Cleyet-Merle, Jean-Jacques (dir.): Album du musée national de la Préhistoire. Les Eyzies-de-Tayac, 22x28 cm, 128 pages, 60 ill. couleur, 19,50 euros, ISBN 978-2-7118-5124-9
(Rmn, Paris 2007)
 
Compte rendu par Ludovic Lefebvre
(ludovic.lefebvre@orange.fr)

 
Nombre de mots : 2222 mots
Publié en ligne le 2010-01-25
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
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           Ce catalogue fait le point sur les collections du Musée national de la Préhistoire dont les travaux de réaménagement ont pris fin en 2002 après une dizaine d’années de gros œuvre.

 

 

           Avant d’aborder les principales pièces archéologiques du musée, une longue introduction est naturellement consacrée à l’histoire du musée, à l’origine de sa création et à ses multiples réaménagements. On constate à cette lecture (p. 5-17) que ce musée est le fruit de la passion de cinq générations de chercheurs.

 

 

           Il est rappelé tout au début de cette introduction (p. 5) que : "L’histoire des Eyzies, « capitale de la Préhistoire », commence en 1863 lorsque Edouard Lartet et Henri Christy entreprennent  des fouilles dans la grotte dite « des Eyzies » ou « grotte Richard »…". Cette découverte en permet d’autres (les sites du Moustier et de La Madeleine notamment) puis à l’extrême fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, les grottes recelant des œuvres pariétales sont mises au jour comme La Mouthe, Combarelles ou encore Font-de-Gaume. Ces sites confirment les vocations de préhistoriens tels que le docteur Capitan ou Denis Peyrony (instituteur de son état),  personnalités de première importance dans la création du musée. En effet, les collections archéologiques décident ces derniers à créer la structure dont il est question. Il est intéressant de rappeler que cette décision est notamment motivée par un désir de compétition avec la recherche allemande (nous sommes juste dans l’avant-guerre).

 

 

           Le château des Eyzies est alors racheté par l’Etat sur les conseils de Denis Peyrony et c’est ainsi que naît le musée de la Préhistoire (également dépôt de fouilles). Les travaux commencent l’année suivante et les trois premières pièces sont installées en 1918. Ironie de l’histoire, la salle d’ethnographie comparative (voir photographie p. 8) ressemble à certaines salles du musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye, alors que celui-ci négocie l’achat des plus belles pièces de l’art mobilier du fonds Peyrony (le chercheur informe d’ailleurs Saint-Germain des découvertes importantes de la région). Cependant, c’est dès cette époque que l’une des orientations principales de ce nouveau musée prend forme : une prédilection pour la fonction de dépôt de fouilles. Le désintérêt de Denis Peyrony pour l’art mobilier est sans doute décelable par sa passion pour l’industrie lithique et osseuse. Pendant un quart de siècle (de 1911 à 1936), celui-ci n’hésite pas à se lancer dans les labeurs administratifs, notamment en sollicitant des crédits, mais aussi en orientant les conditions d’exploitation (touristique) des gisements aperçus précédemment. Ces tâches sont d’autant plus difficiles qu’il faudra attendre 1941 et la loi Carcopino pour réglementer les fouilles archéologiques. Le musée s’enrichit donc dans ce contexte par l’apport des fouilles effectuées par Denis Peyrony et c’est ainsi qu’en 1931, Paul Léon, le ministre de tutelle, vient inaugurer une nouvelle salle (au troisième étage du donjon). A cette occasion est également inaugurée l’œuvre de Paul Dardé, la statue de L’homme primitif, devenue depuis l’emblème de ce musée. Mais Denis Peyrony émet aussi le souhait d’une pédagogie plus active et il lance l’idée que la vallée de la Vézère puisse servir de centre de formation pour les chercheurs et les étudiants. Il s’attache solidement à ce projet mais celui-ci ne verra pas le jour en raison de l’opposition de l’Institut de paléontologie humaine. 


 

 

           C’est son fils, Elie, qui reprend le flambeau. Il doit adapter le musée aux nouvelles contraintes, conséquences en grande partie des découvertes de Lascaux et qui impliquent l’intérêt d’un nouveau public pour l’art préhistorien. Il faut rendre hommage à son père d’avoir pressenti que ces changements s’imposaient. Durant la direction d’Elie Peyrony, s’il n’y a pas de forts changements en faveur du public, le musée s’étend pour résoudre le problème des réserves, mais la fonction initiale du musée persiste, "fonction de dépôt de fouilles" et "étude scientifique des collections" (p. 10).

 

           A son départ en retraite en 1961, des réformes administratives majeures pour l’archéologie scientifique ont vu le jour : outre la loi Carcopino déjà citée, mentionnons la création du CNRS et des directions des Antiquités préhistoriques et historiques. Une période transitoire s’établit entre 1961 et 1967 mais c’est finalement Jean Guichard (un élève de François Bordes) qui est affecté à ce poste en 1967. Le musée sous sa direction s’agrandit de 5000 m² (donation de M. de Champagne) et il acquiert le label de "deuxième musée de province à devenir national" au début des années 1970. Le paradoxe s’impose à Jean Guichard de répondre aux exigences des touristes et d’exposer des collections fragiles qu’il faut dans le même temps, selon le terme consacré, conserver. La grotte naturelle de Lascaux est fermée depuis 1963 et les premiers sites artificiels apparaissent (avec l’appel à des documents factices). Lascaux II en est l’exemple bien connu. Au milieu des années 70, de nouveaux réaménagements ont donc lieu pour s’adapter aux nouvelles demandes. L’époque aurignacienne est mise en avant  ainsi que la décoration des objets quotidiens et des outils. Puis 1979 marque une grande année : une quinzaine de sites et de grottes ornées est inscrite au patrimoine mondial de l’humanité et Jean Guichard inaugure la grande salle  du dernier étage du donjon.

 

           Face à l’afflux de nouveaux visiteurs, l’espace de 400 m² dévolu aux expositions permanentes reste insuffisant et une nouvelle extension est donc décidée. Le concours d’architectes est remporté par Pierre Buffi en 1984 mais il est décidé d’associer la communauté scientifique afin d’apporter une réflexion approfondie, notamment du point de vue des orientations muséographiques. Une volonté d’acquisitions tous azimuts permet de multiplier le volume des collections par six. Durant ce laps de temps, Pierre Buffi (en 1988) cède la place à Jean-Jacques Cleyet-Merle. La première pierre est donc finalement posée en 1993, la construction s’achèvera en 2002.

 

           Ce nouveau musée a été bien accueilli par la presse et le public a largement plébiscité celui-ci même si certaines améliorations sont encore possibles. Ainsi que le note l’auteur (p. 17) : "La quasi-totalité des visiteurs souligne la qualité scientifique et esthétique des présentations".


 

 

           Après cette introduction, nous abordons le catalogue proprement dit. Des pièces originales mais aussi des moulages ou des reconstitutions sont représentés. A l’instar du touriste découvrant ces pièces archéologiques en cheminant dans le musée, le lecteur découvre lui aussi ces témoignages du passé.

 

 

           En début de catalogue, on découvre le moulage d’un bloc débité et de son remontage datant de 2,6 millions d’années (toutes les dates s’entendent en BP), à l’époque des derniers australopithèques et témoignant d’un savoir-faire certain en matière de taille des pierres (p. 18-19) mais aussi aux pages suivantes, une stratigraphie de la grotte Vaufrey sur 400 000 ans où l’on dénote une occupation humaine grâce à la partie supérieure (noirâtre) qui démontre l’utilisation du feu.

 

 

           Pages suivantes (22-23), on observe une reconstitution d’un adolescent du lac Turkana (nommé Nariokotome Boy), effectuée à partir d’un squelette daté de 1,8 million d’années. Il s’agit donc soit d’un Homo ergaster soit d’un Homo erectus. L’individu avait 10 à 15 ans.

 

 

           Comme on peut le constater, au fil de cette lecture linéaire, les thématiques sont diverses. Ainsi, l’on passe aux pages 30-31 à la description d’un biface vieux de 150 000 ans puis, à une étape suivante, à celle d’un Nucleus Levallois, démontrant l’évolution du savoir-faire de l’hominidé dans ce domaine. Aux pages 36-37, une photographie du Foyer de La Combette datant de 60 000 ans environ impressionne en raison de la rubéfaction du sol.

 

 

           Squelettes et ossements sont naturellement très présents dans ce catalogue. Le squelette d’un enfant néandertalien âgé de 2 à 4 ans est reproduit page 38. Fait archéologique remarquable, celui-ci est complet. Une dermoplastie (touchante en raison de son naturalisme) a été faite. Un autre squelette d’enfant – ou plutôt de bébé puisque âgé de 4 mois – est reproduit page 41. Son histoire est intéressante puisqu’il fut découvert en 1914 par Denis Peyrony puis…redécouvert en 1996 avant qu’une étude approfondie soit décidée pour la fin 2007. Les premiers résultats démontrent que ce sujet néandertalien (puisqu’il s’agit de cela) avait des différences morphométriques très différentes de l’Homo sapiens sapiens. Quelques pages plus loin, nous renvoyons à une dermoplastie (p. 60-61) d’un homme de Cro-Magnon, datant des alentours de 27 680 environ. Plusieurs reproductions d’êtres vivants sont donc consultables dans ce catalogue dont la taxidermie d’un renne (p. 59) très présent lors des périodes les plus froides des glaciations. D’autres sépultures sont reproduites comme celle pages 70-71 qui serait celle d’une jeune femme adulte datant de 15 800 ans, dégagée par R. Blanchard en 1934, et orientée Est-Ouest (il s’agirait d’une inhumation en fosse et non d’un petit dolmen comme cela fut interprété abusivement) ou encore, aux pages suivantes, celle d’un enfant âgé de 2 à 4 ans, datant de 10 200 ans, découverte par D. Peyroni en 1926 et dotée d’une parure impressionnante. A Gorjout, un crâne trépané fut découvert par hasard lors de l’effondrement d’une galerie. L’auteur rappelle que cette pratique était bien maîtrisée au Néolithique et couramment appliquée au IIIe millénaire avant de décroître significativement à la Protohistoire. Et puisque nous traitons des traces de nos ancêtres, nous renvoyons pages 110-111 à une empreinte de pieds provenant de Fontanet (13 000 ans).

 

           Très révélateur des controverses, des problématiques et des débats d’idées qui peuvent agiter le monde scientifique de la préhistoire, est l’histoire de l’ "Os gravé" du Pech de l’Aze, découvert non loin de Sarlat par le professeur Bordes, dans les années 1940 et qui fut identifié comme une côte de bovidé sur laquelle avaient été incisées des lignes "serpentiformes et méandriformes",  qui faisaient de celui-ci, la plus vieille gravure connue puisque datant de 150 000 années environ. Depuis, l’origine de ces marques a été rehaussée de 100 000 ans, et il semble avéré que celles-ci soient le fait de ’l’impression des canaux vasculaires de l’os support" et que, dans ce contexte, "le mythe du plus vieil objet d’art européen" ait vécu…

 

           Un exemple rare d’art mobilier préhistorique est celui trouvé dans la grotte de la Salpêtrière et datant du Solutréen inférieur (autour de 21 000 ans) représentant croupe, queue et arrière-train d’un animal sur un os. Les exemples d’art monumental solutréen sont en effet plus nombreux et cet objet par sa technique (contour découpé) était inconnu avant le Magdalénien moyen. Un exemple connu de l’art mobilier justement est celui du "Bison se léchant de la Madeleine" (p. 84-85), sculpture en ronde-bosse de bois de renne qui servait peut-être de propulseur et découvert par Denis Peyroni. Cet objet d’art magdalénien est un cas qui nous interpelle sur la capacité de savoir-faire des hommes de ces temps (voir également pages précédentes le "Propulseur au félin de la Madeleine").

 

           Page 63, on peut observer la reconstitution d’un fond de cabane du Breuil qui daterait du Magdalénien ancien et qui serait un campement de chasseurs constitué à la fin de l’hiver afin d’isoler le fond de l’habitat.

           A noter pages 66-67, une conservation étonnante, celle d’une pirogue monoxyle trouvée à Bercy, datée de 5 500 ans environ. Si sa conservation est fragmentaire, elle n’en est pas moins étonnante, surtout en milieu humide.

 

           Nous avons vu plus haut un exemple d’art mobilier, mais page 69 une parure, trouvée dans l’abri des Peyrugues, datée de 22 500 ans, dénote une richesse insoupçonnable notamment bien sûr en raison de l’état de conservation mais surtout par la présence de "perles apparemment enduites d’ocre rouge ou polies à l’hématite".

 

           Plusieurs pierres sculptées sont recensées comme la "Vulve gravée de la Ferrassie" (site réputé lui-même pour "avoir livré les premières traces d’expressions symboliques aurignaciennes, vers 30 000 ans") dont le triangle (p.90-91), forme suggestive, atteste d’une unité culturelle perceptible dans un rayon de quinze kilomètres autour des Eyzies, puisque d’autres figures gravées comparables ont été trouvées. Notons aussi la présence d’un gros bloc sculpté, découvert en 1922 dans la petite grotte d’Oreille d’Enfer, qui, lui, possède des décors figuratifs (p. 94-95). Un bloc gravé issu du site de La Madeleine est également intéressant en raison de son caractère imposant (p. 98-99) : long de près d’un mètre, il comporte dix-huit figures d’animaux (de facture inégale) ainsi que d’autres gravures plus symboliques. On note une prédominance du renne parmi les animaux représentés, ce qui en dit long sur l’univers des hommes de la période magdalénienne VI. De peu postérieur, nous trouvons le fameux "Bloc gravé de Couze" (p. 102-103) décoré d’une gravure féminine et qui pourrait bien avoir été associé à des supports mobiliers.

 

           Différents objets sont représentés, telles une sagaie datée de 17 650 ans environ et quasi complète, ou encore (p. 106-107) deux lampes : l’une (brûloir) provenant de Lascaux (en grès rose) et l’autre de Solvieux (en grès rouge), toutes deux issues du Magdalénien ancien. La majorité des lampes découvertes provient justement du Magdalénien. Toujours dans le mobilier, mentionnons plusieurs objets trouvés à Lascaux éclipsés par les peintures et gravures, certains ayant pourtant permis de dater le décor pariétal de manière indirecte (voir notamment les sagaies en bois de renne). Enfin, le catalogue proprement dit conclut par un gisement rare en raison de sa densité : un dépôt de haches en bronze daté de 3 600 et trouvé à Journiac, caractéristique des productions de l’époque.

 

           En annexes, le lecteur peut trouver une carte, une chronologie et un glossaire très utiles pour la lecture de cet ouvrage particulièrement riche.