AA.VV.: Archéologie funéraire, 248 pages, 16x24 cm, 29 euros
(Editions Errance, Paris 2007)
 
Compte rendu par Gaëlle Dumont, Université libre de Bruxelles
(gaelledumont@yahoo.fr)

 
Nombre de mots : 1918 mots
Publié en ligne le 2008-06-23
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=313
 
 

Cet ouvrage collectif, comme tous ceux qui composent la collection « Archéologiques » des éditions Errance, se veut un manuel pratique. Il s’agit ici d’une version revue et augmentée de l’édition parue en 2000.

L’archéologie funéraire est un champ d’investigation très vaste et qui ne cesse de se développer. En un chapitre introductif et quatre chapitres chronologiques, les auteurs nous proposent des points de vue assez généraux sans pour autant faire l’impasse sur les dernières recherches. Des encadrés plus détaillés portant sur des points précis ou des études de cas complètent le texte.

 

Le premier chapitre, rédigé par Éric Crubézy, rappelle quelques considérations essentielles et aborde la manière d’appréhender une structure funéraire.

L’anthropologie de terrain connaît un grand essor depuis les années 1980. Avant, les tombes étaient fouillées par les archéologues qui, faute de connaissances approfondies en anthropologie, pouvaient passer à côté d’informations cruciales. Plus anciennement encore, seule la recherche de mobilier intéressait les archéologues. La taphonomie – c’est-à-dire la façon dont le cadavre évolue – est aujourd’hui devenue une préoccupation essentielle lors des fouilles de sites funéraires.

On considère souvent – abusivement – qu’un cimetière est le reflet exact de la population des vivants. Bien que l’on puisse dégager certains grands traits de l’évolution démographique et de l’espérance de vie, il ne faut jamais oublier que certains impondérables peuvent fausser complètement les méthodes rigides d’estimation. En outre, et surtout pour les périodes pré- et protohistoriques, il faut résister à la tentation d’interpréter les structures funéraires en termes de rites et de croyances. On doit garder à l’esprit que l’on peut expliquer les gestes anthropiques, le dépôt du cadavre et son traitement, mais que le sens de ces gestes nous est totalement inaccessible. Malgré tout, la fouille « objective » et rigoureuse d’un site funéraire apporte d’innombrables informations : morphologie, pathologies individuelles, cause du décès, état sanitaire de la population, façon de traiter le cadavre…La recherche sur l’ADN, qui est en plein développement et qui constitue un réel enjeu pour l’avenir, fait l’objet de deux encadrés, qui ne se trouvaient pas dans l’édition précédente.

 

Claude Masset propose un panorama des coutumes funéraires depuis le Paléolithique inférieur jusqu’à l’Âge du Bronze, enrichi de nombreux exemples. Pour les périodes les plus anciennes, ce sont les sépultures en grottes qui sont les plus connues, surtout parce qu’elles réunissent les meilleures conditions de conservation, mais elles ne doivent pas occulter d’autres pratiques qui laissent moins de traces. À partir du Paléolithique supérieur, le cadavre et les ossements peuvent subir plusieurs manipulations successives qui rendent le dépôt initial parfois difficile à identifier. Au Néolithique, on observe une très grande variété de traitements des cadavres : incinération (même si elle reste relativement marginale), inhumation dans diverses positions, manipulation des ossements. Les tombes elles-mêmes peuvent adopter diverses formes : individuelles ou collectives, cistes, tumulus ou tombes mégalithiques. À l’Âge du Bronze, l’incinération se généralise, ainsi que la sépulture individuelle, même si les pratiques antérieures sont encore observées.

 

Le chapitre consacré à l’Âge du Fer est rédigé par Franck Perrin. La société se hiérarchise fortement à partir de l’époque de Hallstatt (800-440 av. J.-C.), ce qui se traduit par des tombes somptueuses destinées à une aristocratie guerrière. Les tombes se font moins monumentales à l’époque de La Tène (440-20 av. J.-C.), et l’incinération se généralise. Pour les deux derniers siècles avant notre ère, les textes grecs et latins complètent les données de l’archéologie, du moins en ce qui concerne les funérailles somptueuses ou les rites particuliers. Par contre, certaines pratiques – telles que le dépôt du cadavre dans un silo, une fosse ou un fossé – restent difficiles à expliquer. Un encadré de Jean-Paul Demoule décrit la méthode de sériation permettant de dégager des phases à partir de certains types de mobilier, qui connaît également un grand succès en archéologie funéraire mérovingienne.

 

Laurence Tranoy est l’auteur du chapitre consacré à la Gaule romaine. Structurée par thèmes, sa contribution aborde successivement l’implantation des nécropoles et leur organisation, les tombes des élites et les sépultures communes, et enfin le mobilier qui y est déposé. À l’époque romaine, la mort est écartée des lieux d’habitation : en milieu urbain, les nécropoles sont situées à l’entrée des villes, tandis qu’en milieu rural elles sont généralement implantées aux confins des domaines. Comme elles sont parfois utilisées sur une période assez longue, leur plan peut paraître anarchique à première vue, mais les études fines de chronologie, de stratigraphie et de typologie permettent souvent de dégager les grands principes d’organisation. Les monuments les plus spectaculaires et les plus étudiés anciennement – mausolées, piliers, sarcophages et tumuli – appartiennent à des élites, mais les tombes communes sont également bien connues. Même si des inhumations peuvent encore se rencontrer, la crémation est désormais la pratique la plus répandue, du moins jusqu’au IIIe siècle de notre ère. Quant au mobilier, outre les offrandes matérielles, il peut comporter des éléments périssables (restes du banquet, paniers, objets en bois…). L’auteur conclut en insistant sur la multiplicité des pratiques funéraires à l’époque romaine, selon les aires géographiques et les périodes, et invite à la plus grande prudence dans l’interprétation des structures.

Freddy Thuillier signe un encadré sur la nécropole des « Oblets » à Thérouanne, tandis que Frédérique Blaizot consacre un article au traitement particulier des cadavres de nourrissons et d’enfants : en effet, ceux-ci sont généralement inhumés hors des nécropoles des adultes, et avec un mobilier qui leur est propre. La seconde contribution de Frédérique Blaizot porte sur les problématiques à envisager lors de la fouille de structures de crémation, et la manière d’appréhender ces dernières.

 

Enfin, le dernier chapitre, sous la plume d’Élisabeth Lorans, décrit les coutumes funéraires depuis le Bas-Empire jusqu’à l’époque moderne, adoptant un angle de vue thématique plutôt que chronologique. À partir du haut Moyen Âge, les morts regagnent progressivement l’espace habité. En milieu urbain, les inhumations ont lieu dans un premier temps dans les basiliques et dans les enclos monastiques, tandis qu’en milieu rural les nécropoles de plein champ existent encore jusqu’au IXe siècle, jusqu’à ce que l’Église impose le regroupement des tombes autour des églises paroissiales. Aux Xe et XIe siècles, la cohabitation des vivants et des morts est accomplie et perdurera jusqu’au XVIIIe siècle, lorsque tous les cimetières sont transférés hors des villes par mesure d’hygiène. Comme cela avait déjà été signalé à propos des nécropoles romaines, une étude précise est nécessaire pour comprendre l’organisation des cimetières et leur évolution à partir d’un ou de plusieurs noyaux primitifs. Si le phasage s’avère relativement aisé pour la période mérovingienne, il l’est nettement moins pour les époques ultérieures, où le mobilier se raréfie voire disparaît complètement des tombes, et où des espaces relativement restreints sont utilisés sur de très longues périodes. L’inhumation est de mise, même si l’incinération est pratiquée en certains endroits. Les contenants sont très variés (cercueils en bois ou en plomb, sarcophages, caveaux, fosses en pleine terre) et fréquemment remployés, les ossements étant dans ce cas rassemblés dans un ossuaire ou rangés dans un coin de la tombe.

Le premier encadré, écrit par Philippe Blanchard, traite des inhumations en périodes de crise (guerres, épidémies, catastrophes naturelles ou accidents) ; le second est rédigé par Sophie Desrosiers et porte sur la conservation et l’étude des textiles.

 

Chaque chapitre propose un survol des coutumes funéraires pour la période concernée, insiste sur les questions à se poser avant d’aborder la fouille d’une structure funéraire et donne quelques pistes quant aux phénomènes à observer en cours de fouille, en ayant recours à un maximum d’exemples. Certains auteurs s’attachent à donner une définition précise et argumentée de certains termes dont l’interprétation est parfois sujette à caution : sépulture collective/multiple, primaire/secondaire (Claude Masset), structures de crémation (Laurence Tranoy). L’ouvrage est complété par un glossaire très fourni et par un carnet d’adresses.

On pourrait toutefois déplorer un certain manque de cohérence et une inégalité d’un article à l’autre : la présentation est soit chronologique, soit thématique, et le manque de liens entre les chapitres entraîne parfois des redites. D’autre part, les chapitres qui envisagent une période très longue (pour la préhistoire ou l’époque moderne, par exemple), sont parfois un peu simplificateurs (ils ne tiennent notamment pas compte des spécificités régionales). Les bibliographies à la fin de chaque chapitre sont également assez inégales : Claude Masset ne propose que des ouvrages généraux, exclusivement francophones malgré l’importance du Néolithique en Angleterre ; le même reproche pourrait être adressé à Élisabeth Lorans, qui ne tient pas compte de l’importante production allemande au sujet de l’époque mérovingienne. Les autres auteurs reprennent des ouvrages généraux et des études de cas, le plus souvent en français, mais également en anglais, en allemand ou en italien. Certains encadrés (Jean-Paul Demoule et Frédérique Blaizot) sont enrichis d’une notice bibliographique courte, mais très pertinente.

 

Point positif, l’édition de 2007 n’est pas une simple réimpression, mais certaines contributions ont été largement repensées. Plusieurs encadrés ont été ajoutés (Éric Crubézy, Jean-Paul Demoule, Frédérique Blaizot, Philippe Blanchard) et certains articles ont été remaniés. Laurence Tranoy a complètement révisé son texte au sujet de la crémation, en fonction des découvertes récentes : la distinction trop radicale entre incinérations primaires et secondaires se fait plus nuancée et les vocables latins ont été remplacés par des termes français plus explicites et moins sujets à caution. L’encadré de Freddy Thuillier a été revu en fonction de ces nouvelles conceptions. La contribution d’Élisabeth Lorans a également été étoffée (nouveaux exemples et nouvelles photos à l’appui), mais sans toutefois être fondamentalement remaniée. Par contre, les textes de Claude Masset et Franck Perrin ont été à peine modifiés.

Les bibliographies ont également été actualisées, soit superficiellement (Claude Masset et Franck Perrin), soit de manière approfondie (Laurence Tranoy et Élisabeth Lorans). Quant au glossaire, il a été enrichi de nouveaux termes et certaines définitions ont été revues.

 

Pour conclure, il s’agit d’un bon manuel d’orientation, malgré les quelques défauts et lacunes évoqués plus haut. Il couvre toutes les périodes susceptibles d’être rencontrées par l’archéologue, répond aux questions générales que celui-ci pourrait se poser face à une structure funéraire et propose quelques pistes de recherche et de réflexion. Les auteurs insistent tous, à raison, sur l’importance à accorder à l’observation la plus objective possible des phénomènes et invitent à la plus grande prudence lorsqu’il s’agit de les interpréter.

 

 

Sommaire :

 

A. Ferdière : Introduction (p. 5-7)

É. Crubézy : L’étude des sépultures, ou du monde des morts au monde des vivants. Anthropobiologie, archéologie funéraire et anthropologie de terrain (p. 8-60)

É. Crubézy : Où sont passés les morts ? Des pratiques funéraires à la disparition des squelettes, le cas des phases moyenne et finale du Groupe des Treilles (Chalcolithique, Grands Causses, Aveyron) (encadré p. 16-17)

É. Crubézy : Quel ADN dégradé ? Un enjeu pour l’archéologie funéraire (encadré p. 24-25)

É. Crubézy : Un exemple d’étude de recrutement : la nécropole gallo-romaine de Chantambre (Essonne) (encadré p. 38-39)

É. Crubézy : L’ADN, pour quoi faire ? (encadré p. 50)

Cl. Masset : La mort aux périodes préhistoriques et protohistoriques (-1 000 000 à -750) (p. 61-92)

Fr. Perrin : Le mort et la mort en Gaule à l’Âge du Fer (VIIIe-Ier s. av. J.-C.) (p. 93-114)

J.-P. Demoule : Les méthodes de sériation à l’Âge du Fer (encadré p. 95-97)

L. Tranoy : La mort en Gaule romaine (p. 115-176)

Fr. Thuillier : Les bûchers en fosse de la nécropole gallo-romaine des « Oblets » à Thérouanne (Pas-de-Calais) (encadré p. 142-144)

Fr. Blaizot : Les stratégies d’intervention en contexte de crémation (encadré p. 147-152)

Fr. Blaizot : Mortalité infantile et traitement funéraire (encadré p. 157-162)

É. Lorans : Le mode des morts de l’Antiquité tardive à l’époque moderne (IVe-XIXe s.) (p. 177-234)

Ph. Blanchard : L’inhumation en période de crise (encadré p. 215-217)

S. Desrosiers : Tissus et vêtements funéraires découverts par les archéologues (encadré p. 229-231)

Glossaire (p. 235-245)

Adresses utiles (p. 246-248)