Frémaux, Céline (dir.): Architecture religieuse au XXe siècle. Quel patrimoine ? (collection Art et Société), actes de colloque, 2004, 17,5 x 25 cm, 248 pages, 24 euros, ISBN 978-7535-0116-4
(Co-édition Presses universitaires de Rennes / INHA 2007)
 
Compte rendu par Elpida Chairi, Ecole Française d’Athènes
(chairi@efa.gr)

 
Nombre de mots : 1834 mots
Publié en ligne le 2008-09-30
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=312
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Le colloque tenu le 23 et 24 mars 2004 au couvent des dominicains de Lille a eu pour but d’examiner la spécificité française du patrimoine religieux du XXe siècle, cent ans après la séparation de l’Église et de l’État. La publication des actes est précieuse pour ceux qui s’intéressent à ce sujet, non seulement parce qu’elle réunit des interventions fort intéressantes mais aussi à cause du « Répertoire des édifices religieux protégés du XXe siècle » (108 pages) présenté à la fin du volume.

La question est étudiée sous un prisme à nombreuses facettes : histoire du culte, existence et rôle du spirituel dans la ville, évolution des constructions religieuses, jeux d’équilibre entre la tradition et l’invention, notion du monument dans la transformation urbaine, création artistique, rapports entre commanditaires et architectes, protection du patrimoine religieux, organisation des archives et banques de données. En ce qui concerne le type de culte, les principaux édifices religieux sont représentés : des églises catholiques, des temples protestants, des synagogues, des mosquées. Toutes ces composantes servent à vérifier si l’architecture religieuse a connu de vrais problèmes d’identité au cours du « siècle des ruptures » qu’est le XXe siècle, ou si elle a réussi à survivre grâce à des ajustements, lorsque cela était nécessaire. Les études de cas contribuent à faire comprendre le rôle de l’art sacré contemporain  dans son nouveau contexte et l’effort de renouer le contact entre les sanctuaires et les fidèles, rompu par l’urbanisation accélérée. Les expériences de la Belgique, de l’Angleterre et du Québec dans le domaine de la conception architecturale aussi bien que dans celui du classement et de la protection, peuvent servir de données de comparaison, compte tenu des réalités politiques patrimoniales différentes selon le pays et ses structures administratives.

Une constatation commune est à noter : une connaissance systématique de la période d’après-guerre est à atteindre, à l’aide des publications existantes qui sont à relire pour arriver à comprendre et à apprécier la cohérence de l’architecture et de l’art sacré récents. Le classement et la protection de ces monuments ne pourraient pas avancer sans cette opération préalable de reconnaissance et d’estimation de leur valeur.

 

Après avoir traversé un début de siècle où dominait le doute sur la nécessité de construire encore des lieux de culte, le renouveau de l’intérêt sur l’art sacré reprit sa source en Europe -  centrale cette fois-ci et non pas occidentale – dans le désir de retourner aux origines. L’espace sacré sera donc redéfini vers le milieu du siècle, quand l’abstraction atteindra une puissance inattendue, fruit d’une remise en cause totale et complète de tout ce qui est - ou qui semble - relatif au culte et à l’art qui lui appartient. Le rationalisme français trouve une personne par excellence, Perret, pour traduire dans la construction le désir de sobriété et de vérité. La technique vient apporter son secours à cette recherche de l’essentiel : le béton peut paraître brut, complètement nu de décors ou de richesses sans raison. Le commanditaire s’oppose à  l’architecte qui, à son tour, doit s’expliquer devant une société habituée à une symbolique différente. Tout cela amène à rediscuter et à reconsidérer  la place de l’homme au sein de la communauté et surtout à déterminer pour qui on construit les églises. Cette réflexion peut constituer le critère principal pour redéfinir la conception patrimoniale.

Il est important de noter que seuls les cultes principaux ont été pris en compte : pas de mention de cultes orientaux ou mineurs, pas de commentaire sur les bâtiments qui leur sont réservés ou qui, temporairement, les abritent.

Jean-Yves Andrieux, dans son introduction, qui fait le tour de la question en reliant savamment tous les points principaux évoqués lors du colloque, met aussi l’accent sur le choix et le rôle de l’architecte. Ce dernier, souvent personnalité reconnue dans son domaine et parfois  théoricien de sa science, est appelé à donner des solutions qui dépassent de loin les exigences d’un commanditaire ordinaire. Amené à introduire de nombreuses modifications dans son étude initiale, il est confronté aux difficultés que présente la perception des nouveautés qu’il propose et aux réactions, auxquelles il paraît qu’il n’est pas toujours d’avance préparé. L’auteur ne continue pas sa réflexion, mais nous pouvons supposer que le seul recours de l’architecte serait alors de revenir aux origines de la chrétienté et non seulement de s’inspirer  mais aussi d’imposer en quelque sorte à son client la simplicité et la beauté primitives des premiers exemples d’églises. Par conséquent, même si le retour aux origines constitue un courant important et généralement reconnu au cours du XXe siècle, nous pourrions y distinguer l’effort du créateur, qui, s’en servant comme un bouclier, fit avancer sa théorie de restructuration du fonctionnement de l’Eglise.

 

Simon Texier, dans sa conclusion générale, commence par poser le problème de la foi « qui ne passionne plus les foules » lors des premières décennies du siècle dernier et qui constituerait une source principale des turbulences survenues depuis. Faisant la séparation entre origine et tradition, il a d’abord recours à des textes qui défendent très clairement les choix des plans des églises (à nef oblongue ou à plan centré) ou de la position de l’autel principal (au centre) ; il nous introduit ainsi à la notion du retour  au primitif, menant à la redéfinition de l’espace sacré. C’est donc le primitif qu’il associe à l’origine et à la vérité pour combattre le « style » et le mensonge que ce dernier pourrait dissimuler. Il est dommage que son analyse si bien étayée de l’origine ne soit pas reprise pour traiter avec la même intensité de la notion de tradition, souvent si mal interprétée. Son discours sur le rôle de la technique, et notamment du béton, est très intéressant : il en examine les conséquences diachroniques et non pas l’effet esthétique, point auquel se limite la majeure partie des chercheurs. On ne peut que tomber d’accord avec l’auteur sur le peu de connaissances dont nous disposons finalement sur l’architecture religieuse du XXe siècle, phénomène assez surprenant pour l’ère de l’information dans laquelle nous vivons, mais dont il serait intéressant de chercher les raisons.

 

Le catalogue des édifices religieux protégés qui suit, révèle - entre autres - les faiblesses du système qui les gère, des sélections inévitables parmi les différents cultes, des choix inégaux dans l’intention du classement par région, relevant tout de même de l’imaginaire et de la notion assez floue de l’héritage collectif.

La lecture de ce livre s’avère assez agréable et cela pour de multiples raisons. D’abord parce que l’ouvrage, par son contenu, s’adresse à des lecteurs qui s’intéressent à l’histoire, à l’histoire de l’art et des institutions, au métier d’architecte, au patrimoine et à son riche contexte. Il me semble important de noter que la présentation du volume est très soignée, le catalogue comporte l’essentiel, la longueur des interventions est moyenne et parfois brève, ce qui permet même au lecteur non initié d’avoir facilement une idée générale avec des détails qui, sinon, risqueraient de ne l’intéresser que fort peu.

Je trouve cependant qu’il est dommage que sur 30 sujets présentés, il n’y en ait que 12 avec des illustrations. L’architecture et l’art en général entretiennent tout de même une relation étroite avec l’image, dont l’absence se fait réellement sentir pendant la lecture. En tant qu’architecte je regrette profondément que l’on parle d’architecture sans se référer à des plans et à des coupes, pour ne pas parler de plans masse, de vues perspectives ou axonométriques qui apportent toujours grand nombre d’informations au lecteur : je n’ai trouvé qu’un dessin de façade en perspective, une élévation, une perspective intérieure et la photo d’une feuille portant le plan, une coupe et une élévation de la cité paroissiale de Cachan (p. 146). Comment peut-on suivre l’évolution de la création artistique, notamment pendant une période de crise idéologique et de remise en question de données considérées jusqu’alors fondamentales, sans disposer de documents d’appui pour constater l’évolution des formes évoquée par le texte ?

Il serait souhaitable aussi que la partie consacrée aux politiques patrimoniales soit plus riche, plus documentée et comporte plus de critiques sur les procédures employées. Notons que la constitution d’une banque de données sur l’architecture religieuse suppose une conception complexe et un énorme travail de support, qu’il serait extrêmement intéressant de développer au lieu de se limiter à une présentation laconique.

Un dernier commentaire concernant l’index des auteurs, qui me semblerait encore plus utile s’il était complété par l’adresse électronique de ceux qui le souhaiteraient, permettant ainsi aux personnes intéressées un contact plus facile.

 

 

Table des matières

 

Préface : Renaud Donnedieu de Vabres, Ministre de la Culture et de la Communication, p. 7

Introduction : J.-Y. Andrieux, p. 11

 

Première partie : L’architecture religieuse au temps de la sécularisation

Signal, accueil et témoignage dans la ville plurielle. Eglises des Chantiers du Cardinal à l’orée du XXIe siècle, P. Vérot, p. 17

Les grandes étapes de l’histoire du catholicisme et l’évolution des constructions religieuses en France au XXe siècle, Y.-M. Hilaire, p. 23

L’évolution de l’espace cultuel, I. Saint-Martin, p. 31

La transmission du message religieux : Lles machines à faire-croire, A. Lévy, p. 41

Le protestantisme en architecture, B. Reymond, p. 49

Le complexe du monument, l’architecture religieuse face aux transformations urbaines des années cinquante et soixante, P. Lebrun, p. 57

 

Deuxième partie : Art, style, technique

Rassembler, prier, prêcher, célébrer, J.-M. Leniaud, p. 67

Les arts figuratifs et l’architecture religieuse du XXe siècle, bilan historiographique et perspectives, P.-L. Rinuy, p. 71

Architecture religieuse et création artistique en France entre 1950 et 1980, I. Renaud-Chamska, p. 77

Les églises en France de la loi de séparation de l’Église de l’État à la première guerre mondiale : Chocs et traditions, A. Thomine, p. 81

À propose de l’église du Sacré-Cœur d’Audincourt, Doubs, F. Caussé, p. 87

La chapelle d’Hem : Un chantier exemplaire de synthèse des arts, C. Frémaux, p. 95

Archives orales et vitrail : Trois témoins des trente glorieuses, J.-C. Cappronnier, V. David, M. Hérold, p.105

La synagogue de la Paix à Strasbourg (1958) : Le poids de l’héritage, D. Jarrassé, p. 115

L’éphémère pour éternité, J. Vermeil, p. 125

 

Troisième partie : Le spirituel dans la ville

L’architecture religieuse entre invention et tradition, C. Massu, p. 135

Urbanisme et pratiques cultuelles, T. Paquot, p. 139

Des églises missionnaires pour une banlieue déchristianisée : L’exemple de l’Île-de-France, 1905-1965, A. Le Bas, p. 145

Les lieux de culte musulman dans le Nord-Pas-De-Calais, O. Marongiu-Perria, p. 153

 

Table ronde :

Commanditaires et architectes, Introduction, D. Ponnau, p. 161

Commandiataires et architectes, Y. Boucly, p. 165

Qu’attend l’architecte du commanditaire ? Ph. Louguet, p. 169

Église Saint-Vincent-de-Paul à Wattrelos, M. Dancoine, p. 171

 

Quatrième partie : Quelles politiques patrimoniales ?

Patrimoine du XXe siècle : Protection et signalement des édifices religieux en France (1965-2005), B. Toulier, p. 177

Banque de données sur l’architecture religieuse en France de 1945 à 2000, E. Flory, p. 183

L’achèvement de l’église Saint-Pierre de Le Corbusier à Firminy-Vert, Yvan Mettaud, p. 185

Le patrimoine architectural religieux du XIXe et du XXe siècle en Belgique : L’inventaire monumental et les critères de protection sélective, L. Verpoest, p. 189

Eglises et Synagogues du XXe siècle en Angleterre, E. Harwood, p. 197

La lente accession des églises modernes du Québec au statut de patrimoine, F. Vanlaethem, p. 201

 

Conclusion générale

Crise d’identité ou ajustements ? L’architecture religieuse à l’âge des ruptures, S. Texier, p. 209

 

Répertoire des édifices religieux protégés du XXe siècle