel. Réalisé par des artistes parisiens (Girodet, Jacob) d’après des dessins de Charles Percier, il fut installé en 1804 et bientôt délaissé par le commanditaire : le platine, métal dont les premiers gisements furent trouvés dans l’actuelle Colombie, ne véhiculait plus l’image de la puissance de l’Empire colonial espagnol, mais celle de la Révolution abolissant l’ordre ancien, en raison de son association aux étalons des nouvelles mesures décimales instituées en France. Ludmila Budrina décrit ensuite l’engouement des artistes parisiens pour la malachite, une pierre semi-précieuse venue de l’Oural, dont les Demidoff furent les principaux pourvoyeurs. Dans le même temps, ils furent aussi les commanditaires de meubles ou d’objets plaqués utilisant cette pierre dure en association avec le bronze. Les productions de Thomire dans ce genre se prolongèrent longtemps après l’Empire. Hans Ottomeyer, spécialiste reconnu de Charles Percier, décrit enfin l’innovation par le dessin (soit l’innovation de produit) comme une stratégie pour les produits de luxe. On veut bien croire que la réalisation successive d’un dessin d’invention, d’une maquette à l’échelle, puis des dessins d’exécution à échelle 1 soit une pratique qui se systématise au cours de la période – encore que dans certains domaines, comme le vitrail, elle soit attestée depuis la Renaissance – mais il faut nuancer certains propos de l’auteur concernant le XIXe siècle, où « les concepteurs professionnels et formés ont progressivement disparu tandis que la figure du chef d’atelier se développait de plus en plus (...). Les noms des créateurs se perdirent, la commercialisation plaçant en première ligne la marque et les noms des producteurs » (p. 155). S’il est vrai que les expositions des produits de l’industrie ont plus récompensé les fabricants, le siècle de manque pas de figures de dessinateurs d’exception dont la postérité a retenu les noms (Chenavard, Couder, etc.) ; par ailleurs, les premiers cabinets de dessin pour les manufactures apparaissent dès 1830, alors que la profession s’organise progressivement à partir du milieu du XIXe siècle. L’article contient également une inexactitude : il est écrit (p. 150), à propos de l’école gratuite de dessin fondée en 1766 par Jean-Jacques Bachelier, qu’elle « cesse d’exister et fusionne, plus tard au XIXe siècle, avec l’Union centrale des arts décoratifs » ; en fait, elle ne cesse de changer de nom au cours du siècle et existe toujours sous le nom d’École nationale supérieure des Arts décoratifs.

 

         On émettra un seul regret en achevant ce compte-rendu. Si le papier peint, les toiles imprimées, les bronzes d’art, l’orfèvrerie et la céramique sont abordés dans les actes du colloque, certains domaines sont singulièrement absents. N’en faisons pas griefs aux organisateurs : le hasard des réponses aux appels à communication est parfois surprenant. Il n’empêche que, tant en raison du rôle de la politique impériale dans la relance de la fabrique lyonnaise à partir de 1805 que pour les innovations liées au développement du métier Jacquard, la production de soierie, seulement évoquée ici par le perfectionnement de la matière première, aurait eu sa place dans ce volume. De même, pour le domaine de la tapisserie et du tapis, les manufactures nationales de la Savonnerie et des Gobelins, comme les entreprises provinciales de Piat-Lefebvre à Tournai ou de Rogier et Sallandrouze à Aubusson et Paris, ont connu sous l’Empire une grande production soutenue par des « perfectionnements » de l’industrie. Leur examen eut complété utilement le panorama des arts du luxe, soit dans la deuxième partie sur les secteurs de production, soit dans la troisième sur les œuvres et les décors.

 

         Ce regret n’enlève évidemment rien à la qualité des interventions dont les propos sont appuyés par une abondante et riche iconographie, notamment dans la dernière partie où elle soutient le discours sur les œuvres.

 

 

Sommaire 

 

Partie I : L’État : rôle et intervention

 

Thomas Le Roux, « La chimie, support du développement de l’industrie perfectionnée sous la Révolution et l’Empire » (p. 27-35)

Christiane Demeulenaere-Douyère, « Le luxe sous l’Empire, ou la question des matières premières "indigènes" » (p. 37-43)

Camilla Murgia, "The Crafty Link: Fine Arts and Industrial Exhibitions under the Consulate and the Empire" (p. 45-51)

Justin Beaugrand-Fortunel, « Le mobilier de campagne de Napoléon Ier : l’artisanat au service de l’Empereur » (p. 53-61)

 

Partie II : Les secteurs de production : organisation et fonctionnement

 

Marie-Agnès Dequidt, « L’horlogerie parisienne pendant la Révolution et l’Empire : continuer à tourner dans un monde en bouleversement » (p. 63-69)

Élodie Voillot, « Des canons aux statuettes : Les fabricants de bronze parisiens au début du XIXe siècle » (p. 71-79)

David Celetti, « Filer le luxe. Travail domestique, manufactures et usines dans la France révolutionnaire » (p. 81-87)

Stéphane Piques, « L’organisation de la production dans l’industrie céramique sous la Révolution et l’Empire : la nébuleuse faïencière de Martres-Tolosane (Haute-Garonne) » (p. 89-99)

 

Partie III : Les œuvres et les décors : création et aménagement

 

Bernard Jacqué, « Des décors de luxe en papier peint pendant la Révolution française » (p. 103-115)

Valéria Mirra, « Labor omnia vincit. La manufacture Piranesi de vases et ornements en terre cuite de Mortefontaine » (p. 117-127)

Iris Moon, "Immutable Décor: Post-Revolutionary Luxury in the Platinum Cabinet at Aranjuez » (p. 129-135)

Ludmila Budrina, « Lapidaires parisiens au service de Nicolas Demidoff : la collection d’objets en bronze doré et malachite avec mosaïques en relief de pierres dures réalisés par Thomire (d’après des documents inédits et les collections européennes) » (p. 137-145)

Hans Ottomeyer, "Innovation by Design as Strategy for Luxury Goods" (p. 147-158)

 

Index général (p. 157-169)

Bibliographie (p. 171-193)

Présentation des auteurs (p. 195-198)