Demargne, Pierre: Naissance de l’art grec (Monde grec). Présentation et mise à jour bibliographique d’Alexandre Farnoux. Nouvelle édition en 2007, 368 pages, 241 ill., cart., sous couv. ill., 195 x 235 mm.
Collection L’Univers des Formes, nouvelle présentation (2007), Gallimard -étu.
ISBN 9782070118861. 29,00 €

(Gallimard, Paris 2007)
 
Compte rendu par Cécile Colonna, Conservateur du patrimoine au Département des Monnaies, médailles et antiques de la Bibliothèque nationale de France
(cecile.colonna@bnf.fr)

 
Nombre de mots : 2138 mots
Publié en ligne le 2008-04-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=337
 
 

Les éditions Gallimard ont entrepris depuis 2006 de rééditer, sous le conseil scientifique de Jean Leclant, Bernard Holtzmann et Véronique Schiltz, les grands classiques de l’histoire de l’art que sont les volumes de L’Univers des Formes (UdF), la collection dirigée par André Malraux à partir de 1960. Ainsi, le premier volume consacré à l’art grec, Naissance de l’Art grec, écrit par Pierre Demargne en 1964 et déjà réédité en 1974, a bénéficié d’une nouvelle édition, avec une présentation et une mise à jour bibliographique dues à Alexandre Farnoux.

 

La première question que soulève cette parution est sa justification : est-il pertinent de rééditer aujourd’hui cet ouvrage ? Quel est l’intérêt de cette nouvelle édition, qu’apporte-t-elle par rapport à l’ancienne, quelle est sa place par rapport à l’actualité de la recherche ?

L’ouvrage de P. Demargne a fait date et est aujourd’hui encore une référence. Il reste notamment indépassé par la somme iconographique et documentaire qu’il propose sur le sujet.

La présente réédition n’a rien modifié au texte, dont une des caractéristiques est d’abord de réunir dans un seul volume l’art préhellénique et celui du haut archaïsme, et de présenter un vaste panorama de la création artistique du Néolithique au VIIe siècle av. J.-C. Cette approche était un peu une gageure, comme le reconnaît l’auteur lui-même dans l’introduction et la conclusion : malgré sa volonté de traiter l’ensemble de la période comme un tout, il a été contraint de séparer son livre en deux parties distinctes, traitant de la Protohistoire puis de l’archaïsme. Mais cette réunion influe tout de même sur l’analyse, qui trahit une conception cyclique de l’histoire de l’art, faite d’enfances, de maturités et de décadences, amenées à se renouveler ; et l’un des enjeux du livre est, sans nier les écarts, d’établir des correspondances entre les civilisations minoenne et mycénienne, et celle qui émerge au géométrique et au haut archaïsme, combattant la vision traditionnelle d’un art grec complètement autonome.

P. Demargne refuse les séparations traditionnelles de la chronologie, mais aussi de la géographie : il présente une vision très méditerranéenne de l’art. À chaque pas, il s’efforce de présenter un tour d’horizon le plus complet possible du monde grec mais aussi de ses voisins, de détecter les influences, les correspondances, même les plus subtiles, entre les diverses créations artistiques. On retrouve aujourd’hui ponctuellement cette volonté de lier les régions et les disciplines, par exemple dans l’ouvrage de Michel Gras, La Méditerranée archaïque, Paris, Colin, 1999 (dans le domaine de l’histoire et de l’archéologie, et non de l’histoire de l’art). Mais, d’une manière générale, les études depuis les années 1970 privilégient l’approche de chaque époque, région, style, catégorie pour ses spécificités propres, et délaissent les phénomènes de continuités et de survivances (voir la bibliographie).

Le premier apport de cette réédition est alors de faire redécouvrir une pensée à la fois universelle et toujours subtile dans son approche et ses jugements. Le texte, très agréable à lire, s’adresse avant tout aux non-spécialistes, et explique les phénomènes et courants artistiques de façon très pédagogique. Il s’organise en deux grandes parties : « Arts préhelléniques – Arts mycéniens » et « Le haut archaïsme grec ». Le propos est toujours replacé dans un contexte plus large : chapitre introductif traitant de l’historiographie de la discipline et des cadres chronologique et géographique, chapitre proposant sur un élargissement aux autres civilisations (I, chap. VI, « L’élargissement du monde mycénien : la naissance des civilisations composites » ; II, chap. V, « Le haut archaïsme grec et les domaines périphériques : orientalisation et hellénisation »). L’étude dans la partie I est séparée en chapitres sur la Préhistoire égéenne (chap. II), le Bronze moyen et la civilisation des premiers palais crétois (chap. III), le Bronze récent et la civilisation des seconds palais crétois (chap. IV), le Bronze récent et la civilisation mycénienne (chap. V) et les sources écrites, Homère et les textes en linéaire (chap. VII). La partie II aborde la transition du mycénien au géométrique (chap. II), les relations de la Grèce avec l’Orient (chap. III), et l’art du haut archaïsme (chap. IV). Pour chaque art sont présentées les caractéristiques générales, les principales catégories de l’art, avec souvent une préférence pour la sculpture et la peinture. La part consacrée à la première partie est prépondérante (180 p., 100 p. pour la 2e partie), avec une préférence parfois marquée pour la Crète.

 

Pour replacer ce texte dans le contexte scientifique actuel, deux nouveautés ont été ajoutées dans cette édition : une présentation et une bibliographie complémentaire, toutes deux prises en charge par A. Farnoux.

La préface (p. 6-20) met en perspective le texte original, soulignant les nouveautés et avancées de la recherche depuis 1964 et 1974, et analyse l’originalité du projet malrucien dans lequel s’inscrit P. Demargne. Après avoir noté la naissance de la Protohistoire égéenne comme discipline, plus tournée aujourd’hui vers l’archéologie que vers l’histoire de l’art, A. Farnoux donne quelques exemples qui illustrent les renouvellements de la discipline, introduits par les nouvelles découvertes, mais aussi par une réinterprétation des phénomènes marquants comme les palais de la Crète minoenne ou les échanges entre la Grèce et l’Orient. Les centres d’intérêt ont aussi évolué, développant par exemple une approche plus technique des arts. Des questions demeurent sans réponse : la date d’arrivée des Proto-Grecs au Bronze ancien, ou la question homérique (même si la littérature récente est abondante sur ces questions, comme indiqué dans la bibliographie). Enfin, restent inchangées pour A. Farnoux les chronologies générales, l’évolution globale des institutions et les formes de la vie religieuse. Il conclut que l’ouvrage, se voulant généraliste, garde donc toute sa pertinence, les révisions de jugement touchant principalement les points de détail. On remarquera que ce travail de remise en contexte actuel, tout à fait éclairant, est plus détaillé pour la période minoenne, suivant il est vrai une préférence perceptible dans le texte original.

A. Farnoux souligne ensuite un fait essentiel : le livre aborde l’art de la période, non son histoire ou son archéologie. Il montre comment cela s’insère dans le projet de Malraux d’offrir au lecteur, par l’image, l’héritage artistique de toute l’histoire, en une sorte de « Musée sans murs ». Pour A. Farnoux, l’UdF s’inscrit dans une approche universelle de l’histoire de l’art, vue par le prisme de l’art contemporain, et s’insère dans le projet perceptible dès les années vingt de « trouver dans l’art de civilisations éloignées dans le temps ou dans l’espace les formes régénérées de notre art contemporain » (p. 20). Le texte de P. Demargne  traite alors autant de la naissance grecque de l’art que de la naissance de l’art grec.

La bibliographie originale est reprise telle quelle : elle comporte 425 références, organisées par chapitre et par thème (333 pour la 1ère partie, 92 pour la 2e). La mise à jour complémentaire propose 388 nouvelles entrées (254 et 134), qui représentent les principales parutions pour chaque thème abordé. On le voit, ces deux bibliographies constituent un outil très riche pour qui aborde la période.

Ces ajouts constituent assurément une introduction et un complément utiles pour celui qui découvre ou redécouvre le texte en 2007.

 

Outre ces nouveautés, la nouvelle édition introduit également un certain nombre de changements. Ainsi, l’organisation de l’ouvrage a été quelque peu remaniée : elle garde les deux grandes parties originales, mais les premiers chapitres présentant l’histoire des découvertes et les cadres géographiques et chronologiques ont été rassemblés (« À la découverte de l’art égéen » ; « À la découverte du haut archaïsme grec »), sans que ce changement eut paru s’imposer. Le format est différent : on passe de 22 x 28 cm et 340 p. à 19,5 x 23,4 cm et 368 p., en un format plus pratique et maniable, mais qui permet des illustrations de bonne taille.

Les principaux bouleversements concernent l’iconographie, et d’abord son nombre. Les figures (images, plans, cartes …) sont 338 dans l’édition originale ; elles ne sont plus aujourd’hui que 232 : l’écart n’est pas négligeable. Quelques œuvres sont donc aujourd’hui absentes (par ex. le guerrier d’Olympie en bronze, éd. 1974 : fig. 253, p. 241). Surtout, des œuvres qui bénéficiaient de plusieurs vues n’en ont plus qu’une (par ex. les gobelets de Vaphio, qui dans l’éd. de 1974 bénéficiaient de deux vues générales et deux détails en pleine page, fig. 147-151, p. 129-132, n’ont plus que deux vues générales différentes, fig. 113-114, p. 168-169). La démonstration en souffre parfois, faisant référence à une œuvre dont l’iconographie est maintenant absente, ou à des détails non visibles. Les figures de la mise à jour de 1974 ont été partiellement reprises dans la présentation de 2007 (tête d’homme mycénienne, éd.1974 : nos 291-293, p.  279 - éd. 2007 : p. 12). De nouvelles illustrations apparaissent dans la présentation de 2007, six photos hors numérotation, sans qu’il soit fait de renvoi explicite dans le texte, ni que soit toujours précisé qu’il s’agisse de découvertes récentes.

Bien des images d’un même objet ont été changées. Des œuvres sont ainsi passées du noir et blanc à la couleur (ce qui nuit parfois à la lisibilité, par ex. la Dame d’Auxerre, éd. 1974 : nos 244-245, p.  236 - éd. 2007 : n° 185, p. 281). Parfois, la nouvelle illustration proposée est meilleure (par ex., l’aryballe MacMillan, éd. 1974 : n° 232 p. 228 - éd.  2007 : n° 180, p. 277), parfois elle est pire (l’amphore protoattique du Louvre, éd.  1974 : nos 225-226, p. 224 - éd. 2007 : n° 175 p. 272). Très fréquemment, les figures ont été détourées, ce qui atténue l’effet dramatique de certains clichés (par ex., la figurine en psi de Tirynthe, éd. 1974, fig. 175, p. 156 - éd. 2007, fig. 122, p. 182) ; surtout, elles sont parfois reléguées dans les marges en petite vignette (par ex., l’œnochoé cycladique à décor floral de Milo, en pleine page dans l’éd. de 1974, fig. 83, p. 78, dans la marge dans l’éd. de 2007, fig. 101, p. 152). Ces changements sont donc souvent regrettables, sauf dans le cas des fresques et des photos de sites qui dans l’ensemble ont été améliorées.

 

La mise en page a aussi été complètement revue. La maquette très caractéristique de l’édition originale, fondée sur le rapprochement des formes, a été entièrement changée : aujourd’hui sont surtout disposées des photographies isolées, en pleine page, dans le texte ou dans les marges. La disposition en planches proposant des parallèles entre différentes œuvres a été abandonnée, alors même que cela faisait toute la force de la démonstration. A. Farnoux rappelle d’ailleurs le soin accordé à l’image dans l’édition originale, qui possédait presque autant de photographies que de pages, prises par les meilleurs photographes et dans les meilleures maisons d’édition, dans des prises de vues et des maquettes significatives (p. 19). Pour mesurer le travail de mise en page à l’œuvre dans l’UdF, on ne peut que renvoyer au récent catalogue de l’exposition Roger Parry : photographies, dessins, mises en pages, présentée au Jeu de paume, site Hôtel de Sully, en 2007 (Gallimard, 2007, avec des textes de Mouna Mekouar et Christophe Berthoud). Chaque changement d’iconographie et de maquette est un changement de sens, le livre réédité aujourd’hui est donc largement différent de l’original, et sa mise en page plus banale ne suscite plus autant la réflexion.

 

Enfin, des parties ont été supprimées. L’édition de 1974 proposait une troisième partie, « Mise à jour 1974 », qui en vingt pages résumait les nouvelles découvertes et études parues depuis 1964. Cette partie a été rendue caduque par la présentation de A. Farnoux qui joue en partie le même rôle pour la période 1964-2007. On peut tout de même regretter que l’iconographie de cette partie ait été largement supprimée.

Ce qui était alors une quatrième partie, « Documentation générale », présentant plans et reconstitutions, bibliographie, dictionnaire-index et cartes, est devenue les annexes et, de fait son importance a diminué. Les plans et reconstitutions ont été réduits de vingt-neuf à neuf (sept pour la première partie au lieu de vingt-quatre ; deux pour le haut archaïsme au lieu de cinq). L’index de la bibliographie a été supprimé ; le dictionnaire-index est devenu un simple index (avec globalement les mêmes entrées). Trois cartes ont été gardées (sur sept).

Les deux chronologies, auparavant présentées dans les chapitres introductifs de chaque partie, sont maintenant réunies dans les annexes, sans que le texte fasse les renvois. L’une va du Néolithique au Subminoen (mettant en parallèle la tradition grecque, les fouilles de Crète, la chronologie égyptienne, et la chronologie helladique), l’autre du protogéométrique à 575 (tradition grecque, chronologie archéologique, chronologie orientale).

Cet appauvrissement général de la partie documentaire de l’ouvrage est d’autant plus dommageable que c’était un autre des points forts de la collection UdF : proposer sur une période une documentation importante et diverse, notamment de nature archéologique. Nous ne pouvons qu’espérer que les coupes dans le contenu des autres volumes consacrés à l’art grec dont la parution doit suivre seront moins drastiques.

 

Enfin, signalons quelques renvois erronés (le renvoi p. 289 vers les fig. 191 et 200, p. 290 vers la fig. 199) ou manquants (p. 295, renvoi vers la fig. 204).

 

Pour résumer, les avantages de cette nouvelle édition ne sont pas absents : nouveau format pratique, iconographie intéressante et abondante, en couleur, pour un prix raisonnable (29 € au lieu de 90 €), texte fondateur dont la vision parfois datée est mise en perspective par la présentation, bibliographie abondante. Toutefois, ils ne compensent pas à notre avis les points négatifs que sont les pertes qualitative et quantitative du point de l’iconographie et de la maquette, pour un texte identique à l’édition originale. Gageons que cette nouvelle édition fera plus largement connaître un classique de l’histoire de l’art grec, mais ne remplacera pas totalement l’ancienne édition.