Ritz-Guilbert, Anne : La collection Gaignières. Un inventaire du royaume au XVIIe siècle. (collection "Génétique"), préface d’Alain Schnapp, 380 p., ISBN : 978-2-271-09164-2, 29 €
(CNRS éditions, Paris 2016)
 
Compte rendu par Jean-René Gaborit, Musée du Louvre
(gaboritjeanrene@gmail.com)

 
Nombre de mots : 2544 mots
Publié en ligne le 2017-04-27
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=3077
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          Quel médiéviste n'a été amené, dans le cadre de ses recherches, à avoir recours à ce que, par commodité, on désigne le plus souvent comme "les dessins de Gaignières", en se fiant, le plus souvent, aux deux volumes de l'Inventaire des dessins exécutés pour Roger de Gaignières et conservés aux département des Estampes et des Manuscrits, publié en 1891 par Henri Bouchot. Malgré ce titre explicite, bien des auteurs qui ont utilisé, ou reproduit, ces dessins, semblent, plus ou moins implicitement, considérer que ceux-ci sont de la main de Roger-François de Gaignières. Or celui-ci ne savait pas dessiner ; il nous a laissé quelques croquis assez informes que lui-même qualifiait de "brouillons" et qui, cependant, ne sont pas inutiles car ils précisent, dans quelques cas, la disposition d'une épitaphe ou l'emplacement des blasons sur une plate-tombe. Mais c'est l'un des mérites immédiatement perceptibles du livre d'Anne Ritz-Guilbert que d'avoir mis en valeur la personnalité et souligné les qualités (et aussi les limites) du dessinateur Louis Boudan qui travailla plus de quarante-cinq ans durant avec Gaignières. Elle fait constamment référence, dans son ouvrage au trio, remarquablement efficace, constitué par Gaignières lui-même, par son valet de chambre, paléographe et copiste, Barthélemy Rémy et par Louis Boudan, son dessinateur, en démontrant non seulement leur complémentarité, en analysant leurs méthodes de travail et en recensant leurs voyages, assez nombreux et réguliers à partir de 1690, même si dans quelques cas Louis Boudan se rendit seul dans certains établissements religieux pour y "relever", c'est-à-dire dessiner des tombeaux. Sans doute Gaignières fit-il appel à quelques collaborateurs occasionnels mais l'on ne sait pratiquement rien, ni de Georges Besnard qui travailla pour lui comme copiste, entre 1698 et 1709, ni d'un certain Miesmael (ou Miesmack) dont la nationalité est incertaine et qui semble avoir été essentiellement chargé d'une mission particulière en Auvergne.

 

          Anne Ritz -Guilbert s'est aussi tout naturellement intéressée à la personnalité de Roger-François de Gaignières (1642- 1715). Paradoxalement, cet homme qui conservait tant de portraits dans sa collectionne ne nous a point laissé le sien. Son statut social le plaçait dans une position assez ambigüe : de noblesse fort "courte" par sa naissance à une époque où cela comptait beaucoup, il fut élevé dans l'entourage de la Maison de Guise, à l'Hôtel de Mayenne, au cœur du Marais, où son père, homme d'une certaine érudition, remplissait sans doute la fonction de secrétaire, avec le titre d'écuyer. Roger François, à son tour, demeura dans l'hôtel de Guise au service de cette famille jusqu'à la disparition de sa dernière représentante, Marie de Lorraine (†1688). Même si beaucoup de ses contemporains considéraient qu'il avait peu de fortune, il se fit néanmoins bâtir, rue de Sèvres, un hôtel comportant une galerie où il put, à partir de 1701, présenter une partie de sa collection. Il possédait, dirait-on de nos jours, un "carnet d'adresses" remarquable dont témoigne la liste des correspondants dont Charles de Grandmaison a publié les lettres en 1890-1892 et dont l'ouvrage d’Anne Ritz-Guilbert fournit un précieux index. Ses fréquentations dans le monde, à la Cour et à la Ville, le décrivent comme un homme serviable, d'une parfaite politesse et il est certain qu'il sut se faire des amis, en particulier parmi les membres de la Congrégation de Saint-Maur. Ses confrères dans le domaine de l'érudition, comme Antoine Joly de Blaisy ou Clairambault sont toutefois assez peu indulgents à son égard et Charles d'Hozier, d'abord en bons termes avec lui, le qualifie en 1712 "d'homme masqué, ardent et faux". Il est possible qu'à la fin de sa vie, il ait été d'humeur au moins inégale et parfois difficile

 

          Ce n'est pas cependant par les précisions, nombreuses et souvent très utiles qu'il fournit au lecteur sur la vie, les activités et les relations de Gaignères que le livre d'Anne Ritz-Guilbert est un travail profondément original. L'auteure en effet s'est principalement attachée à analyser la méthode de Gaignières, à la fois pour la collecte des documents qui composaient sa collection et pour leur classement qui permettait une consultation aisée : tâche considérable et ingrate, voire décourageante, dans la mesure où, après la mort de celui qui avait réuni cette masse incomparable et malgré (ou à cause) de l'achat de toute la collection par l'administration royale, ce cadre de classement, établi avec tant de soin, ne fut pas respecté. On dispersa systématiquement ce qui aurait dû rester rassemblé, démembrant les sous-ensembles et bradant ce qui était considéré comme inutile. Le processus de ce qu'il faut bien considérer comme l'anéantissement d'une bonne partie du travail de Gaignières est décrit par l'auteure avec beaucoup de minutie. L'action de Pierre de Clairambault, si attentif apparemment à faire dresser un inventaire de l'ensemble de la collection, au moment où Gaignières, quatre ans avant sa mort et sous la forme d'une vente en viager, cède celle-ci au Roi, fut le premier et sans doute le principal artisan de cette dispersion. Généalogiste des Ordres du Roi depuis 1698, Clairambault s'empressa d'enrichir ses propres dossiers généalogiques au mépris de la cohérence de l'architecture documentaire conçue par Gaignières et qu'admirait pourtant Charles d'Hozier, généalogiste du Roi.

 

          Gaignières n'avait pour ses livres imprimés intégralement adopté ni le classement établi par Gabriel Naudé puis Nicolas Clément pour les bibliothèques, ni celui dit des "libraires de Paris" car il a fortement amendé les divisions traditionnelles en y introduisant une rubrique intitulée Philologie, rubrique un peu fourre-tout dans laquelle il pouvait développer certains aspects plus spécifiques de sa collection, tels qu'une sous-section consacrée aux Modes et une autre aux Jeux, deux des thèmes, avec les Portraits, les plus appréciés par ceux auxquels il faisait les honneurs de ladite collection. Par ailleurs, il place en quatrième position l'Histoire qui précède donc les Belles lettres et qu'il divise et subdivise en un très grand nombre de sections qui montrent bien qu'elle correspond au propos essentiel de ses recherches, annonçant ainsi le classement proposé par le Père Jacques Lelong dans sa Bibliothèque historique, publiée en 1719. Dans une période au cours de laquelle, comme le montre bien Anne Ritz-Guilbert, le problème du classement fait l'objet dans tous les domaines (à commencer par celui des Sciences naturelles) de propositions et de débats souvent théoriques, le système utilisé, sans doute très tôt, par Gaignières semble fondé essentiellement sur la pratique.

 

          Paradoxalement, le classement des livres que possédait Gaignières nous est donc assez bien connu alors que la très grande majorité de ceux-ci, dispersés entre les divers fonds de la Bibliothèque royale et les archives des Affaires étrangères, en partie vendus en 1717 mais aussi volés ou détournés, ne sont plus repérables (sauf dans le cas des manuscrits les plus prestigieux), le classement des "portefeuilles", dont le contenu est conservé aujourd'hui en grande partie dans les collections de la Bibliothèque nationale, ne peut être que très hypothétiquement reconstitué. Entre les écrits intégrés par Clairambault à ses propres dossiers, ceux qui ont été reclassés dans le Cabinet des Titres, ceux soustraits aux collections publiques par des détournements ou des vols dont le plus célèbre est celui commis en 1784 par l'abbé de Gevigney (à l'origine de la série des dessins aujourd'hui à Oxford) et les reliures intempestives intervenues au XIXe siècle, il est infiniment difficile de reconstituer les liens logiques que Gaignières avait établis entre des documents de nature disparate. Comme le montre Anne Ritz-Guibert, la copie en plusieurs exemplaires d'un même document, que ce soit sous la forme d'une copie intégrale ou d'extraits, avec souvent un système graphique permettant le repérage et l'indexation rapide des noms propres, était l'un des fondements du système de Gaignières qui pouvait ainsi ventiler les diverses copies dans des portefeuilles différents. Particulièrement utile pour des actes provenant de sources archivistiques variées mais concernant un ou plusieurs personnage précis, tout en ayant aussi sa place dans un contexte plus général, cette pratique de la duplication pouvait aussi s'appliquer aux dessins, peut-être en tout premier lieu aux relevés d'empreintes de sceaux mais aussi de façon plus spectaculaire aux représentations de monuments funéraires qui se retrouvent donc parfois en deux exemplaires, pratiquement identiques, parce que l'un était classé comme portrait au nom du personnage ou dans le portefeuille spécial des "Tombeaux", et l'autre, par exemple, selon la fonction de ce personnage, dans un autre portefeuille, associé à des copies de textes. Un peu différent dans son résultat, mais identique dans son principe, l'étonnant travail de Louis Boudan qui, certainement à la demande explicite de Gaignères lui-même et non de sa propre initiative, s'efforça de transformer en représentations "vivantes", les effigies funéraires relevées sur les tombeaux vint nourrir les portefeuilles spéciaux consacrés aux Modes.

 

          Même appauvrie et partiellement dispersée, cette série apparaît aujourd'hui comme la plus significative de la collection. Du vivant de Gaignières, elle était déjà la plus célèbre ; Madame de Montespan elle-même s'y était intéressée et aurait peut-être même tenté de favoriser une sorte de publication (sous la forme d'un recueil gravé ? ou d'un manuscrit de luxe destiné au Roi ? ) ; d'une manière plus générale, au moment où le problème du costume, de sa signification et de ses mutations, était un sujet de réflexion, non seulement pour les moralistes mais aussi pour certains historiens, cette série contribua sans doute à éveiller un réel intérêt pour la période médiévale, en transposant les témoins de la statuaire de cette époque, sous une forme moins "barbare" et donc plus acceptable.

 

          Cette série, qu'immédiatement après la mort de Gaignières on emporta à Marly pour distraire le vieux roi, échappa par sa nature à la politique de suppression des "doubles" qui fut systématiquement menée par Clairambault et qui porta un coup décisif au "système" de Gaignières. Même si aux yeux des historiens d'art elle n'a qu'une valeur toute relative par comparaison avec ce qui subsiste des portefeuilles des "Tombeaux" et même des "Portraits", elle n'en est pas moins significative et Anne Ritz-Guilbert souligne à juste titre son intérêt. Elle eut même une sorte de postérité avec Alexandre Lenoir qui dans son organisation du Musée des Monuments français accorda une grande importance aux costumes du Moyen Âge et de la Renaissance.

 

          Quelques points de la personnalité de Gaignières demeurent évidemment difficiles à cerner. En premier lieu, peut-être ses convictions religieuses : le fait qu'il ait dressé un inventaire "de tous les écrits faits au sujet de la grâce et de la pénitence" parus lors de la première crise janséniste (1640-1688), ne permet pas de savoir s'il avait (ou avait eu) des sympathies pour ce courant de pensée, même s'il possédait un exemplaire des Pensées de Pascal ; il se montre parfaitement neutre dans son commentaire des Instructions chrétiennes de Marguerite de Navarre (aujourd'hui à la bibliothèque de l'Arsenal), soulignant cependant que le texte est d'inspiration plus calviniste que luthérienne et lui attribuant, de ce fait mais avec prudence, une date nettement postérieure au mariage de Marguerite avec Henri d'Albret ; s'il fit copier le frontispice de ce précieux ouvrage ( dont il possédait l'original), c'est certainement parce que le portrait du roi de Navarre en costume civil, et non en tenue militaire, lui apparaissait comme une rareté digne d'être insérée dans le portefeuille des Modes. Même s'il possédait aussi des ouvrages concernant la Ligue, on peut penser que ceux-ci (qui étaient associés à ceux relatifs à la Fronde) concernaient plus les aspects politiques que doctrinaux des guerres religieuses du XVIe siècle. Néanmoins dans un Mémoire (conservé dans le fonds Clairambault), manifestement destiné à ceux qui voudraient explorer les archives des établissements monastiques, il indique l'intérêt que peuvent avoir les indications relatives aux indulgences et aux peines "remises avec de l'argent".

 

          Il est par ailleurs admis que Roger-François de Gaignières n'a rien écrit, ou du moins rien écrit qui fût destiné à être publié. Comme l'indique Anne Ritz-Guilbert, il a en quelque sorte "publié par procuration", fournissant pour l'Histoire de la Bretagne la première des histoires par province selon le grand dessein de la Congrégation de Saint-Maur, un plan qui valait à la fois pour la recherche des documents (et donc des "preuves") et le projet éditorial. Il fut même chargé d'une sorte de tutelle sur le travail de Dom Lobineau qui mena à bien l'entreprise mais ne le remercia point dans la préface de l'ouvrage paru en 1707. Peut-être est-ce en fait Bernard de Montfaucon qui réalisa en partie ce que Gaignières aurait pu ou voulu faire (s'il avait décidé d'interrompre sa quête incessante de nouveaux documents) ; le bénédictin lui rendit d'ailleurs un hommage très appuyé dans la préface du premier volume des Monuments de la Monarchie française, paru en 1729 ; comme le souligne l'auteure, la ressemblance entre le plan des quatorze volumes prévus (dont seuls cinq furent publiés) et les thèmes d'un certain nombre de portefeuilles dont les titres sont connus par l'inventaire de Clairambault, au moment de la vente en 1711, ne saurait être une coïncidence.

 

          Mais l'on sait avec quelle audace Montfaucon tenta d'imposer l'idée que l'art du Moyen Âge méritait que l'on s'y intéresse car, écrit-il, "ce différent goût de sculpture et de peinture en divers siècles peut même être compté parmi les faits historiques". Rompu à l'étude des œuvres essentiellement romaines, Montfaucon a su, malgré ses erreurs mais avant Winckelmann et de façon peut-être plus clairvoyante, distinguer la diversité de l'héritage antique. Pour Gaignières, très sensible pourtant à l'aspect visuel des témoins du passé, une charte et un tombeau sont à placer sur le même plan. Même s'il a possédé d'admirables manusrits, comme les Petites heures de Jean de Berry et d'importantes peintures (comme le portrait de Jean le Bon), il n'est pas un connaisseur et s'il a été sensible à l'art du Moyen Âge, il ne l'a pas explicitement exprimé.

 

          Du fait de la proposition qu'il fit, vainement, au Roi, en 1703, d'être très officiellement chargé de veiller sur les monuments présentant un intérêt pour l'histoire de la France, plus particulièrement sur ceux qui avaient un rapport avec la monarchie et la "maison royale", on a reconnu en Gaignières une sorte d'inventeur de l'inspection des Monuments historiques. Mais s'il avait effectivement prévu que la démolition des monuments serait désormais soumise à une autorisation, il avait surtout mis l'accent sur la nécessité de les dessiner. Plus encore que le prédécesseur, à un siècle et demi de distance de Mérimée, Gaignières apparaît donc comme une sorte de précurseur de l'Inventaire général des richesses d’art de la France.

 

          Nul ne peut contester l'immense labeur et l'originalité des méthodes de Gaignières. Mais, comparé, par exemple, à celle de Peiresc, le cercle de ses correspondants paraît étrangement limité à un petit milieu parisien, avec quelques relations dans les provinces et fort peu hors de France. Il a délibérément ou faute de moyens, écarté la France méridionale de ses enquêtes et les frontières de ses centres d'intérêt sont donc géographiquement assez étroites, si l'on se fie du moins aux lieux que, gêné peut-être par une santé médiocre, il a néanmoins effectivement visités et même à ceux sur lesquels il a obtenu, par ses correspondants, des documents et des renseignements fiables. Peut-être, s'il avait fait par des écrits véritablement œuvre d'historien, aurait-il été plus précis et plus utilisable que Baluze. Mais sa méthode et le choix raisonné de ses cibles en font, comme l'exprime fort bien Anne Ritz-Guilbert, une sorte de "documentaliste génial" qui, avec les moyens limités de son époque, préfigure l'élaboration des bases de données les plus modernes.