Oulebsir, Nabila: Les usages du patrimoine. Monuments, musées et politique coloniale en Algérie (1830-1930). 27 cm, X-418 p., 129 ill.
ISBN 2-7351-1001-0. prix TTC: 45 euros
(Maison des sciences de l'homme 2004)

 
Compte rendu par Jean-Michel Leniaud, École pratique des Hautes Études (Paris)
(jean_michel.leniaud@aliceadsl.fr)

 
Nombre de mots : 715 mots
Publié en ligne le 2007-07-17
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=33
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Le livre de Nabila Oulebsir se présente à coup sûr comme un très bel ouvrage : documentation préalable, écriture, iconographie, mise en page, apparat critique, tout concourt à ce qu’il devienne un classique. Sur le fond, il embrasse trois questions d’un coup : ce qu’était le patrimoine pour les habitants de l’Algérie d’avant la conquête (peut-on les désigner comme Algériens ?), l’œuvre des Français pendant la conquête coloniale et la politique des gouvernements algériens depuis l’indépendance.

Sur le premier point, rien n’est dit ou, plutôt, l’auteur énonce que nulle conscience patrimoniale ne marquait les populations locales avant 1830. Cette affirmation est probablement inexacte mais il faudrait des années de travail pour justifier l’intuition qu’elle pouvait se manifester ici ou là. Il faudrait passer au peigne fin ce qu’on sait de l’administration ottomane, étudier le rôle des structures religieuses, observer les phénomènes d’identité qui marquaient les différents groupes d’habitants de ce territoire depuis le Sahara jusqu’à la Méditerranée, s’intéresser aux relations qu’entretenaient les villes de la côte avec les Européens, tels les Espagnols qui ont beaucoup construit autour d’Oran ou les Français qui n’ont pas attendu 1830 pour se signaler, voire les Anglais qui ne faisaient que passer… On conclurait probablement sur l’idée que si, à titre collectif, nulle conscience patrimoniale ne marquait l’Algérie, on en trouvera des traces au niveau des groupes. Peut-être même pourrait-on savoir si les populations étaient fières de vivre parmi des ruines romaines, marques de leur antiquité préislamique ou si elles étaient animées par des sentiments contraires.

Sur le deuxième point, Nabila Oulebsir fournit la démonstration que, comme toute opération du même genre en Europe à l’époque, l’œuvre patrimoniale des Français en Algérie tient de la construction artificialiste. De la même manière qu’il a créé des frontières, des réseaux de communication, une capitale et une administration, l’occupant a créé, par convention, un passé. J’ai expliqué ce processus dans L’Utopie française (Mengès, 1992). Mutatis mutandis, on pourrait parler d’ « utopie algérienne ». L’auteur explique que le choix s’est porté sur les vestiges antiques et sur ce qu’elle appelle l’hispano-musulman. Elle aurait pu ajouter que la politique cultuelle subventionnait le culte musulman et impliquait probablement des retombées architecturales sur la conservation des édifices du culte. Mais il faut dire que la politique cultuelle des Français en Algérie vis-à-vis de l’Islam n’a guère été étudiée jusqu’à présent. Il est certain que l’occupant aurait pu s’intéresser plus tôt aux « patrimoines » berbères, kabiles, etc. Les ethnologues l’ont fait ultérieurement, surtout à partir de l’Entre-deux-Guerres. Mais ce patrimoine-là possédait-il les caractéristiques matérielles pour entrer dans le champ d’application des lois de protection ? Pour autant, était-il possible de faire apparaître comme éléments structurant la conscience patrimoniale d’une colonie que tout, depuis l’œuvre administrative des occupants jusqu’aux rejets hostiles des occupés, contribuait à constituer en nation, des vestiges matériels ou non qui marquaient la diversité de l’histoire et non son unité ?

Bien que l’étude s’arrête, en principe, en 1930 , Nabila Oulebsir a évoqué la situation postcoloniale. L’urbanisation, l’arabisation et l’islamisation caractérisent le nouveau pays, de même que le taux démographique qui produit une population de plus en plus importante et jeune. Ces phénomènes confortent le legs que l’époque coloniale a laissé aux nouveaux dirigeants : celui de l’État nation. Or la conscience collective est-elle préparée à l’unitarisme qu’il suppose ? Nabila Oulebsir souligne que l’architecture datant de la colonie a commencé d’entrer dans le patrimoine officiel du pays et voit dans cette attitude la marque d’un changement à l’égard du passé récent : elle a très probablement raison. Peut-on dire pour autant que les Algériens actuels se soient donné les moyens de concevoir leur patrimoine autrement que ne l’avaient fait les Français ?

Ce ne sont pas, bien entendu, ces questions de science politique qui animent l’essentiel du livre de Nabila Oulebsir. Elle a préféré à juste titre analyser l’administration des monuments, des musées et de l’archéologie, explorer l’action des sociétés de sauvegarde, notamment celle du Comité du Vieil Alger, insister sur le rôle que l’architecture locale joue dans la fabrication de la modernité (j’avais moi-même montré dans Les Archipels du Passé que la bataille pour la sauvegarde du Vieil Alger, bataille à laquelle Le Corbusier avait participé, avait joué son rôle dans le mouvement qui a conduit à l’invention de la notion de patrimoine urbain et de la protection des ensembles construits) et apporter d’innombrables matériaux pour une réflexion patrimoniale.