Hanson, W. : An Urban Geography of the Roman World, 100 BC to AD 300 , (Archaeopress Roman Archaeology, 18), vii-818 p., ISBN : 9781784914721, 65 £
(Archaeopress, Oxford 2016 )
 
Compte rendu par Robert Duthoy, Université de Gand (Belgique)
(rduthoy@gmail.com)

 
Nombre de mots : 4126 mots
Publié en ligne le 2017-10-25
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=3093
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          Ce volumineux ouvrage qui d’emblée inspire le respect est issu d’une thèse de doctorat soumise en 2016 à l’université d’Oxford. Avant d’en entamer la discussion et afin d’éviter tout malentendu, je voudrais d’abord rappeler que dans le contexte de l’Antiquité Classique, les mots city et cité peuvent désigner deux choses différentes qu’il importe de bien discerner. D’une part une réalité sociopolitique, à savoir une unité de groupement humain habitant un territoire (ager) qui comprend aussi bien une agglomération compacte (urbs, oppidum, astu) que la campagne environnante (rus) et qui constitue une communauté sociopolitique disposant d’une certaine autonomie.  D’autre part une réalité de géographie humaine, à savoir cette agglomération qui sert de chef-lieu et de centre politique à cette communauté et où habitait une large part (mais pas l’ensemble) des membres de cette communauté. Afin de prévenir toute équivoque, j’emploierai ici conséquemment le mot cité pour indiquer la communauté politique et ville quand il s’agit de l’agglomération urbaine. J. W. Hanson en revanche emploie tout au long de son livre indifféremment les mots city et town pour désigner le sujet de son ouvrage qui est consacré à la ville.

 

         Le livre comporte deux parties. La première (p. 1-192) contient l’exposé proprement dit (p. 1-115) complété par 145 figures (tableaux, cartes et graphes) (p. 116-184) et un index (p. 185-192). La seconde (p. 193-817) qui remplit les trois quarts du volume, consiste en un inventaire ou catalogue qui énumère les 1388 sites que l’A. considère comme une ville ayant existé au moins temporairement entre 100 av. J.-C. et 300 apr. J.-C.. Pour chaque site, l’A. a établi une notice dans laquelle il en donne, selon un schéma uniforme, les principales caractéristiques.

 

         Comme cet inventaire constitue la base de données sur laquelle est fondée l’étude du phénomène urbain présentée dans la première partie et qu’il est évident que la validité ainsi que la crédibilité de l’analyse dans la première partie dépendent dans une large mesure de la qualité de cet inventaire, je rendrai d’abord compte de cet inventaire.

 

         En appliquant les critères qu’il explicite aux pages 41-43 (en substance : superficie, équipement monumental et statut civique de la communauté dont le site était le chef-lieu), J.W. Hanson a abouti à une liste de 1388 sites parmi lesquels on retrouve tous les chefs-lieux des cités pourvues des titres colonia, municipium ou metropolis et toutes les capitales de provinces, de conventus ou de nome égyptien. Y ont été encore ajoutées, pour autant qu’elles n’étaient pas encore incorporées, toutes les agglomérations dont la superficie est d’au moins 10 ha. .

 

         Ces 1388 sites sont classés alphabétiquement par province ou - pour l’Italie - par région augustéenne. Pour chaque site, la notice indique (pour autant que l’A. a réussi à les déceler) : 1. La référence aux cartes du Barlington Atlas ; 2. Le rang que le Barlington Atlas octroie au site ; 3. Les coordonnées géographique (longitude et latitude) ; 4. La période durant laquelle le site a été occupé ; 5. Le nom antique de la ville ; 6. Le nom moderne du lieu où le site se trouve ; 7. La province ou regio augustéenne dans laquelle le site se trouvait ; 8. Le pays actuel ; 9. Les caractéristiques et l’historique concis (deux lignes au maximum) de la ville ; 10. La superficie du centre urbain et élément à l’aide duquel l’A. l’a calculée ou estimée ; 11. La ‘monumentality’ (monuments et/ou constructions qui ont laissé des traces archéologiques) et, le cas échéant, leur datation et dimensions ; 12. Les informations concernant le statut civique ; 13. Les ouvrages où l’A. a puisé pour établir la notice.

 

         Comme l’A. l’avoue lui-même, la majeure partie des données rassemblées dans la notice ont été compilées à partir des grands ouvrages de référence et principalement la Princeton Encyclopedia of Classical Sites (PECS), le Dictionnary of Greek and Roman Geography (DGRG), Brill’s New Pauly (BNP) et le  Barrington Arlas of Greeks and Roman World (BA) mais où manquent l’Enciclopedia del Arte Antica dont de nombreux articles sont pourtant consacrés aux villes antiques ainsi que le vieux mais toujours utile Lexique de Géographie ancienne (M. Besnier). Ce n’est que pour les superficies des villes que J.W. Hanson ne s’est pas contenté des données déjà disponibles mais a calculé lui-même la superficie pour toute ville dont il a pu trouver une carte ou un plan à l’aide du logiciel Takeoff Live. En tout, il a réussi à estimer la superficie de 885 des 1388 villes incorporées.

 

         On ne peut qu’être impressionné par la somme de travail que représente la rédaction de cet inventaire. L’A. a entrepris un projet qui dépasse en fait les moyens et les possibilités d’un chercheur individuel. N’oublions pas que l’Inventory of Archaic and Classical Poleis de Hansen et Nielsen, que l’on pourrait en quelque sorte considérer comme la contrepartie de cet ouvrage pour le monde grec, est le résultat d’un projet auquel ont collaboré une cinquantaine de spécialistes. Aussi est-il inévitable, dans un volume de cette envergure, d’apporter quelques remarques, de signaler des inadvertances, imperfections et erreurs, et d’effectuer quelques coups de sonde. Ce n’est qu’après usage pratique et consultation intensive qu’on tentera d’évaluer avec une certaine objectivité les qualités et les faiblesses de l’inventaire.

 

         Les quelques sondages ponctuels effectués ici et là m’ont appris deux choses : d’une part, il n’y a pas d’importantes lacunes et erreurs susceptibles d’influencer à tel point les résultats de l’analyse qu’elles en entameraient la validité ou hypothèqueraient les conclusions que l’A. en a tirées dans la première partie de l’ouvrage ; d’autre part, l’inventaire n’est pas exempt d’imperfections qu’il faudra certainement corriger au cas, très souhaitable, où l’on envisagerait une deuxième édition (éventuellement du seul inventaire). Il n’est point question de faire ici un sort à toutes mes notes de lecture et je me limiterai dès lors à en épingler quelques-unes, en nombre volontairement restreint, à titre d’échantillon. Mentionnons d’abord, sans souci d’ergotage, quelques fautes et coquilles repérées au fil de la lecture: Carsli (Carsioli), Cittavecchia (Civitavecchia), Civitcola (Civitucola, mais le nom actuel est aussi Capena), ou des inadvertances comme par exemple à la page 561 où sur la même page on retrouve deux chiffres différents pour la superficie (125 et 126 ha). Dans la notice consacrée à Philadelphia (Amman), la rubrique références est restée vide et le nom du lieu moderne où se trouve Pessinus (classé par ailleurs erronément dans la province d’Asia au lieu de Galatia) n’est pas Sivrihisar mais Ballihisar. Pour le même site, il n’est pas fait mention, dans la rubrique Monumentality, ni des importantes constructions de canalisation et des murs de quai que les fouilles ont mis à jour, ni du gymnase dont il est question sur quelques inscriptions. Augusta Praetoria et Augusta Taurinorum, classées par l’A. dans les provinces alpines, devraient l’être dans la Regio XI, tandis que Flanona et Emona, que J.W. Hanson a situé dans la Regio X, faisaient partie respectivement des provinces Dalmatia et Pannonia Superior. Il est aussi un peu étrange que la ville de Rome soit rangée dans la Regio VII alors qu’il y a toute raison de la classer à part ou, s’il fallait la classer à tout prix dans une région, dans la Regio I (cette remarque vaut aussi pour Portus). Parmi les sites qui manquent dans l’inventaire, j’ai noté Lactora, Cupra Montana, Afilae, Capitulum Hernicum, Ligures Baebiani, Ligures Corneliani, Eburum, Aequiculi, Aufinum. Mais ce ne sont, encore une fois, que vétilles et imperfections inévitables dans un ouvrage d’une telle  ampleur et je m’en voudrais d’en faire grief à l’A. . On peut en revanche regretter que J.W. Hanson ait trop négligé l’apport des sources numismatiques et surtout épigraphiques aussi bien dans l’établissement de la liste des villes à retenir que pour énumérer les monuments dont un site pouvait s’enorgueillir. Il est symptomatique que ni dans la bibliographie pourtant bien fournie, ni dans les notes, l’on retrouve, sauf erreur de ma part, un seul renvoi aux nombreuses études de L. Robert et que J.W. Hanson n’ait apparemment pas mis à profit les possibilités de recherche offertes par la base de données de Clauss-Slaby - ne serait-ce  que pour déterminer le nombre d’inscriptions provenant d’une ville. Pourtant les inscriptions font souvent mention de monuments ou de constructions dont les traces ont disparu à jamais mais qui ont néanmoins fait partie de la ‘Monumentality’ d’une ville et méritent dès lors d’être prises en compte quand il s'agit de déterminer l‘importance d‘une ville. Il n’est que de consulter l’étude de H. Jouffroy, La construction publique en Italie et dans l’Afrique du Nord (Strasbourg 1986) pour s’en convaincre. Dans cet ouvrage, qu’il ignore apparemment, l’A. aurait en outre trouvé de nombreux tableaux et cartes qui auraient pu lui servir à établir des comparaisons avec ses propres résultats.

 

         Mais ces remarques sont toutefois peu de chose, comparées aux nombreux mérites de l’inventaire et n’altèrent à aucun égard mon jugement d’ensemble positif et elles ne sauraient en aucun cas remettre en question la validité des conclusions que J.W. Hanson tire de l’analyse de l’information rassemblée dans cet inventaire. À lui seul, cet inventaire rendra, par la richesse et l’ampleur de sa documentation, certainement d’excellents services aux chercheurs étudiant le phénomène urbain. Tout d’abord parce qu’il met commodément à portée de main dans un seul volume une masse d’informations pour lesquelles on devrait autrement recourir à toute une série d’ouvrages de référence et d’études spécialisées. Ensuite parce qu’il ouvre de nouvelles pistes de recherche et peut servir d’excellent point de départ et de comparaison pour des recherches ultérieures. À ce titre, l’inventaire mériterait certes d’être l’objet d’une réédition à part, à condition toutefois d’être débarrassé de ses imperfections par une équipe de spécialistes dont chacun s’occuperait d’une région. On pourrait alors profiter de l’occasion pour voir l’inventaire d’une carte à une échelle suffisamment grande afin de numéroter chaque point localisant un site avec le chiffre attribué à ce site dans l’inventaire. De même, on pourrait dresser un tableau synoptique reprenant en colonnes pour chaque site les données essentielles (nom antique, superficie, absence ou présence de certaines constructions, etc.). Mais, répétons-le, tel qu’il est, cet inventaire, en dépit de ses quelques imperfections, constitue une base fiable pour l’exposé qui constitue la première partie de l’ouvrage.

 

         Cet exposé comporte huit chapitres de pas moins de 69 pages (p. 116-184), complétés par une bibliographie (p. 105-115) et des figures (tableaux, cartes, graphes) visualisant d’une façon excellente et exemplaire les résultats de l’analyse de l’inventaire, et clôturés par un index.

 

         Dans le premier chapitre (p. 3-26) qui sert d’introduction, Hansen définit son objectif comme  ‘a concerted attempt to provide a comprehensive and consistent account of the urbanism in the Roman World’ (p. 3) afin de conformer la discussion du phénomène urbain dans le monde romain au ‘type of work done in studies of urban geography and urban history of other places or periods’ (p. 6). Il s’agit d’une entreprise ambitieuse, jamais tentée jusqu’à présent. Après avoir dressé un état de la question, il signale les lacunes dans la recherche, dues en grande partie à l’inexistence d’un inventaire exhaustif des villes du monde romain. C’est à cette lacune que son inventaire a voulu remédier afin de tenter une nouvelle exploration de la dynamique du phénomène urbain dans le monde Romain en utilisant les théories et modèles relatifs à ce phénomène à d’autres époques. Il veut aussi en faire comprendre l’importance dans la longue durée, par la comparaison avec les résultats d’études similaires consacrées non seulement à d’autres époques mais à d’autres civilisations. Il explique ensuite les avantages et limites de la méthode suivie pour aboutir à ce résultat, qui s’apparente à la ‘shotgun method’ déjà appliquée par M.H. Hansen pour l’étude de la polis grecque. L’introduction se termine par un aperçu des discussions en cours concernant l’impact de Rome sur la vie socioculturelle, politique et économique en Italie et dans les provinces, l’utilisation du degré d’urbanisation comme indication de la nature et l’évolution de l’économie et de l’intégration et degré de connexion de l’empire Romain.

 

         Le deuxième chapitre, Urban Theory (p. 27-32) passe ensuite en revue les théories et modèles majeurs développés en histoire et en géographie urbaines afin d’examiner dans quelle mesure ces derniers peuvent être utiles à déceler les aspects les plus significatifs du phénomène et à servir d’outil d’analyse et d’interprétation des données rassemblées dans l’inventaire. Apres avoir rappelé brièvement les anciennes opinions avancées par Smith et Malthus, l’A. se concentre sur les théories élaborées au cours du XXe siècle et notamment celles de l’Isolated State (von Thunen), du Central Place Theory (Christaller), de l’Urban Primacy (Jefferson), du Rank-Size Rule (Zipf) et de la Settlement Scale Theory (Bettencourt et Cesaretti).

 

         Dans les chapitres 3 à 7, intitulés respectivement Numbers, Distributions and Change (ch. 3, p. 33-48), Sizes and Populations (ch. 4, p. 49-74), Monumentality (ch. 5, p. 75-80), Civic Status (ch. 6, p. 81-87), et Spatial Patterns (ch.7, p. 88-93), l’A. commente d’abord le sujet abordé dans le chapitre, en dresse l’état de la question, puis fournit les résultats quantitatifs concernant le thème, tant pour l’ensemble du monde romain que pour les différentes régions et époques, et examine enfin les possibles évolutions dans le temps et différences selon la région. Sans trop entrer dans le détail des résultats obtenus par l’A., nous nous limiterons ici à l’essentiel.

 

         La documentation donne à voir que dans le monde romain, les villes se retrouvaient davantage en Italie, Grèce continentale, Asie Mineure, Syrie, Afrique du Nord ainsi que dans le Nord-Ouest de l'empire, et que la densité urbaine y était aussi la plus grande, ainsi que dans le Sud de la France et de l'Espagne. Quoique les conditions de géographie physique déterminent en grande partie la localisation du site, elles ne constituent apparemment pas le seul facteur en jeu puisqu’on trouve aussi des villes là où ces conditions sont moins favorables. D'autre part, il apparaît que la plupart des villes sont situées à proximité de la mer, d'une rivière ou du réseau routier. Leur nombre a augmenté de 822 en 100 av. J.-C. jusqu'à 1362 en 150 apr. J.-C. pour connaître ensuite une légère diminution (1350 en 300 apr. J.-C.). Cette croissance ne s'est pas produite de façon égale au cours de la période étudiée mais a été la plus forte au 1er siècle avant J.-C. ainsi qu’au 2e siècle après J.-C., elle a été plus importante dans certaines régions que dans d'autres, et n’est que partiellement le résultat de la fondation de nouvelle colonies romaines. Au bout de toute une série de calculs sophistiqués, J.W. Hanson arrive à la conclusion que la population urbaine totale de l'empire romain peut être estimée entre 10,2 millions et 12,3 millions. Admettant, avec la plupart des chercheurs qui se sont occupés de ce problème, que l’empire romain comptait entre 50 et 60 millions d'habitants, cela reviendrait à un degré d'urbanisation d'environ 20 %, que J.W. Hanson juge trop haut. Il en conclut qu’il faut donc réajuster l’estimation de la population totale de l'empire romain vers le haut.

 

         L'analyse de la documentation démontre aussi que, quoique toutes les villes aient été munies de monuments, de constructions et d’édifices publics, ce sont les villes de l’Italie, du Maghreb, du Levant, de l'Asie Mineure, de la Grèce continentale et de la Gaule méridionale qui en étaient le mieux pourvues. Avec le temps, le nombre des monuments s’est accru et l'augmentation a été la plus forte, comme on l’a relevé précédemment, au Ier siècle avant J.-C. et au IIe siècle après J.-C.. Parmi les monuments et constructions, c'est, selon la dénomination de J.W. Hanson, l'infrastructure (acropoleis, agorae, fora, macella, arcs, plan de rues régulier, colonnades, ponts et constructions portuaires) qui est la mieux représentée (26%), suivie de près par les structures religieuses (25%), et par les structures de récréation comme bains, gymnases, palestres, édifices de spectacle (25%). J.W. Hanson constate en outre qu'il n'existe pas une forte corrélation entre l'importance d'une ville et l'ampleur de sa panoplie monumentale, en ce sens que même les villes les plus modestes disposaient en règle générale d'une parure monumentale assez considérable.

 

         En ce qui concerne ce que J.W. Hanson appelle le statut civique (qui comprend pour lui aussi bien la fonction que la ville remplissait dans l'administration de l’empire que le droit octroyé par Rome à la cité à laquelle la ville appartenait) l'inventaire comporte 40 capitales de province, 41 capitales de conventus, 72 metropoleis, 45 capitales de nome, 512 coloniae, 556 municipia et 465 sites pourvus d'autres droits ou privilèges. Après avoir encore examiné de façon détaillée la répartition géographique des coloniae et municipia et l’époque à laquelle elles sont apparues, l'A. constate qu'il n'y a pas de corrélation ni entre l'importance d’une ville et son statut civique, ni entre le statut civique et l'ampleur de son infrastructure monumentale.

 

         Pour ce qui a trait à la densité du réseau urbain, J.W. Hanson démontre que la distance entre une ville et sa voisine la plus proche ne dépassait pas 80 km pour 96%  des villes, et qu’en moyenne une ville disposait d'un 'hinterland' de 3.454 km². 68% des villes se trouvaient très proches de la mer, d'une rivière ou du réseau routier. Il ne fallait pas plus que deux journées de voyage pour atteindre le littoral pour 72% des villes et le pourcentage est de 32% et 94% quand il s'agit d'une rivière ou du réseau routier.

 

         Au sein du dernier chapitre, Discussion and Conclusions (p. 94-103), J.W. Hanson rappelle et résume d’abord les principaux résultats obtenus dans les chapitres précédents, puis examine ce que ces résultats impliquent pour la nature et la dynamique du phénomène urbain dans le monde romain et dans quelle mesure on peut en tirer des conclusions concernant la nature et l’évolution de l'économie antique. Il en conclut qu’aussi bien la richesse totale de l’empire romain que la richesse individuelle moyenne a augmenté pendant la période étudiée et que l'urbanisation en a été un facteur. D’autre part, la distribution géographique des villes indique selon l'A. que cette économie était très bien intégrée. Une comparaison avec ce phénomène à l’époque précédant la période romaine (monde grec) et aux époques médiévale et moderne laisse percevoir  une croissance graduelle pendant la période grecque et romaine qui, après une dépression soudaine durant les Ages Obscurs (VIe - VIIIe siècle), s'est poursuivie pendant le Moyen Âge et les Temps Modernes jusqu'à nos jours.  J.W. Hanson achève son exposé en affirmant que le succès initial et l’échec  final du phénomène urbain dans le monde romain a été un précurseur nécessaire pour son développement ultérieur puisqu’il a non seulement constitué le moule pour l’urbanisme plus récent mais a aussi rendu possible des formes plus flexibles et dynamiques de croissance aux époques postérieures, qui ont persisté jusqu'à la révolution industrielle sinon jusqu'à présent.

 

         Ce survol trop bref de l’exposé, qui, en raison de l'ampleur du sujet et de la diversité des thèmes abordés, défie le résumé, ne peut donner qu'une idée incomplète de la richesse de son contenu et la masse impressionnante des données quantitatives qu’il renferme. Au-delà de la somme d'informations recueillie, les chapitres de l'exposé acquièrent une importance pour les nouvelles pistes de recherche qu'ils ouvrent et les nouvelles interrogations qu'ils suscitent. Les problématiques abordées sont excellemment circonscrites et, dans les états de la question dressés par l’A. chaque fois qu’il aborde un nouveau thème, l’on décèle une parfaite maîtrise de la littérature scientifique dont l'essentiel est rendu de façon concise. Dans la discussion autour des opinions avancées sur le passé, les réflexions de l’A. semblent pertinentes et ses prises de position solidement argumentées. Analysant l’immense masse de données rassemblées dans les notices de l'inventaire, l’A. fait preuve d’acuité pour en tirer les éléments révélateurs aboutissant à des conclusions significatives et contribuant à une meilleure saisie du phénomène urbain dans le monde romain. Au sein du dernier chapitre, où ce phénomène est replacé dans le contexte plus large de l’économie romaine ainsi que dans la longue durée, il démontre clairement qu’il est très au courant des plus récentes évolutions relatives à d’autres disciplines que la sienne. L’exposé présente en outre de grandes qualités de clarté et de concision qui en rendent la lecture assez agréable.

 

         Ces éloges doivent toutefois être assortis de quelques remarques. Celles qui concernent l'inventaire ont déjà été formulées plus haut. On peut tout d'abord émettre quelques doutes méthodologiques lorsque l’A., dans le calcul de la population de villes ayant la même superficie, applique le même coefficient indépendamment de la région où elles se trouvent, admettant ainsi que la densité était la même dans une ville orientale ou maghrébine que dans une ville située au nord-ouest de l'empire romain. Dans la discussion sur les chiffres de population avancés par les sources antiques pour Antioche, Ephèse et Pergamon, ici rejetés, parce qu'ils impliqueraient une densité improbable, l'A. semble ne pas s’apercevoir que ces chiffres ne se rapportent pas à la ville mais à la cité et incluent dès lors aussi la population rurale de ces cités. Le chapitre 6, consacré au statut civique, est un peu confus parce que l’A. mélange deux choses qui doivent être discernées. Il y a d’une part les droits que Rome octroie à une communauté politique (cité) et qui concernent tous les membres libres de la cité indépendamment du fait qu'ils habitent la ville ou la campagne (donc les intraurbani et les extraurbani). Les rangs de colonia, municipium, civitas libera, immunis, stipendaria ou foederata appartiennent à cette première taxonomie qui n’a donc rien à voir avec la ville proprement dite. D'autre part, il y a les titres que portent certaines villes en raison de la fonction qu’elles exerçaient dans l'administration de l'empire. Les titres de capitales (de province, conventus ou nome) relèvent de cette deuxième taxonomie. Beaucoup de capitales de province étaient en même temps chef-lieu d’une communauté à laquelle Rome avait octroyé le titre de colonia ou municipium.  Dans la discussion du degré d'urbanisation, je comprends mal pourquoi J.W. Hanson, après avoir estimé la population urbaine totale de l'empire romain à environ 11 millions, ce qui équivaudrait à un degré d'urbanisation de plus ou moins 20%, si l’on admet les estimations habituelles de la population totale de l'empire, juge ce degré impensable et propose pour remédier à ce résultat d’ajuster les estimations de la population de l'empire romain vers le haut afin d'aboutir à un degré d'urbanisation jugé par lui plus probable. Un degré de 20 % est-il vraiment impensable? Et si oui, n’est-il pas possible qu'il y ait des failles dans les méthodes de calcul de la population urbaine qui ont abouti à une surestimation de la population urbaine totale?  Lorsqu’il est question au ch. 7 des 'hinterlands' d’une ville, l’A. se limite à calculer selon des techniques sophistiquées telles que les Voronoi diagrams les hinterlands théoriques. Il aurait été intéressant de compléter ces calculs par les résultats de l’application du logiciel Takeoff Live aux régions dont les limites territoriales des cités sont approximativement connues. Pour l’Italie, on dispose d’une carte dans F.L. Pullé, Italia, genti e favelle: atlante et d’une autre dans A.J Toynbee, Hannibal's Legacy ; pour la Gaule, de la carte dans Jean Moreau, Dictionnaire de géographie historique de la Gaule et de la France. Enfin, il est à regretter que, comme je l'ai déjà remarqué à propos de l'inventaire, l'A. ait négligé l'apport des sources épigraphiques. Le nombre d’inscriptions provenant d’une ville peut en effet constituer un élément (parmi d'autres) donnant une idée de son importance ou de celle de la cité, et il aurait certainement été intéressant de retrouver aussi ce chiffre parmi les centaines dont regorge l’ouvrage. Une dernière remarque porte sur la bibliographie pourtant très fournie. Je m'étonne de ne pas y trouver la synthèse de F. Kolb, Die Stadt im Altertum ainsi que certains ouvrages pourtant incontournables quand on veut étudier le phénomène urbain dans l'Antiquité, comme La ville antique des origines au XI siècle (PA Février, M. Fixot, C. Goudineau, V. Kruta) et La ville antique (X. Lafon, J.-Y. Marc et M. Sartre).

 

         Mais ces quelques remarques et réserves ne peuvent entamer les grands mérites du présent livre qui marquera une étape importante dans les études de l'urbanisation et servira non seulement de référence essentielle aux nouvelles études sur le sujet mais constituera en outre, grâce a l'inventaire et aux nombreuses cartes, un précieux instrument de travail. Ajoutons encore que la présentation et l'impression sont au-dessus de toute critique. Je regrette seulement qu’un volume d’une telle épaisseur, appelé à être consulté intensivement, n’ait pas été édité relié ou du moins broché. Collé tel qu’il se présente actuellement, il est d’un maniement assez malcommode.