Galand-Hallyn, Perrine - Lévy, Carlos: La villa et l’univers familial, de l’Antiquité à la Renaissance, 16 x 24 cm, 294 pages, 25 euros, ISBN 978-2-84050-538-9
(PUPS, Paris 2008)
 
Compte rendu par Gaëlle Dumont, Université Libre de Bruxelles
(gaelledumont@yahoo.fr)

 
Nombre de mots : 1928 mots
Publié en ligne le 2008-08-19
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
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Cet ouvrage collectif développe les réflexions déjà menées dans Vivre pour soi, vivre pour la cité, de l’Antiquité à la Renaissance (P. Galand-Hallyn et C. Lévy éd., Presses de l’Université Paris-Sorbonne, Paris, 2006). Deux volets sont ici abordés : dans un premier temps, il s’agit d’étudier l’espace de la villa, plus discrète que la domus urbaine, et rattachée à la sphère privée plutôt que publique ; la deuxième partie aborde les visions de la famille au sein de ce cadre privé. Le point de vue envisagé est strictement littéraire, on n’y trouvera donc pas de thèmes archéologiques ou d’histoire de l’art.

 

Sylvie Agache rappelle que la villa est à son origine (dès le IVe siècle av. J.-C.) une exploitation agricole. Mais elle deviendra très rapidement le lieu de l’otium  (loisir), où l’on se retire afin de se ménager du temps hors des contraintes sociales. La notion d’otium s’accompagne d’un certain goût du luxe et de la somptuosité, qui sera fort critiqué sous la République (par Caton et Scipion Emilien, notamment). Cicéron est le premier auteur qui manifestera une passion pour les villas et leur accordera une grande place dans ses écrits. Il considère que la villa campagnarde est l’endroit où s’exerce le mieux la réflexion théorique et philosophique.

On observe souvent un phénomène d’identification entre la villa et son propriétaire, qui se marque notamment dans le choix des thèmes décoratifs, comme le démontre Stéphanie Wyler à propos des thèmes dionysiaques, qu’elle étudie dans deux contextes : la Maison du Faune à Pompéi et la Villa de la Farnésine. Ce programme iconographique – difficile à interpréter en raison d’un symbolisme très poussé – relève exclusivement de la sphère intime et se développe souvent dans les pièces privées.

La valorisation des villas atteindra son apogée à la fin du Ier s. après J.-C., avec des auteurs tels que Martial, Horace, Stace et Pline le Jeune. Alain Deremetz s’attache plus particulièrement aux deux premiers. Pour Horace, la mediocritas (moyen terme, mesure) est le principe qui guide la manière de vivre et d’écrire. Ainsi, il jouit d’un bonheur simple et paisible dans son modeste domaine de Sabine, qu’il décrit dans des termes retenus. De plus, la brièveté imposée par la forme de l’ode n’autorise pas les descriptions trop détaillées. C’est également le cas pour les épigrammes de Martial, qui exhorte lui aussi à la juste mesure. Il semble cependant que dans ses descriptions, ce dernier s’attache plutôt à reproduire des poncifs littéraires un peu formels.   

 

Les humanistes de la Renaissance redécouvrent la notion d’otium et d’espace privé de la villa en même temps que les textes antiques qui les célèbrent. Ginette Vagenheim décrit la redécouverte de la Villa d’Hadrien à Tivoli par l’architecte Pirro Ligorio (milieu du XVIe siècle), qui s’en inspirera fortement pour la conception de la Villa d’Este toute proche (et dans laquelle il réutilisera nombre de matériaux). Ses recherches sont consignées dans la « Dechiaratione » (description) qui comprend également un plan de la villa, dressé par Ligorio et complété par Francesco Contini un siècle plus tard.

La célébration des villas est un thème récurrent chez les auteurs de la Renaissance, comme Pétrarque et Boccace au XIVe siècle ou Battista Spagnoli à la fin du XVe siècle, et dont traite la contribution d’Anne Bouscharain. Ses premières œuvres décrivent des retraites de campagne, où l’on s’adonne tout à la fois à l’otium litteratum (loisir littéraire) et à l’otium monasticum (méditation chrétienne), loin de l’agitation des villes. Cet idéal, assez convenu, se situe d’abord dans une Arcadie de l’Âge d’Or, avant de se cristalliser dans la villa de son ami Giovanni Battista Refrigerio à Ozzano, dont la vaste bibliothèque favorise la pratique littéraire et la réflexion philosophique.

Perrine Galland-Hallyn étudie quant à elle les écrits relativement peu connus de quatre auteurs français d’expression latine : Pietro Crinito, Germain de Brie, Jean Salmon Macrin et Michel de l’Hospital. Un trait qui revient de façon constante est la villa comme image de soi, la description des qualités de la première reflétant celles de son propriétaire. Elle est le lieu par excellence du repli sur soi et sur sa famille et ses amis intimes. Le lien avec la vie publique n’est toutefois pas complètement coupé : la villa permet aux notables et aux intellectuels de réfléchir dans le calme à leurs actions, et de revivifier leur activité politique, notion qui était évoquée déjà par Cicéron. De même, la possession d’une villa peut revêtir un caractère politique ou militant, par exemple chez Crinito, qui fait de la villa des Rucellai un lieu de maintien des valeurs liées à la famille des Médicis et de résistance à l’envahisseur français. Dans sa correspondance avec le cardinal Jean du Bellay, L’Hospital reproche au prélat d’abandonner sa villa de Saint-Maur-des-Fossés au profit d’une autre à Rome, et d’y renier son caractère français.

 

 

L’univers familial constitue une autre face de cette sphère privée. Valéry Laurand compare les conceptions du mariage dans les lois d’Auguste, telles qu’elles sont rapportées par Dion Cassius, et dans les textes du philosophe stoïcien Musonius Rufus, contemporain de Néron (et farouche opposant à celui-ci). Auguste, et Musonius à sa suite, accordent une place primordiale au mariage et à la famille, garants de la pérennité de la cité. Les lois augustéennes interdisent le mariage entre personnes d’ordres ou de races différentes, afin d’assurer la perpétuation de la race romaine. Musonius, quant à lui, insiste assez peu sur la nécessité de procréer : le mariage serait plutôt une « communauté » (de vie et de biens) entre époux, et c’est la transposition de ce lien à l’échelle de la cité qui en garantit la survie.

L’article de Virginie Leroux traite du lien entre époux dans les tragédies de Sénèque qui, dans le De matrimonio, fait l’éloge de la retenue féminine, de la pudicitia, en opposition avec l’amour passionnel. C’est la métaphore du joug qui est plus spécifiquement abordée, pouvant se comprendre dans un double sens : d’un côté, le mariage est un joug qui menace les libertés, mais d’un autre il est le joug que l’on impose aux déviances et aux vices. Si le premier cas est relativement aisé à concevoir (mariages forcés, comportement tyrannique de la part de l’époux), la seconde interprétation est particulièrement révélatrice de l’esprit stoïcien : Sénèque considère en effet qu’une femme délaissée ou veuve est facilement la proie de la folie (qui menace du coup l’ensemble de la communauté), et que seul le mariage lui permet de « civiliser » ses passions.

Sylvie Franchet d’Espèrey traite quant à elle du lien conjugal dans la Thébaïde, épopée de Stace écrite à l’époque flavienne. Depuis le début de l’Empire, la conception du mariage a évolué : à la suite de Musonius, il est perçu comme une communauté entre époux, dont l’harmonie doit rejaillir sur la cité, ce qui implique une relation d’égalité et de réciprocité entre l’homme et la femme. Cette nouvelle conception s’exprime bien entendu dans les œuvres à caractère privé (élégies de Stace ou correspondance de Pline le Jeune), mais également – et de façon assez étonnante – dans l’épopée, dont la Thébaïde est un exemple : les femmes y jouent un rôle actif et central, font preuve de courage (une vertu typiquement virile dans la mentalité romaine), toujours au bénéfice de leur époux. Elles ne sont plus, comme dans les tragédies antérieures, en proie à leurs passions.

 

La célébration de la famille et du mariage trouvera son apogée dans la poésie de la Renaissance, avec des auteurs comme Giovanni Pontano, qui lance la mode de la « poésie conjugale », et à qui sont consacrées deux contributions.  Dans la première, John Nassichuk étudie une élégie extraite de De amore conjugali, dans laquelle Pontano célèbre son retour dans la villa familiale près de Naples, au cours d’une trêve dans la guerre qui oppose le duc de Calabre et Laurent de Médicis (1479) : la joie des retrouvailles s’exprime au cours d’une fête simple et sans excès, que clôt un sommeil paisible. Le thème, le vocabulaire et la structure trahissent une forte influence d’Horace.

Aline Smeesters se consacre quant à elle à l’étude des Naeniae, douze berceuses composées pour le fils du poète, qui brossent un tableau vivant de la vie d’un jeune enfant dans une famille aisée de la Renaissance. Dans certaines de ses élégies, Pontano reprendra les idées des humanistes du XVe siècle, qui insistent sur la nécessité d’adopter devant les enfants un langage correct et d’éviter les fables et les contes. Dans ses Naeniae, par contre, il prend le contrepied de toutes ces recommandations, raconte des histoires effrayantes à son fils et bégaye en lui parlant, preuve qu’il s’agit d’une littérature prenant place exclusivement dans la sphère privée.

Pour terminer, Émilie Séris examine la place accordée à l’allaitement dans la Paedotrophia de Scévole de Sainte-Marthe, poème didactique écrit en 1584 pour protester contre la généralisation des nourrices. Ses arguments pour favoriser l’allaitement ont un écho très moderne : il met l’accent sur le lien qui se crée ainsi entre la mère et son enfant et sur la qualité du lait maternel. Il considère également que l’acquisition du langage passe par l’absorption du lait, et insiste lui aussi sur la nécessité d’adopter un langage correct devant l’enfant. Bien que la conception selon laquelle la langue passe par le lait soit obsolète, il est aujourd’hui avéré que l’apprentissage de la langue se fait in utero, l’enfant percevant en premier lieu les voyelles et les intonations. Les humanistes de la Renaissance avaient déjà touché cette notion du doigt, eux qui privilégiaient la poésie comme moyen didactique.

 

On l’a vu, tout au long de cet ouvrage la vie privée prend une importance croissante depuis l’Antiquité jusqu’au XVIe siècle. Elle se déroule dans le cadre de la villa rurale, en compagnie de la famille et des amis, où l’homme de lettres ou politique peut se retirer afin de se consacrer à la réflexion et à l’otium.

L’organisation en deux parties et le déroulement chronologique offrent un panorama particulièrement varié des notions de villa et de famille, d’opposition entre univers public et privé, et permettent d’entrer dans la vie intime de personnages souvent plus connus pour leur action publique. Une abondante bibliographie (textes anciens et études modernes) complète le volume, reprenant les références qui sont citées tout au long du texte.

 

 

Sommaire :

 

P. Galland-Hallyn et C. Lévy : Introduction (p. 7-11)

I. La villa antique et humaniste : représentations et symbolisme

S. Agache : La villa comme image de soi (Rome antique, des origines à la fin de la République) (p. 15-44)

A. Deremetz : Descriptions de villas : Horace et Martial (p. 45-60)

St. Wyler : Le dionysisme dans les villas romaines : initiation familiale ou contre-modèle social ? (p. 61-77)

G. Vagenheim : Retour sur Pirro Ligorio et Francesco Contini à Tivoli. Le plan de la Villa d’Hadrien et son explication (dechiaratione) (p. 79-91)

A. Bouscharain : L’éloge de la villa humaniste dans une silve de Battista Spagnoli, le Mantouan : la Villa Refrigerii (c. 1478) (p. 93-116)

P. Galland-Hallyn : Aspects du discours humaniste sur la villa au XVIe siècle (Crinito, Brie, Macrin, L’Hospital) (p. 117-143)

II. L’univers familial et ses représentations antiques et humanistes

V. Laurand : Philosophie et politique : la « référence » ambiguë de Musonius Rufus aux lois d’Auguste sur le mariage. Une lecture de Dion Cassius, Histoire romaine, LVI, 1-10 et de Musonius, XIII-XV (p. 147-167)

V. Leroux : Le lien conjugal dans les tragédies de Sénèque (p. 169-189)

S. Franchet d’Espèrey : Principe féminin et principe conjugal dans la Thébaïde de Stace (p. 191-204)

J. Nassichuk : Le retour à la villa familiale dans une élégie de Giovanni Pontano (p. 205-214)

A. Smeesters : Les Naeniae de Pontano et la réflexion pédagogique du Quattrocento (p. 215-231)

É. Séris : Maternité et allaitement dans la Paedotrophia de Scévole de Sainte-Marthe (p. 233-253)

Bibliographie (p. 255-274)

Index nominum (p. 275-288)

Liste des auteurs (p. 289-290)