Navarro Caballero, Milagros: Perfectissima femina. Femmes de l’élite dans l’Hispanie romaine, (Collection Scripta antiqua, 101), 872 p., 45€
(Ausonius éditions, Pessac 2017 )
 
Compte rendu par Robert Duthoy, Université de Gand (Belgique)
(rduthoy@gmail.com)

 
Nombre de mots : 3802 mots
Publié en ligne le 2018-03-21
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=3301
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          Cet ouvrage, dont le titre est emprunté à une expression de Sénèque, constitue la version revue et mise à jour du mémoire d’habilitation à diriger des recherches, soutenue en 2012 à l’université de Bordeaux Montaigne. L’objectif en est d’analyser le rôle des dames de l’élite des cités hispaniques et, en tant que telles, leur relation réelle ou supposée avec la sphère publique qui, dans le monde romain, était indissociable du domaine politique et de la gestion du pouvoir. Pour comprendre le sens de cette présence féminine, l’A. a rassemblé dans un corpus prosopographique, qui constitue le deuxième volume (p. 359-776) de l’ouvrage, la documentation concernant les femmes appartenant à l’élite hispanique, y associant un regard sur les vestiges iconographiques. Les témoignages sur lesquels est fondée cette étude sont donc essentiellement épigraphiques et iconographiques.

 

         Le premier volume (p. 1-358) qui constitue l’exposé proprement dit, comporte quatre parties, précédées d’une introduction (p. 1-24) dans laquelle Mme M. Navarro Caballero, après avoir défini l’objet et le but de son étude, énumère et commente les questions méthodologiques auxquelles elle a eu affaire : choix des inscriptions à retenir et leur localisation originelle ainsi que leur fonction sociale et ornementale, choix des critères de sélection du corpus prosopographique sur lequel reposera l’enquête et enfin le problème concernant le vocabulaire utilisé et plus particulièrement des adjectifs public/privé. L’A. conclut cette introduction avec une définition précise de l’objet de son enquête (p. 19-20) que nous citons ici in extenso : « Elle concerne les dames de l’élite hispaniques sous le Haut-Empire, les inscriptions qui les mentionnent publiquement, les représentations iconographiques qui les concernent, les hommages qu’elles rendaient ou qui leur furent rendus, leurs évergésies et leur épitaphes et, à partir de ces éléments concrets, les faits de société, les critères sociaux et parfois même les aspects politiques que ces sources fragmentaires permettent d’isoler. La documentation met en évidence tout ce que les meilleures femmes dans les cités (...) avaient en commun, mais aussi les énormes différences qui pouvaient distinguer les dames de la vieille aristocratie des parvenues. Cette étude vise ainsi à mieux comprendre les relations et les conventions sociales des sociétés urbaines du Haut-Empire dans la péninsule Ibérique et, en même temps, à répondre à une question fondamentale : pourquoi et comment certaines femmes franchirent la barrière du privé et de l’anonymat pour s’arroger une identité et tenir un rôle public. » Vaste programme que l’A, disons-le d’emblée, a méticuleusement réalisé.

 

         Dans la première partie (p. 21-59), Le texte et l’image, signes publics de l’appartenance des femmes à l’élite, l’A. présente les caractéristiques des sources sur lesquelles l’étude est fondée. Elle comporte deux chapitres et se trouve complétée par une annexe dressant la typologie des statues féminines retenues pour l’enquête. L’A. donne d’abord un aperçu de la répartition géographique et chronologique de l’ensemble des inscriptions retenues qui nous apprend que, comme on pouvait s’y attendre, c’est sur les territoires les plus urbanisés que ces inscriptions apparaissent en plus grand nombre et que, du point de vue chronologique, le groupe d’inscriptions le plus important se situe essentiellement sous les règnes des Antonins. Elle passe ensuite en revue les quatre types d’inscriptions représentés : épitaphes, inscriptions honorifiques, actes de piété publique et inscriptions commémorant une évergésie. Pour chaque catégorie elle signale les principales caractéristiques, avec une attention spéciale pour les piédestaux honorifiques dont elle examine la morphologie et la typologie ainsi que leur emplacement. Dans le deuxième chapitre, consacré aux représentations iconographiques, l’A. examine et décrit les types et les caractéristiques des portraits féminins qui accompagnaient en général les inscriptions et avec lesquelles ils formaient un ensemble cohérent. Cet examen permet de distinguer cinq catégories : portraits peints, reliefs funéraires, bustes, statues et hermès. Elle conclut cette première partie, d’une part en soulignant l’importance qu’il y a à étudier conjointement les inscriptions et les sculptures et, d’autre part, en rappelant le conventionnalisme de la documentation qui est en outre assez fragile puisqu’elle ne comporte que 1000 inscriptions et 120 restes figurés environ, ce qui constitue un volume faible compte tenu de leur contexte géographique (l’entière péninsule Ibérique) et leur temps de parution (deux siècles et demi).

 

         Dans la deuxième partie (p. 61-180), La présence des dames dans les cités hispaniques : une question de prestige, Mme M. Navarro Caballero s’efforce de comprendre dans quelles circonstances et pour quelles raisons ces monuments furent créés et exposés et de saisir l’évolution de ces pratiques. Quant au contexte de cette présence féminine, on peut distinguer deux zones géographiques. La première est la plus remarquable et correspond à la Bétique, à la façade méditerranéenne et au sud de la Lusitanie. Le premier chapitre est consacré aux textes et représentations funéraires dont l’A. entreprend d’établir l’évolution chronologique. Elle prit son essor à la fin de la République et au début de l’Empire, le plus souvent dans les tombeaux des magistrats d’origine italienne, que le reste de la population enrichie copia par la suite. Dans ces mausolées, les notables furent enterrés avec leur épouse et d’autres femmes de leur famille. À la même époque, certaines maisons étaient décorées avec les portraits des maîtres et maîtresses de maison. Mais à la fin du premier siècle, ces données se raréfièrent et la reconnaissance collective des notables alla investir les espaces publics tandis que les monuments funéraires évoluaient vers un domaine bien plus privé, interdit au regard de la communauté. Dans les hommages, les femmes occupèrent une place importante. Rares à l’époque augustéenne, elles sont souvent attestées sous les Flaviens et surtout au deuxième siècle et disparurent pendant la première moitié du troisième siècle. Parallèlement, la rédaction des épitaphes se modifie : les inscriptions accordent dorénavant moins d’importance au passant pour consolider le lien entre les morts et les vivants d’une même famille. Dans cette évolution, les femmes d’élites occupèrent une place significative. Leur présence dans la sépulture signifiait publiquement l’honorabilité d’un notable dont l’épouse était un modèle de vertu domestique.  Dans le deuxième chapitre, l’A. analyse la présence des femmes dans les hommages. Elle décrit d’abord de façon détaillée et avec de nombreux tableaux synoptiques à l’appui, l’évolution de la présence des dames dans ces monuments honorifiques. Il en ressort que, dès l’époque augustéenne et jusqu’à la fin des règnes des Sévères, les femmes hispaniques participèrent à l’autoreprésentation des nobles sous la forme d’hommages dressés en ville. Leur participation fut double. D’une part, elles furent personnellement honorées in loco publico, d’autre part, certaines femmes furent les auteures de monuments honorifiques, élevés aux membres de leur famille, particulièrement à des hommes qui avaient occupé des postes publics : père, frère, mari mais surtout fils, notamment s’il était disparu trop tôt. L’A. termine en examinant l’identité sociale des femmes qui méritèrent un hommage public ou qui prirent l’initiative d’honorer leur entourage. Elle constate que les femmes de l’élite municipale (ordo decurionum) sont le mieux représentées, suivies par les femmes des membres de l’ordo equester, tandis que le milieu sénatorial ne se rencontre que rarement. Mais la documentation montre aussi l’extension de cette pratique aux nouveaux riches d’origine modeste, le plus souvent des affranchis, qui imitèrent ces modèles de reconnaissance sociale. Dans le troisième chapitre, l’attention de l’A. se porte vers les portraits des vivants à l’intérieur des maisons, en particulier dans les salles de réception. Les images et les textes découverts dans un contexte de représentation domestique sont plutôt rares et le plus souvent anciens. Dans la conclusion qui termine la deuxième partie, l’A. rappelle d’abord les principaux résultats de son enquête pour chercher ensuite à expliquer la signification socioculturelle de la présence des femmes  dans la sphère publique des cités hispaniques. Elle marquait publiquement l’honorabilité d’un notable dont l’épouse, la mère ou la fille, constituait un modèle de vertu domestique. Les textes prouvent que ces dames, souvent veuves ou confrontées au deuil, tinrent, en usant de leur propre argent, le rôle d’intermédiaires entre les hommes de leur famille et la communauté et ce, dans le seul but d’entretenir la mémoire de leur famille. Elles tissèrent ainsi un lien entre les générations, tout en remplissant une importante fonction sociale.

 

         Dans la troisième partie (p. 181-253), La femme et la famille : le privé en public, Mme M. Navarro Caballero analyse les dames de l’élite dans leur rôle familial au sens large et passe successivement en revue les filles de familles de notables, les épouses et les mères, s’efforçant de présenter les paradigmes décrivant les comportements des mères, épouses et filles, ainsi que leur reconnaissance publique. Il en ressort d’abord que la filia familias est peu représentée dans la sphère publique et que là où c’est le cas, elle l’était surtout en raison de la défaillance des autres membres de sa famille et en sa qualité d’héritière. C’est surtout en tant qu’épouse qu’on retrouve les femmes de l’élite dans la documentation épigraphique. Mettant à profit les éléments onomastiques, l’A.  cherche d’abord à déceler les stratégies matrimoniales chez les élites hispaniques. L’examen du dossier épigraphique des mariages des affranchis enrichis révèle un comportement toujours motivé par l’émulation grossière, mais publique, des aristocrates de souche.  Chez les notables, elle constate que la pratique de l’endogamie, c’est-à-dire d’épouser au plus proche, était assez répandue. L’étude de la transmission onomastique révèle l’importance de la lignée féminine dans la mesure où l’on incluait dans les noms des descendants des réminiscences du gentilice maternel ou du cognomen de la mère.  Les fils et filles portaient donc souvent dans leur dénomination le rappel prestigieux de la famille de leur mère, autrement dit de leur grand-père maternel. On constate donc un attachement identitaire à la famille maternelle, car les femmes, même après leur mariage, étaient aussi héritières de leur propre gens dont elles transmettaient une part du prestige. Une dernière pratique attestée dans les mariages des dames de l’élite concerne les couples dont les époux n’étaient pas de la même cité. L’examen de ces cas permet à l’A. de conclure qu’ils mettent en lumière l’existence de cercles que la très bonne société provinciale fréquentait au rythme des activités politiques et religieuses annuelles. On peut dès lors parler d’une certaine provincialisation des relations des hauts fonctionnaires locaux et, dans ces cercles, les femmes jouèrent un rôle important. Comme les inscriptions montrent que certaines dames, poussées par le prestige de leur gens et bien mariées, assumèrent une présence publique soutenue et partagèrent avec leur mari une splendeur sociale, l’A. cherche ensuite à déterminer la nature des particularités du prestige dont les épouses jouissaient dans la sphère publique. Pour y arriver, elle analyse les hommages des époux ensemble à la mémoire de leurs enfants. Cette enquête permet à l’A. de conclure qu’être une femme parfaite mariée constituait en théorie l’objectif de tous les membres féminins de l’élite et que leur position sociale en dépendait parce qu’elles existaient à travers l’honorabilité attachée socialement au rôle d’épouse. La mise en exergue du couple dans la vie publique des cités favorisa ainsi la représentation d’une femme auprès de son époux. C’est donc grâce à leur rôle d’épouse que certaines dames hispaniques bénéficiaient d’un prestige social certain, mais toujours considéré comme transitoire, à l’image d’un pont entre deux générations d’hommes d’une même famille. Le dernier chapitre de la troisième partie est consacré à la femme en tant que mère. L’A. y montre comment les inscriptions reflètent les valeurs telles qu’elles ont été énoncées par Sénèque dans la Consolatio à Helvia. Après avoir constaté que parmi toutes les activités publiques des femmes, celle dont on conserve le plus de témoignages épigraphiques concerne les honneurs rendus par les mères à leurs fils sous la forme d’une statue élevée sur un piédestal dans un emplacement public, elle affirme que ces hommages émanent plutôt d’un devoir social et familial, l’obligeant à entretenir la mémoire publique de sa famille. Car cette activité honorifique ne peut, selon l’A.,  totalement être expliquée par l’amour maternel et cela pour deux raisons : la première est que les hommages pour leurs filles sont peu nombreux et la deuxième se trouve dans la formulation des textes qui met l’accent sur la possession d’honneurs publics de leur progéniture masculine. Dans la conclusion de la troisième partie, l'A. entreprend de déceler derrière le contenu idyllique des textes quelques bribes d'informations indirectes. Comme le rôle actif des femmes résulte de la disparition des membres de leur famille, les inscriptions permettent de constater l'extinction de branches entières  d'une  famille et dès lors d'un gentilice. Dans ce contexte funéraire, la situation des femmes apparaît donc paradoxale : si c'était le mariage qui leur donnait à la fin un rôle social et une certaine influence, c'est le veuvage qui leur attribuait une position publique personnelle, et donc un véritable pouvoir. L'A. rappelle en outre que l'analyse onomastique met en lumière leur rôle important dans la transmission des noms aux enfants et aux petits-enfants, qui équivaut à la transmission du prestige de la famille maternelle, et avec lui, du patrimoine.

 

         Dans la quatrième et dernière partie (p. 255-306), Les actions publiques des dames hispaniques, Mme M. Navarro Caballero  étudie les situations dans lesquelles les femmes tenaient un rôle traditionnellement dévolu aux hommes et entretenaient une relation directe avec le pouvoir local afin d'analyser l'influence des femmes dans les cités hispaniques. Le premier chapitre est consacré aux donations évergétiques des dames hispaniques.  Parmi les 183 activités de munificence féminine, la Bétique est le mieux représentée. Ce nombre important prouve à la fois le fort degré  d'engagement des femmes dans la vie des cités et leur présence dans l'espace public. Il s'agit de grandes œuvres publiques, de jeux, de banquets et de distributions diverses, de contributions au fonds de l'annone pour des raisons et selon des modalités diverses (ob honorem ou non, de leur vivant ou par voie testamentaire, au travers de fondations ou de legs). En majorité, il s'agit selon l'A. de donations plutôt secondaires ou mineures. Une particularité locale est cependant que des sommes colossales sont disposées dans la réalisation de statues votives en argent. Quant aux motivations, toutes les donations - à l'exception de celles des flaminicae ob honorem - étaient en principe volontaires et  ne s'inscrivent donc pas dans un cadre pré-électoral, puisque les femmes ne pouvaient pas occuper de postes publics. Mais, assez souvent, les dames associaient d'autres membres de leur famille à leur activité évergétique et agissaient donc comme intermédiaires entre leur famille et la communauté civique. L'A. en conclut qu'en règle générale, elles faisaient un don à la cité afin d'accomplir un devoir familial, social et moral, mais qu'elles gagnèrent en même temps une visibilité au sein de la communauté et occupèrent de la sorte l'espace public de leur propre chef. Dans le deuxième chapitre, l'A. s'attarde sur la prêtrise de femmes, la seule fonction aussi ouverte aux femmes. Elle distingue entre les prêtresses locales élues par le conseil des décurions et les flaminicae provinciae. Notons en passant qu'à la liste de flaminicae on peut maintenant ajouter [Cocceia] Severa Norb(ensis) flaminica provinciae et Norbensium déjà présente dans le catalogue prosopographique (n. 185) mais dont on ignorait ces fonctions avant la publication de l'étude Flaminica provinciae Baeticae et Norbensium par J.L. Gomez-Pantoja et J.-V.  Madruga  dans A. Caballos Rufino - E. Melchor Gil (ed.), De Roma a las provincias : Las elites como instrumento de proyeccion de Roma, Sevilla 2014, p. 247-272. Les premières appartenaient toutes aux familles les plus importantes et les plus riches des cités mais il est frappant que leurs maris sont quasi absents des textes épigraphiques, probablement parce qu'elles n'en avaient pas ou qu'il avait disparu. Se demandant quelles furent les raisons et les conditions sociales qui poussèrent ces dames à postuler l'élection ou à l'accepter, l'A. affirme qu'elles y étaient poussées par leur situation sociale et que l'absence d'époux leur permettait d'adopter plus de latitude dans leur comportement et les poussait à défendre publiquement leur rang. Il s'agit donc de femmes désireuses d'avoir un rôle public personnel, pour leurs proches mais aussi pour elles-mêmes. Leur fonction leur permettait de conserver le rang et d'entretenir le prestige de la famille, préparant ainsi la carrière des hommes plus jeunes de leur famille. Les flaminicae provinciales, en revanche, n'avaient pas à postuler car elles devaient leur nomination au fait que leur époux était devenu flamen provinciae. Dans le dernier chapitre, l'A donne un aperçu des gratifications que les cités octroyaient pour manifester leur reconnaissance envers les dames d'élite : hommages payés par les cités ou autres collectivités, funérailles publiques et, à une seule occasion, l'attribution de la citoyenneté honoraire. Il en ressort qu'un acte de munificence ou l'exercice de la prêtrise n'entraînait pas de remerciement systématique de la part de ses concitoyens au travers d'une statue in loco publico ou encore moins un funus publicum (l'A. aurait pu signaler ici l'absence dans la péninsule ibérique de patronae de communautés, honneur attesté en Italie et dans l'Afrique Proconsulaire et la Numidie). Parmi les cas où cela arrive, Mme M. Navarro Caballero distingue trois profils féminins : le premier est celui d'épouse ou de mère, le deuxième concerne les flaminicae et le troisième est celui des dames honorées en remerciement de tous les dons qu'elles avaient fait.

         

         Dans la conclusion générale (p. 307-313), l'A. observe tout d'abord que l’idée principale qui se dégage de son enquête est que la présence des femmes dans la société hispanique repose avant tout sur le rôle de l'homme. Si elles n'eurent jamais le pouvoir, l'évolution de la politique, de la société et des mœurs leur permit néanmoins, pour certaines d'entre elles du moins, de bénéficier d'une présence publique considérable, non sans conséquences dans la vie politique. Dans un exposé magistral, elle rappelle ensuite les principaux résultats de son enquête, les situant dans un contexte plus large,  pour terminer avec les phrases suivantes qui résument en quelques mots l'essentiel des acquis : « Sous le Haut-Empire, quels qu'aient été leur rang, leur mode de vie, leurs ambitions ou leur richesse, les femmes des cités hispaniques ont reproduit dans la sphère publique les modèles de comportement féminins imposés par la mentalité collective de leur temps. Ces rôles (...) constituaient la clef de leur reconnaissance et se voulaient comme le reflet du prestige acquis par leurs proches qu'elles portaient par procuration. L'excellence publique leur imposait d'abord à se présenter comme des feminae perfectissimae : des femmes au foyer, discrètes, pieuses et surtout dévouées à leur famille. »

 

         Une série de bibliographies (p. 315-354) clôture le premier volume: bibliographies des sources (épigraphiques, numismatiques, littéraires et juridiques), bibliographies prosopographique et onomastique, et pour terminer une bibliographie générale abondante (p. 324-354) où j’ai seulement cherché en vain l’étude dactylographiée de M. del H. Gallego Franco, Femina dignissima: Mujer y sociedad en Hispania antigua, Valladolid 1991.

 

         Le deuxième volume (p. 359-863) constitue le dossier prosopographique comprenant les 614 notices, consacrées à chacune des dames de l’élite sur laquelle on possède des données de quelle nature que ce soit, dans la péninsule Ibérique, de la fin du premier siècle avant J.-C. jusqu’à la fin du troisième siècle. Chaque notice, donnant in extenso l’inscription mentionnant la dame en question, commence par la dénomination de la personne, accompagnée des références épigraphiques et/ou littéraires et se trouve complétée par les rubriques de datation, bibliographie, fonction, liens familiaux et d’un commentaire qui dégage les principaux aspects de sa personnalité et de son rôle social. Le volume est abondamment illustré afin de permettre au lecteur de voir la relation entre le texte épigraphique et son support et ainsi la relation du support avec l’espace dans lequel il a été exposé. Le volume est complété par 5 indices (des dames par ordre numérique, des dames par ordre alphabétique, des sources, des personnes et des lieux) qui en facilitent la consultation.

 

         J’ai essayé de résumer, et dans la mesure du possible avec les mots mêmes de l’A., cet ouvrage dense qui inspire d’emblée  le respect par la remarquable somme d’informations qu’il présente et la richesse d’idées qu’il contient. Ce travail sobre et clair, qui constitue un apport original à nos connaissances de la société romaine et dont les acquis sont de première importance, est aussi novateur par l’association de la documentation épigraphique aux vestiges iconographiques et par l’attention constante portée au contexte urbain et pour les développements chronologiques. Convaincue, à juste titre, de la nécessité de lier systématiquement les supports épigraphiques  aux représentations iconographiques des femmes qui les accompagnent, l’A. démontre tout le profit qu’on peut tirer de l’analyse conjointe des inscriptions et des statues ainsi que de leur emplacement dans le cadre urbain. L’A. possède au plus haut degré le sens critique et elle a pleinement réussi à dégager les mécanismes sous-jacents aux phénomènes qu’elle analyse. Ses réflexions sont pertinentes et l’interprétation proposée est cohérente. Le livre est tellement riche en interprétations stimulantes qu’il nous faut nous résigner à ne pas en apporter d’exemples concrets car on les retrouve à chaque page. Tout au long de l’exposé, l’A. fait preuve d’une parfaite maîtrise de l’information, tant des sources que de la littérature scientifique concernant les sujets abordés. On peut seulement regretter que Mme M. Navarro Caballero n’ait pas pu intégrer les résultats et les conclusions de l’ouvrage d’E. Hemelrijk, Hidden Lives, dans son enquête. Mais elle se montre en outre très bien informée des tendances dans les recherches sociologiques et anthropologiques. Son souci de clarté dans l’expression et ses qualités de synthèse font que ce livre, pourtant très dense, est au reste agréable à lire. Le dossier prosopographique, qui constitue le deuxième volume, pourra en outre servir d’utile et fiable instrument de travail ainsi que  de point de départ pour d’autres recherches. Ajoutons encore que la présentation et l’impression du livre sont au-dessus de toute critique. Mentionnons toutefois, sans souci d’ergotage mais en témoignage de l’intérêt et de l’attention avec lesquels on a lu l’ouvrage, quelques coquilles repérées au fil de la lecture: p. 19, n. 41 Hemerlrijk (pour Hemelrijk), p. 63 public (pour publics), p. 108 Pausiana (pour Pansiana), p. 225 intracommunautaire (pour intercommunautaire), p. 377 caractères (pour caractère). À la p. 214 l’explication donnée dans la n. 26 concerne en fait Sempronia Rustica au lieu de Sempronia Auge (pour qui c’est le cognomen grec qui indique qu’elle est probablement affranchie). À partir de la p. 272, les références au tableau 34 doivent l’être au tableau 35 et celles au tableau 35 concernent le tableau 36. À la p. 277, ce n’est pas à la colonne 5 mais à la colonne 6 que le renvoi doit être fait. Signalons encore deux développements d’abréviations erronés : p. 368 f(iliarum) pour f(iliae), p. 407 L(ucius) pour L(ucio). Mais ces quelques inadvertances n’enlèvent rien aux mérites de cette étude remarquable qui se recommande à la fois par la largeur de l’information, l’acribie dans l’analyse des textes et la prudence dans les conclusions toujours bien étayées et convaincantes.